Charles de Bourbon, comte de Soissons
PROSOPOPEE l> OSTENDE .
D'après un passage de la f'ie de Peiresc par Gassendi . Malherbe écrivit en i6o4 ces stances, qui parurent non en i63o, comme le dit Saint-Marc, mais en i6i5, dans les Délices de la poésie française. C'est une imitation d'une pièce de vers latins qui venait d'être composée par Grotius , alors âgé d'ime vingtaine d'aimées. Voici cette pièce :
Area parva Ducum, totus quam respieit orbis, Celsior una malis, et quam damnare ruin» Nunc quoque fata timent, tdieno in litore resto. Tertius annus abit, toties mutavimus liostem ; Ssevit hvems pelago, morbisque furentibus œstas; Et minimum est quod fecit Ejer. Crudelior armis In nos orta lues; nullum est sine funere funus, Nec perimit mors una semel. Fortuna, quid hîeres? Qua mercede tenes mistos in sanguine Mânes? Quis tumulos moriens hos occupet, hoste peremto, Quaeritur, et sterili tantum de pulvere pugna est. Ostende se rendit aux Espagnols, le 20 septembre i(io4, après un siège de trente-neuf mois. (Voy. de Thou, liv. CXXX.)
Trois ans déjà passés, théâtre de la guerre, J'exerce de deux chefs les funestes combats, Et fais émerveiller tous les yeux de la terre, De voir que le malheur ne m'ose mettre à bas.
A la merci du ciel en ces rives je reste , 5
Où je souffre Thiver froid à l'extrémité ; Lorsque l'été revient il m'apporte la peste , Et le glaive est le moins de ma calamité.
Tout ce dont la Fortune afflige cette vie
Pêle-mêle assemblé me presse tellement , 1 o
Que c'est parmi les miens être digne d'envie,
Que de pouvoir mourir d'une mort seulement.
Que tardez-vous , Destins ? ceci n'est pas matière Qu'avecque tant de doute il faille décider ; Toute la question n'est que d'un cimetière, i 5
Prononcez librement qui le doit posséder.
ADX OMBRES DE DAMOX.
Suivant Ménage , qui le tenait de Racan, Malherbe aurait composé cette pièce en Provence, c'est-à-dire avant le mois d'août de l'année ifioS. Elle n'est point terminée; aussi n'a-t-elle été imprimée que dans l'édition de i63o.
L'Orne comme autrefois nous reverroit encore, Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore , Es^arer à l'écart nos pas et nos discours ; Et couchés sur les fleurs coinme étoiles semées , Rendre en si doux ébat les heures consumées, Que les soleils nous seroient courts.
Mais, ô loi rigoureuse à la race des honiînes, C'est un point arrêté , que tout ce que nous sommes , Issus de pères rois et de pères bergers , La Parque également sous la tombe nous serre. Et les mieux établis au repos de la terre , N'y sont qu"hàtes et passagers.
Tout ce que la grandeur a de vains équipages , Dhabillements de pourpre , et de suite de pages , Quand le terme est échu n'allonge point nos jours; Il faut aller tout nus où le Destin commande ; Et de toutes douleurs , la douleur la plus giande C'est qu'il faut laisser nos amours.
Amours qui la plupart infidèles et feintes, Font gloire de manquer à nos cendres éteintes , 2 o
Et qui plus que l'honneur estimant le plaisir, Sous le masque trompeur de leurs visages blêmes , Acte digne du foudre ! en nos obsèques mêmes Conçoivent de nouveaux désirs.
Elles savent assez alléguer Artémise , a 5
Disputer du devoir et de la foi promise ;
Mais tout ce beau langage est de si peu d'effet,
Qu'à peine en leur grand nombre une seule se treu\c
De qui la foi survive , et qui fasse la preuve
Que ta Carinice te fait. 3o
Depuis que tu n'es plus , la campagne déserte A dessous deux hivers perdu sa robe verte , Et deux fois le printemps l'a repeinte de fleurs, Sans que d'aucuns discours sa douleur se console, Et que ni la raison , ni le temps qui s'envole, 3 5
Puisse faire tarir ses pleurs.
Le silence des nuits , l'horreur des cimetières, De son contentement sont les seules matières ; Tout ce qui plaît déplaît à son ti'iste penser; Et si tous ses appas sont encore en sa face, 40
C'est que l'amour y loge, et que rien qu'elle fasse N'est capable de l'en chasser.
Mais quoi? c'est un chef-d'œuvre où tout mérite abonde,
33, 24- Ovide a dit {Àrx am., III, j3i) :
Kuiiere saepe viri ^ir qii.neritur.
6o POESIES, XIV.
Un miracle du ciel , une perle du monde , Un esprit adorable à tous autres esprits; 45
Et nous sommes ingrats d'une telle aventure , Si nous ne confessons que jamais la nature N'a rien fait de semblable prix.
J'ai vu maintes beautés à la cour adorées, Qui des vœux des amants à l'envi désirées, 5o
Aux plus audacieux ôtoient la liberté ; Mais de les approcher d'une chose si rare , C'est vouloir que la rose au pavot se compare , Et le nuage à la clarté.
Celle à qui dans mes vers , sous le nom de Nérée , 5 5
J'allois bâtir un temple éternel en durée,
Si la déloyauté ne l'avoit abattu ,
Lui peut bien ressembler du front ou de la joue,
Mais quoi ! puisqu'à ma honte il faut que je l'avoue,
Elle n'a rien de sa vertu. 60
L'âme de cette ingrate est une âme de cire , Matière à toute forme , incapaljle d'élire , Changeant de passion aussitôt que d'objet ; Et de la vouloir vaincre avecqiie des services , Après qu'on a tout fait, on trouve que ses vices 6 5
Sont de l'essence du sujet.
Souvent de tes conseils la prudence fidèle M'avoit sollicité de me séparer d'elle ,
Et de m'assujettir à de meilleures lois;
55. « Je me souviens d'avoir ouï dire, rapporte Ménage, mais je ne me souviens point à qui, que cette Nérée étoit une dame de Provence qui avoit nom Renée. » Nérée est en effet l'anéigramine de Renée.
POÉSIES, XIV. 6i
Mais l'aise de la voir avoit tant de puissance, 70
Que cet ombrage faux m'ùtoit la connoissance Du \Tai bien où tu m'appelois.
Enfin après quatre ans une juste colère,
Que le flux de ma peine a trouvé son reflux : Mes sens qu'elle aveugloit ont connu leur offense , 7 5 Je les en ai purgés , et leur ai fait défense De me la ramentevoir plus.
La femme est une mer aux naufrages fatale ; Rien ne peut aplanir son humeur inégale ; Ses flammes d'aujourd'hui seront glaces demain ; 80
Et s'il s'en rencontre une à qui cela n'avienne Fais compte, cher esprit, qu'elle a comme la tienne Quelque chose de plus qu'humain .