II. ÉPITAPHE DE JOURDAINE, FILLE DE MALHERBE
Passant, si tu n'as quelque S(uipir à nie donner, fais ton chemin ; je ne t'appelle point. Mais tu t'arrêtes, et semble qu'en la multitude de ces funestes objets ton imagination se dispose à quelque pitié : à la bonne heure. Je te vais dire qui parle à toi : c'est JoiU'daine de Malherbe, fille unique de
François de Malherbe et de Madeleine de Carriolis, * de
cette province. Tu sais la noblesse et l'antiquité des Malherbes de Saint-Agnan : mon père est au rang de ceux qui sont connus en son siècle et peut-être les futurs n'ignoreront ])oint qu'il a vécu. Ma mère est fille de M. Louis de Carriolis, cons. du Roi en son conseil dïLtat et président depuis .... ans au parlement de Provence. C'est assez de mon parentage. La vanité n'habite point aux lieux ou je suis. Il est raisonnable que je te die quelque chose de mes autres qualités. Nature aux traits de visage, eu la proportion de la taille et en la disposition do toutes les parties du corps m'avoit donné de quoi la remercier. Mon esprit et mon jugement sembloit excéder la portée de mon âge; mon humilité m'avoit acquis la bonne grâce de ceux à qui je devois du respect, et ma douce conversation, la bienveillance générale de tout le monde. Que me restoit-il à désirer? Rien. Je pouvois vivre heureusement, si j'eusse pu vivre. Mais il étoit autrement écrit de moi dans le livi-e du ciel : je n'avois été donnée que pour être ôtée et n'étois venue au monde que pour en sortir le neuvième mois de ma huitième année. Je fus blessée de deux pestes et de six charbons, qui dans trois jours m'eurent envoyée où tu me vois. 3Ion mal commença le dimanche, à sept heures du matin, il finit et me finit le mercredi ensuivant, environ deux heures après minuit. Veux-tu savoir que fit mon père au conflit de cette maladie? tout jusqu'à la témérité. Sa piété fut inexpugnable
I. Tirée du ms. Papiers de Baluze, n° i33, f" 38, et publiée pour la première fols en iSSa par M. G. Mancel dans les Lettres inédiles de Malherbe. — Nous donnerons ailleurs la lettre touchante où Malherbe apprend <i sa femme la mort de sa fille.
a. Le mot est surchargé; on ne peut lire que située.