LETTRE AU ROI LOUIS XIIT
mais luer un homme de bien, et le tuer poltronnement et traîtrement, c'est mettre le crime si haut qu'il ne puisse aller plus avant. J'ai certes de la peine à croire qu'il y ait un homme qui ose parler pour ceux qui ont commis cettui-ci. Toutefois pource qu'il y a des esprits bossus et boiteux aussi bien que des corps, s'il avenoit à quelque effronté d'en prendre la hardiesse, soLivenez-oous ^ Sire, que ceux qui vous prient d'une injustice^ vous tiennent capable de la faire; et là -dessus jugez quelle opinion vous devez avoir de personnes qui font si mauvaise de V. M. Pour moi, qui ai accoutumé de nommer les choses par leur nom, je ne saurois dire sinon que je les tiens pour gens sans conscience , et à qui le succès de vos affaires bon ou mauvais est indifférent. Qu'on examine vos prospérités comme on voudra, il ne s'en trouvera point d'autre cause que la sainteté de votre vie. Je n'ôte rien à la gloire de votre épée. Vos mains avoient bien à peine la force de la mettre hors du fourreau, que V. M. en fit des choses qui furent admirées de toute l'Europe. Je n'ôte rien non plus aux soins incomparables qu'apporte IMons. le Gard, de Richelieu à la direction de vos affaires, aux profusions excessives qu'il fait de son bien pour votre service, ni aux assiduités infatigables qu'il y rend avec un péril extrême de sa santé. Au contraire, j'estime ce très-grand Prélat jusque-là que je ne le vois point tant soit peu indisposé que je ne soupçonne quelque grande indignation de Dieu contre l'État. Mais, Sire, qu'en celte occasion de l'île de Ré, la mer se soit humiliée devant vous, que, de si revOche qu'elle est, elle soit devenue si complaisante, c'est, pour en parler comme il faut, une affaire où il y a quelque chose plus que de l'homme. Je sais bien les dévotions qu'a faites pour vous la Reine votre mère. Reine aussi grande qu'elle est bonne mère, mère aussi bonne qu'elle est grande Reine, et telle en toutes ses qualités, que c'est ne savoir que c'est de perfection, que de croire qu'il y ait rien à désirer. Jf n'ignore pas aussi celles que la Reine y a contribuées. Reine si belle et si vertueuse que, hors l'honneur qu'elle a eu d'épouser V. M., le monde ne lui pouvoit donner de mari qui la méi'itât. Mais quelque ardeur de prière qu'elles y eussent apportée l'une et l'autre, eussent-elles obtenu pour un Prince de piété comnmne ce qu'elles ont obicmi jiour ^()us? Non, non, Malhf.kbe. I -ii
Sire, il n"y a personne qui raisonnablement se puisse plaindre, quand je dirai que V. M. n"a mis ses affaires au bon état où elles sont que par le soin de plaire à Dieu et la crainte de l'offenser. Continuez, Sire, de marcher dans un chemin si assuré. Haïssez toujours le mal. Dieu vous fera toujours du bien. Je ne crois pas qu'il y ait chose au monde que vous desiriez, et qui vous soit si désirable comme d'être père. Vous le serez, Sire, par beaucoup de raisons, mais ce n'en sera pas une des moindres que la compassion que vous aurez eue d'un père afflige comme je suis, et dans peu de jours V. M. mettra tellement ses rebelles dans leur devoir que ce que j ai dit sera véritable :
Enfin mon Roi les a mis bas
Ces murs qui de tant de combats
Furent les tragiques matières ; La Rochelle est en poudre et ses champs désertés
N'ont face que de cintetières Où gisent les Titans qui les ont habités ' .
C'est là, Sire, que tendent les vœux de tous les gens de bien, et, autant que de nul autre, ceux de
Votre très-humble , très-obéissant et très-affectionné sujet et ser\'iteur,