LIVRE I. CHVPITRE VII. i
VII. Si les bienfaits étoient en la chose et non pas en la volonté, Testimation s'en feroit par la valeur de la chose qu'on auroit donnée : ce qui est faux. Car si un ami m'a fait un petit présent avec beaucoup d'affection, s'il m'a donné peu , mais librement , et pour secourir ma nécessité a fermé les yeux à la sienne , et y a apporté , non de la volonté , mais du désir , s'il m'a baillé comme s'il eût pris , s'il m'a fait plaisir sans en penser jamais rien avoir, s'il a fait cas de la revanche que j'en ai prise, comme s'il n'eût jamais rien fait pour moi , et non-seulement n'a point laissé passer l'occasion de s'employer à mon affaire, mais l'a recherchée avec soin, et prévenue avec diligence, je suis ingrat à la vérité, si je ne m'estime plus son redevable que d'un roi qui auroit vidé les coffres de son épargne pour m'enrichir. Au contraire les choses extorquées par importunité , ou lâchées par nonchalance, quand ce seroient des sceptres et des diadèmes, donnent toujours quelque dégoût à ceux qui les reçoivent. Une main libérale recommande plus un présent, qu'une main pleine. Le présent qu'il m'a fait est petit, mais il ne le pouvoit pas faire plus grand . Ou bien , ce qu'il m'a donné vaut beaucoup, mais il a délibéré s'il me le devoit donner ou non, il m'a fait languir à l'attendre, il a fait un soupir en me le baillant, il me l'a baillé superbement , il en a fait sa montre par les caiTcfours , et n'a rien oublié pour me le faire trouver mal-agréable. C'est une gratification qu'il a voulu faire, non à moi, mais à sa vanité.
VIII. Socrate avoit un grand nombre déjeunes gens qui le venoicnt voir, et qui tous, selon ce qu'ils pouvoient, lui faisoient quelque présent. Eschine, qui en étoit aussi, mais qui par faute de moyens ne pouvoit faire comme les autres, lui dit : « Je ne reconnois que je suis pauvre qu'en cette incommodité, que je n'ai rien à vous offrir qui soit
i/, TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
digne de vous. C'est pourquoi 1 élection m'étant défendue, je vous donne une seule chose que j'ai, qui est moimême. Je vous prie de me faire cet honneur d'accepteimon présent tel qu'il est, et vous représenter que si mes compagnons vous en ont fait de plus grands, ils vous ont toutefois donné bien moins que ce qui leur est demeuré. » La réponse de Socrate fut qu'il ne devoit point douter qu'il ne fît cas de son présent , sinon que d'aventure luimême il en eût mauvaise opinion ; et quoi qu'il en fût, que si jusques à cette heure il ne s'étoitpas estimé ce qu'il devoit, il espéroit le rendre tel, qu'il auroit occasion de se priser davantage à l'avenir. Alcibiade avoit du bien autant que du courage, et tous les autres écoliers étoient enfants des premières maisons de la ville, et cependant Eschine sut si bien faire que son présent fut trouvé plus riche que tout ce qu'ils avoient su donner.
IX. Voyez, je vous prie, la dextérité d'un bel esprit, que la misère ne peut tellement abattre que, dénué de toutes choses, il ne trouve de quoi fournir à sa libéralité. Il m'est avis que je l'ois qui tieut ce langage à la fortune : « Eh bien, tu m'as fait pauvre, mais qu'as-tu gagné? Je n'aurai pas moins de quoi faire un présent digne de l'homme à qui je le veux donner. Puisque ce ne peut être du tien, ce sera du mien. >• Ne pensez pas que pource qu'il se bailloit soi-même en pavement de son apprentissage, il fît peu de compte de soi; mais cette invention lui sembla bien à propos de se donner à son maître, afin de convier son maître à se donner à lui. Il faut regarder qui donne, et non ce que l'on donne. C'est le trait d'un corrompu, quand il est recherché de quelque chose qu'il n'y a point d'apparence d'accorder, de faire bonne mine, et tâcher de gratifier en paroles ceux qu'il ne peut contenter en effet. Mais encore aimerois-je mieux avoir af-