LETTRE DE MALHERBE A M. DE LA GARDE
Monsieur,
.T'avois pressenti les contentements que m'ont donnés vos bonnes nouvelles deux jours avant les avoir reçues, car j'avois l'honneur d'entretenir Madame la princesse de Conti fort accompagnée en son hôtel, où il fut bien parlé de vous, qu'elle témoigna désirer de connoître en présence, comme en votre bonne réputation. Vous pouvez croire que je n'y oubliai rien à dire de ce que je suis obligé depuis quarante années de votre heureuse connoissance. Il est très-vrai que je ne parle pas d'un si long temps partout, car, par discrétion, il faut vous en retrancher, étant vous encore garçon et à marier par bonheur.
En cette belle compagnie on mit sur les rangs votre belle conversation et votre Histoire sainte, de laquelle Monsieur votre gouverneur a conté des merveilles, même aussi les marquis de Gordes et d'Esplans^, lui pour l'avoir vue chez vous avec votre bonne chère, comme il me dit peu avant son trépas, digne d'être regretté véritablement même de vous qui avez perdu en lui un très-assuré ami.
Votre longue et agréable letti'e me fut rendue au point qu'un petit frisson de fièvre me faisoit retirer en mon logis, et dirai-
I. Cette pièce a été publiée pour la première fois dans le tome I de la continuation des Mémoires de littctatitre de M. de Sale/igre. Nous en a\ons revu le texte sur la copie qui avait servi à cette publication et qui avait été faite sur l'original. Elle se trouve dans le registre xli du tome II (f° 197) des manuscrits de Peiresc à la Bibliothèque de Carpentras. — Voyez p. ^85, pièce cv, les vers qui accompagnaient cette lettre.
■2. Guillaume de Simiane, marquis de Gordes, mort en 1642. — D'Esplans est probablement Esj)rit Alard, sieur d'Esplans, marquis de Grimaud.
nua beaucoup mon inrommodilé par la douceur de son style et d'autant plus par lassurance que vous m'y donnez de revenir bientôt à Paris faire le présent de votre livre à cette auguste Reine, la mère du Roi, de laquelle vous serez très-bien reçu, je vous en assure, pour l'avoir ainsi appris de sa propre bouche. Ne tardez donc que le moins que votre délicieuse Garde du Freynet et votre la Motte (que j'ai nommé un petit Saint- Germain) le vous permettront, afin que l'inconstante fortune qui règne ne vous ravisse ou diminue le bien que vous méritez et que chacun vous désire.
Vous ne me trouverez plus tel que vous mavez vu, car ma dernière saison oï-agée de tant d'afflictions qui ont désolé ma Calliope ressent aussi mes enthousiasmes grandement refroidis. Ce nonobstant jenvoie à votre livre des vers qu'elle m'a dictés parmi les inquiétudes de ma tristesse. Je vous y exprime une partie de mes bonnes intentions et de mes sentiments sans adulation, en attendant avec impatience le bien de votre vue ici, pour vous faire ressentir mes bons offices et mes serN^ces.
On parle bien en cette cour de vous et de votre petit Carnaval des honnêtes gens que je n'ai point vu et dont vous me parlez par votre lettre. Étant de ce nombre-là, je vous en dirai raon avis dans même logis que je vous ai préparé très-commodément selon notre résolution et votre désir. Nous y en conterons à loisir et vous ferai voir que durant votre absence ma plume n'a pas été inutile.
Recevez cependant ma contribution de si bon cœur que je la vous donne, beaucoup plus stérile que de mon ordinaire, à mon grand regret; mais l'apathie des Stoïciens n'étant point en moi, mon affliction la rend de moindre estime pour la perte que j'ai faite de la personne que j'avois la plus chère au monde.
Voilà l'ennui qui tyrannise mes esprits et mon âme pour le peu de justice qui m'en est faite. J'emporterai l'intérêt et le déplaisir au tombeau, et elle, la peine au delà.
Je ne vous dis rien des divers changements qu'on voit ordinairement en cette cour, car ce seroit autant à vous en conter si je venois de l'île de Chypre où l'on rencontre des caméléons partout. 11 est bien vrai que notre expérience est capable de connoître par les causes les événements et d'y profiter par prudence.