‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 245 sur 295 · AR. (édil. de iii3o): Pour l'éloqueiiee · texte numérisé non relu

AR. (édil. de iii3o): Pour l'éloqueiiee

Mais nos oreilles sont aujourd'hui si délicates, et les plus puissantes vérités font si peu d'impression sur les esprits quand on ne les dit pas de bonne grâce , que jamais ancien n'eût sitôt lassé ses lecteurs que ce divin philosophe^ si Malherbe n'eût hardiment renversé ses périodes, changé ses liaisons pour faire la suite meilleure, retranché les mots qui paroissoient superflus, ajouté ceux qui étoient nécessaires pour l'éclaircissement du sens, expliqué par circonlocution des choses qui ne sont plus en usage parmi nous, et adouci quelques figures dont la hardiesse eût indubitablement offensé les lecteurs. Un autre que lui ne se fût jamais servi avec tant de jugement et de retenue de ces libertés, absolument nécessaires pour bien traduire. Car s'il les prend dans les passages où sans elles il seroit indubitablement obscur, il s'attache ailleurs avec une fidélité si scrupuleuse à sa pensée et à la forme de son style, que si Sénéque revenoit au monde, je ne doute point qu'il n'ajoutât au nombre des plus illustres bienfaits dont il parle dans ses livres, celui qu'il a reçu de ^Malherbe* en une si excellente et si agréable version. Celle du trente-troisième livre de Tite Live, que l'on a mise après, n'est pas moins excellente ; et si lui-même n'en avoit fait la préface, j'en toucherois un mot ensuite de ce que je viens de dire. Mais il a si judicieusement répondu aux objections que les critiques lui pouvoient faire, que ce seroit une témérité d'y vouloir ajouter quelque chose.

Je pense que tous ceux qui jetteront l'œil sur ces deux excellentes pièces seront de mon opinion, pourvu cpi'ils soient raisonnables, et qu'ils n'admireront pas moins que moi les grâces qu'elles ont conservées en changeant de langue. Mais leur ravissement s'augmentera sans doute, quand ils liront la |)luj)arl de ces belles lettres^, dont il faut avouer que je suis charmé, et que chacun peut prendre pour de très-parfaits modèles des règles qu'il faut observer en ce genre d'écrire. Ce n'est pas mon dessein de traiter cette matière pleinement ; car elle désire un discours à part, et une parfaite

I. Var. (édit. de ifi3o} : Quand on ne leur donne pas des ornements agréables pour leurjjlaire, que jamais auteur n'eût sitôt

a. De Malherbe manque dans l'rdition de if)3o.

3. Vah. édit. de if>3o): Quand ils viendront à ces belles letties....

connoissance des secrets de la rhétorique, dans lesquels je me confesse très-ignorant. Je ne veux rapporter ici • que les maximes les plus communes, pour satisfaire les esprits de ceux qui pourroient s'étonner de l'inégalité des pièces dont la seconde partie de ce livre est composée , plutôt que pour justifier Malherbe devant ses envieux , auxquels il me semble que je ne puis faire de réponse, sans reconnoître tacitement quïls sont capables de l'accuser.

Le discours, ou l'oraison par laquelle l'esprit fait entendre ce qu'il a conçu, est de deux sortes : lune libre, étendue, et comme négligée; l'autre contrainte sous de certaines lois, renfermée dans quelques bornes, et parée avec un soin particulier. Sous la première espèce, les entretiens familiers et les lettres sont couiprises"; sous la seconde, les actions publiques, soit quelles louent les grands personnages, soit quelles traitent des affaires d Etat qui tombent en délibération, ou qu'elles servent pour défendre et pour accuser. Les maîtres de l'art donnent plusieurs règles pour reconnoître quand cette partie, qu'ils appellent composition, est parfaite dans les unes et les autres ; mais il me semble que toutes se peuvent rapporter à l'observation de ces trois choses : l'ordre, la liaison ou la suite, et le nombre. L'ordre ne range pas seulement les mots selon les règles de la grammaire ; il dispose les matières, donne la place aux raisons, selon quelles sont ou plus ft^rtes ou plus foibles, et retranche ce qui est superflu, ou ajoute ce qui peut être nécessaire pour léclaircissement du sens. La liaison unit toutes les parties du discours, en forme un corps agréable^, et fait que celui qui lit ou qui écoute, étant conduit d'un point à l'autre par une méthode facile, imprime si parfaitement les choses dans sa mémoire, qu'elles n'en peuvent plus échapper. Le nombre chatouille les oreilles par la cadence agréable des périodes, lescjuelles n'étant ni coupées, ni étendues*, ni mesurées avec

1. Vai'.. (édit. de ifi3o) : Et beaucoup plus de connoissance des secrets de la rhétorique, à laquelle seule il appartient de régler les disputes de cette nature, que je n'en reconnois dans mon esprit. Je ne rapporte ici

2. Il y a le féminin dans les deux éditions de ifi3o et de ifi3i.

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