Vab. (édit. de 1621) : Un général d'armée et un roi
rière. Cela fut manié si dextiement, que ceux de la ville, que tout exprès l'on faisoit marcher devant le héraut, ne s'en aperçurent que l'on ne fût au logis du général. A cette vue, se figurant que leur préteur les avoit trahis, ils demeurèrent gi'andement troublés, et jugèrent bien qu'en leur assemblée, qui étoit assignée au lendemain, la nécessité de complaire leur ôteroit la liberté d'opiner. Toutefois pource que c'étoit une affaire faite , et que d'eu témoigner du déplaisir, c'eût été faire avec danger une chose qui n'auroit de rien servi , ils se résolurent de tenir bonne mine.
II. En cette assemblée, Attalus parla le premier. Le commencement de sa harangue fut un récit des bons offices que toute la Grèce, et particulièrement les Béotiens, avoient reçus de ses prédécesseurs et de lui. Làdessus la foiblesse de son âge iiC répondant pas à la véhémence de son action , il demeura tout d'un coup sans mouvement et sans voix, et le fallut emporter à son logis. Le trouble de cet accident fit pour quelque temps discontinuer la délibération. Comme il fut passé, Aristène, préteur d'Achaïe, prit la parole; et fut son avis d'autant mieux reçu , que c'étoit le même qu'il avoit baillé aux Achaïens. Quintius , qui parla après lui, ne s'arrêta pas tant à magnifier les armes des Romains, qu'à donner bonne opinion de leur foi envers leurs amis. Cela fait, Dicéarque, député de Platées, proposa qu'il se falloit ranger au parti des Romains. A quoi ne se trouvant personne qui osât contredire, la chose passa selon son avis, et du consentement de toute la compagnie fut arrêté que le décret en seroit fait. L'assemblée finie, Quintius, qui par le moyen de cette alliance nouvelle et de celle qu'auparavant il avoit faite avec les Achaïens, ne laissoit rien derrière lui qui ne fût à sa dévotion, tourna toutes ses pensées à terminer la guerre
l^oo LE XXXIIP LIVRE
contre Philippe. Et pour cet efTet n'ayant séjourné à Thèbes qu'autant que l'y obligea l'inconvénient arrivé à Attalus, comme il vit que pour ce coup il étoit hors de danger, et que la fin de son mal ne pouvoit être qu'une débilitation de membres, il le laissa là pour achever de se guérir, et s'en revint à Elatie.
III. Philippe, à qui le retour des ambassadeurs qu'il avoit envoyés à Rome avoit fait perdre toute espérance de paix , se mit à faire de nouvelles levées par tous les lieux de son royaume. Et pource que aux guerres que depuis longtemps lui et les siens avoient eues , tant par mer contre Attalus et les Rhodiens, que par terre contre les Romains, toute la fleur de ses hommes s'étoit perdue , il fit comprendre en cet enrôlement jusques à de jeunes garçons de seize ans. Que si parmi ceux à qui la vieillesse avoit fait donner des exemptions il s'en treuvoit qui eussent encore quelque reste de force pour la guerre, il les contraignoit d'y retourner. Sur la fin de mars, ayant ainsi refourni son armée, il la mena à Dion ; où faisant journellement exercer ses soldats, il se préparoit pour la venue de l'ennemi. Cependant Quintius partit d'Elatie, et prenant son chemin par Thronion et par Scarphie s'en vnit aux Thermopyles, pour être à l'assemblée générale des Etoliens, qui s'alloit tenir à Héraclée., Il étoit question de savoir de quel nombre d'hommes ils assisteroient les Romains. L'affaire ayant été résolue, trois jours après il se rendit aux Xinies sur les confins des Enniens et des Thessaliens, où Phanéas lui amena tout aussitôt deux mille hommes de pied , et quatre cents chevaux, que les Etoliens lui envoyèrent. Comme il les eut reçus, il en partit à l'heure même; ce qui fit connoître qu'il n'y avoit séjourné que pour les attendre. De là il s'en vint sur les terres de Phtie, où cinq cents Gortyniens, commandés par Cyndate, avec trois cents
DE TITE LIVE. 4or
Apoloniates en même équipage le vim-ent joindre; et bientôt après le joignirent aussi douze cents hommes de pied qu'Aminandre lui amena. Philippe, qui vit les Romains sortis d'Elatie, se douta bien qu'ils le venoient chercher. Il pensa donc qu'il étoit temps de parler à ses soldats, et les mettre en humeur de se battre. Pour cet effet leur répétant des langages qu'assez souvent il avoit accoutumé de levn^ tenir, tant de la vertu de ceux de sa maison, que de la valeur des Macédoniens, il n'oublioit rien de ce qu'il estimoit pouvoir ou accroître leur espérance ou diminuer leur appréhension.
ï\ . Il leur disoit que si les Romains avoient eu quelque atteinte sur eux au bord de la rivière d'Aoiis, pource que les Macédoniens avoient été attaqués en un lieu où ils n'avoient pas eu moyen de former leur bataillon , ils en avoient eu leur revanche auprès d'Atrace , où sans autre avantage que celui du bras et du courage ils avoient fait tourner le dos aux Romains. Et quant à ce qui étoit du pas d'Epire, qu'ils avoient abandonné, il disoit que la première faute de s'être laissé surprendre étoit venue de leurs sentinelles, et que pour la seconde de n'avoir pas bien combattu, elle se devoit imputer à je ne sais quels mercenaires et mal armés , et non pas aux Macédoniens, qui en cette occasion avoient fait tout ce que des gens de bien pouvoient faire, comme toujours ils feroient quand la partie seroit égale, et que le lieu ne donneroit point d'avantage à leurs ennemis. Son armée étoit composée de seize mille Macédoniens, qui étoit ce qu'il avoit de meilleur, deux mille hommes portant rondaches, deux mille Thracicns, avec autant d'IUyriens, de ceux qu'on appelle Tribales, et environ mille soldats ramassés, que pour de largent il avoit fait lever en divers endroits. Sa cavalerie étoit de deux mille hommes. L'armée des Romains pouvoit être de même Malherbe, i ab
4o2 LE XXXIIP LIVRE
nombre. S'ils avoienl quelque chose plus que Philippe, ce n'étoit que ce que les Etoliens leur avoient envoyé.
V. Quintius s'étant venu camper auprès de Thèbes en Phtie, eut opinion de s'en pouvoir empai^er par le moyen d'une intelligence pratiquée avec un Dimon, qui étoit le premier homme de là dedans. Il s'approcha donc des murailles avec quelque cavalerie légère ; mais il se trouva si loin de son compte, par une furieuse sortie que firent sur lui ceux de la ville, que sans le secours de quelques gens de pied et de cheval qu'il fit venir du camp et qui arrivèrent à point nommé, il étoit en danger d'être perdu. Gomme il vit le mauvais succès d'une espérance qu'il navoit pas bien conçue, il ne s'v voulut pas opiniàtrer davantage ; et sur l'avis qu'il eut que Philippe étoit déjà entré en la Thessalie , sans toutefois savoir en quelle part, il envoya ses soldats couper du bois, pour avoir de quoi fermer son camp lorsqu'il en seroit besoin. L'invention de la palissade a bien été pratiquée par les Macédoniens et par les Grecs. Mais avec ce qu'ils y employoient des arbres si gros et si branchus, que les soldats déjà chargés de leurs armes étoient accablés de les porter, la clôture qui s'en faisoit n'étoit pas une fortification sur laquelle on se pût bien assurer; d'autant qu'en cette quantité de grosses branches, entre lesquelles il demeuroit de grands espaces vides, étant aisé de les prendre à plein poing, quand deux puissants hommes, ou trois au plus venoient à y mettre la main, il n'y avoit pieu si ferme qu'avec peu de peine ils n'arrachassent ; et depuis qu'il y en avoit un arraché, il y demeuroit une ouvertme aussi large qu'une porte, laquelle il n'étoit pas possible de boucher qu'avec beaucoup de loisir. Au contraire les pieux des Romains sont légers, et n'ont que deux ou trois fourchons, ou quatre pour le plus ; de manière que le soldat avec ses armes pendues derrière le dos en peut
DE TITE LTVE. /,o3
encore porter plusieurs fout à la fois. Qui plus est, ils les fichent si près Tun de l'autre, qu'il esl malaisé dp juger de quelle lige partent les branches; et avec ce qu'ils en font le bout fort pointu, ils les entrelacent d'une façon qu'il n'y a moyen d'y passer la main pour les arracher, ni de les renverser en les poussant. Que si d'aventure l'ennemi en arrache quelqu'un, la brèche ne peut pas être si grande qu'il ne soit bien aisé d'y remédier.
VI. Quintius le lendemain faisant prendre des pieux à ses soldats, afin qu'en quelque lieu qu'il se trouvât il fût toujours prêt à camper, s'avança à une lieue et demie de Phères, et de là envoya découvrir en quelle part de la Thessalie étoient les ennemis. Philippe ètoit alors aux environs de Larisse. Comme il sut que de Thèbes Quintius étoit venu à Phères, il jugea bien que c'étoit en intention de se battre. Avant donc de son côté le même désir, il marcha droit à lui et se campa à une lieue de Phères. Le lendemain étant allé des coureurs de part et d'autre pour se saisir de certaines buttes, qui étoient audessus de la ville, également proches des deux armées, comme ils se furent vus, ils en envoyèrent porter des nouvelles à leurs gens, et demander ce qu'ils avoient à faire. L'ordre qu'ils eurent fut de se retirer, comme ils firent. Le lendemain il y eut quelques escarmouches audessous de ces mêmes buttes, où principalement par le devoir que rendirent les Etoliens , les gens de Philippe furent maltraités et remenés battant jusque dans leur retranchement. Le lieu où ils se trouvoient étoit plein d'arbres et de jardins, comme cela se voit ordinairement aux environs des villes, et les chemins resserrés entre des murailles de pierre sèche avoient si peu d'espace, et en quelques endroits étoient si embarrassés, qu'il n 'étoit pas possible d'y faire un notable combat. Ils se résolurent donc les uns et les autres, comme s'ils eussent
4o4 LE XXXIIP LIVRE
concerté ensemble , de s'ôter fie là et s'en aller vers Scotuse, Philippe en intention d'v trouver des blés pour faire vivre son armée , et Quintius avec dessein de Taffamer. Les armées, à cause d'une rangée de petites montagnes qui les séparoit, marchèrent un jour sans se voir. La nuit venue , les Romains se logèrent à Erethrie, au terroir de Phtie, et Philippe le long de la rivière d'Oncheste. Le lendemain Philippe s'étant logé à Melambion, sur les terres de Scotuse, et Quintius à Thétidion, sur les terres de Pharsale , ils n'eurent non plus de nouvelles les uns des autres qu'ils en avoient eu le jour précédent. Le troisième jour il tomba une grosse pluie, à laquelle succéda une obscurité si grande qu'il sembloit qu'il fût nuit. Les Romains, craignant que l'ennemi ne se servît de cette occasion pour leur faire quelque surprise, ne bouffèrent de leur logement.
VIL Philippe n'eut point cette appréhension, et sans perdre temps fit marcher son armée aussitôt qu'il eut cessé de pleuvoir. Mais étant le brouillas* si épais, qu'il n'étoit pas possible ni à ceux qui portoient les enseignes de voir le chemin , ni aux soldats de voir les enseignes , ils ne faisoient que se fourvoyer , et sans savoir où ils alloient, comme gens égarés de nuit, tournoient indifféremment partout où ils étoient appelés. Comme ils furent au delà de certaines petites montagnes qui se nomment les Gvnocéphales , ils v assirent de bons corps de garde, tant d'infanterie que de cavalerie, et se logèrent. Les Romains, sans partir de Thétidion, envoyèrent trois cents chevaux et mille hommes de pied apprendi'e ce que faisoit l'ennemi, et les avertirent de prendre garde à soi, pource que en ces ténèbres il n'y avoit lieu si découvert où il n'y eût moyen de se cacher.