A MONSIEUR LE GRAND ECUYER DE FRAJNCE
Rf)ger rie Saint-Lari , seigneur de Bellegarde , grand écuyer de France, créé duc et pair par Louis XUI en 16-20. C'est à lui qu'en i(io5 Henri IV confia Malherbe jusqu'à ce qu'il eût pourvu au sort du poète. « M. de Bellegarde, dit Racan, lui donna sa table, un cheval et mille livres d'appointements. » L'ode de Malherbe parut en 1609 dans le Nouveau Parnasse et dans le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps, et nous avons conservé le titre qu'elle y porte et qui est préférable à celui de l'édition de i63o : A Monseigneur le duc de Bellegarde , car Bellegarde n'était encore en ifiog que Monsieur le grand e'cujer. Le texte des premières éditions diffère tellement de celui de l'édition de i63o, que nous le donnerons plus loin (p. 117) d'après le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps, édition de ifiiS.
A la fin c'est trop de silence
En si beau sujet de parler :
Le mérite qu'on veut celer
Souffre une injuste violence.
Bellegarde , unique support 5
Où mes vœux ont trouvé leur port,
Que tarde ma paresse ingrate ,
Que déjà ton bruit nonpareil
Aux bords du Tage et de rEuphrate
1,3. Scarron a reproduit ces vers dans une ode à la duchesse d'Aiguillon, mais il a eu soin d'ajouter :
Ces vers sont ici d'importance, J'ai fort bien fait de les voler.
io8 POÉSIES, XXVII.
N'a vu l'un et l'autre soleil? i©
Les Muses hautaines et braves
Tiennent le flatter odieux ,
Et comme parentes des Dieux
Ne parlent jamais en esclaves ;
Mais aussi ne sont-elles pas 1 5
De ces beautés dont les appas
Ne sont que rigueur et que glace ,
Et de qui le cerveau léger ,
Quelque service qu'on lui fasse,
Ne se peut jamais obliger. 20
La vertu , qui de leur étude
Est le fruit le plus précieux ,
Sur tous les actes vicieux
Leur fait haïr l'ingratitude ;
Et les agréables chansons 2 5
Par qui les doctes nourrissons
Savent charmer les destinées ,
Récompensent un bon accueil
De louanges que les années
Ne mettent point dans le cercueil. 3o
Les tiennes par moi publiées ,
Je le jure sur les autels ,
En la mémoire des mortels
Ne seront jamais oubliées ;
Et l'éternité que promet 3 5
La montagne au double sommet ,
N'est que mensonge et que fumée ,
Ou je rendrai cet univers
m. obliger, enchaîner, attacher par la reconnaissance, etc.
Amoureux de ta renommée ,
Autant que tu l'es de mes vers. 40
Comme en cueillant une guirlande ,
L'homme est d'autant plus travaillé ,
Que le parterre est émaillé
D'une diversité plus grande ;
Tant de fleurs de tant de côtés 4 5
Faisant paroître en leurs beautés
L'artifice de la Nature ,
Qu'il tient suspendu son désir,
Et ne sait en cette peinture
Ni que laisser , ni que choisir : 5 o
41-44. Encore des vers pillés par Scarron, qui n'a point oublié d'en avertir le lecteur :
Vous serez encore pillé, Prince de la rime normande :
Comme en cueilhuit une guirlande On a l'esprit fort travaillé, Quand d'une diversité grande Le jardin se trouve émaillé.
Au reste, Malherbe avait imité lui-même dans cette strophe les vers suivants de l'ode de du Bellai au prince de Melfe :
Mais comme errant par une prée, De diverses fleurs diaprée, La vierge souvent n'a loisir, Parmi tant de beautés nouvelles.
De recoimoître les plus belles, Et ne sait lesquelles choisir.
Ainsi confus de merveilles, Pour tant de vertus pareilles Qu'en toi reluire je voi , Je perds toute connoissance, Et pauvre par l'abondance Ne sais que choisir en toi.
iio POÉSIES, XXVII.
Ainsi quand, pressé de la honte
Dont me fait rougir mon devoir ,
Je veux mon œuvre concevoir
Qui pour toi les âges surmonte,
Tu me tiens les sens enchantés 55
De tant de rares qualités.
Où brille un excès de lumière ,
Que plus je m'arrête à penser
Laquelle sera la première ,
Moins je sais par où commencer. 60
Si nommer en son parentage
Une longue suite d'aïeux
Que la gloire a mis dans les cieux ,
Est réputé grand avantage,
De qui n'est-il point reconnu 65
Que toujours les tiens ont tenu
Les charges les plus honorables ,
Dont le mérite et la raison ,
Quand les Destins sont favorables ,
Parent une illustre maison ? 70
Qui ne sait de quelles tempêtes
Leur fatale main autrefois.
Portant la foudre de nos rois,
Des Alpes a battu les têtes ?
Qui n'a vu dessous leurs combats 75
Le Pô mettre les cornes bas ?
Et les peuples de ses deux rives ,
Dans la frayeur ensevelis ,
Laisser leurs dépouilles captives
A la merci des fleurs de lis ? 80