I. En déroute
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Nabis, qui pour lors étoit tyran de Lacédémone, mais qui, si on le laissoit faire, le seroit bientôt de toute la Grèce , et tel qu'il iroit du pair avec les plus cruels et les plus avares dont on eût jamais ouï parler aux siècles passés ; que si une fois il tenoit Argos, qui est comme une citadelle à tout le Péloponnèse, après que les armées romaines seroient de retour en Italie, en vain les Grecs auroient été délivrés des mains de Philippe, puisqu'au lieu d'un roi, qui au pis aller étoit fort éloigné d'eux, ils se trouveroient à la merci d'un tyran qui par le moyen du voisinage auroit tous les jours quelque nouveau sujet de leur faire du déplaisir.
XLV. Gomme l'on eut ouï ce rapport fait par des personnes sérieuses , et qui ne parloient point des choses par ouï-dire, mais pour avoir été sur les lieux, il fut avisé que pour ce qui touchoit Antiochus, on y donneroit ordre tout aussitôt qu'il auroit pris le chemin de la Syrie. Quant à Nabis, les opinions furent différentes. Les uns tenoient que l'affaire étoit déjà assez considérable pour y pourvoir à bon escient. Les autres étoient d'avis de la remettre à Quintius, et lui donner pouvoir d'y faire ce que pour le service de la République il estimeroit plus à propos. La dernière opinion fut suivie ; et jugea-t-on que d'y pourvoir un peu plus tôt ou un peu plus tard, ce pouvoit bien êti-e chose de quelque conséquence, mais non pas telle qu'il n'y eût bien plus à penser du côté d'Annibal et de Carthage, s'il falloit que l'on vait à rompre avec Antiochus. On avoit chaque jour avis de Carthage, par des lettres que ceux de la faction contraire à Annibal écrivoient à Rome à leurs amis, que Antiochus avoit écrit à Annibal, et Annibal à Antiochus, et même qu' Antiochus avoit souvent envoyé vers lui •, qu'Annibal étoit un esprit irréconciliable et véritai)lemcnt du naturel de ces bêles qui ne se peuvent
jamais apprivoiser; qu'ordinairement il se plaignoil que le repos et Toisiveté avoient endormi les courages de Carthage, et disoit qu'il n'y avoit qu'une trompette capable de les éveiller. La mémoire de la guerre précédente , dont il n'avoit pas moins excité le commencement qu'd en avoit conduit le progrès, faisoit aisément ajouter foi à tous ces avis. Même depuis peu de temps, il s'étoit offert une occasion, où il avoit extrêmement offensé les principaux de Cartilage.
XL VI. Les officiers de la justice avoient alors un pouvoir absolu dans la ville. La raison étoit que leurs charges étant perpétuelles, il ne se pouvoit faire que le bien, la vie et l'honneur de tout le reste ne fussent en leur disposition. Qui en touchoit l'un, avoit quand et quand toute la compagnie sur les bras, et qui avoit im juge pour ennemi étoit assuré de n'être point sans accusateur. Cet excès de pouvoir les ayant portés à ne faire cas de personne, rendoit leur gouvernement de si mauvais goût et si odieux qu'il n'y avoit plus de patience qui fût capable de les souffrir. Comme Annibal fut élu préteur, il fit dire au trésorier qu'il vînt parler à lui. Le trésorier, qui étoil de parti contraire, se moqua de son commandement. Et pource que c'étoit une règle inviolable que de la charge de trésorier on montoit à celle de juge, ce trésorier vouloit être en même considération que si déjà il eût été ce qu'il étoit assuré d'être quelque jour. Annibal, piqué de ce mépris, fenvova prendre par un huissier, et l'ayant fait venir devant l'assemblée, se mit à faire des plaintes contre lui et plus encore contre tout l'ordre des juges, que leur autorité démesurée les avoit rendus si hauts à la main et si présomptueux qu'il n'y avoit loi ni magistrat qu'ils n'eussent la hardiesse de fouler aux pieds. Comme il vit que ce qu'il disoit étoit au gré de la compagnie, et que de ceux (pii étoicnt là présents il n'v avoit homme à
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qui 1 insolence de ces gens ne lût insupportable, il fit a l'heure même faire un édit que dorénavant les charges dejudicature seroient annuelles, et que le terme expiré, il n'y auroit espérance quelconque den obtenir la continuation. Si cela tut bien reçu des petits, il ne le fut pas des grands. Mais Annibal ne laissa pas de passer outre, et pour le bien public fit encore une autre cliose , qui en son particulier lui acquit force nouveaux ennemis. Les deniers des recettes en partie se perdoient par mauvais ménage, et en partie étoient mangés par les principaux de la ville, qui les partageoient entre eux; tellement que n'v ayant point de fonds pour pa\er le droit des Romains, il en falloit venir à une cotisation des particuliers, qui ne pouvoit que leur être mal agréable.
XL VII et XLVIII. Annibal, après qu'il eut exactement appris ce que se montoicnt les fermes tant de la mer que de la terre, quelles étoient les causes des impositions , ce qui s'en emplovoit aux charges ordinaires et combien il en pouvoit demeurer aux mains des receveurs , tout compté et rabattu, il fit voir à l'œil et toucher au doigt que quand les restes seroient exigés, il y auroit de quoi payer les Romains, sans que personne fut cotisé. Là-dessus tout plein de gens, qui jusques alors avoient vécu de giivelées, estimant que les empêcher de les continuer, c'étoit leur ôter leur propre bien, n'oublièrent artifice quelconque pour exciter les Romains à une chose à quoi d'eux-mêmes ils avoient assez de disposition, qui étoit de ruiner Annibal. Les avis que l'on donnoit contre lui ayant été proposés au sénat, l'affaire fut mise en délibération . Scipion y fit de giandes remontrances , que c'étoit chose contre la dignité du peuple romain de s'embarrasser dans les partialités de la ville de Carthage, et quil leur devoit suffire d'avoir vaincu Annibal l'épée à la main, sans le persécuter encore par des chicaneries. Mais
quoi qu'il sût dire, il ne put empêcher qu'on n'envoyât à Cartilage pour accuser Annibal. Le crime dont on le chargeoit étoit qu'il avoit sollicité Antiochus de faire la guerre contre les Romains. Les députés pour en aller faire la poursuite furent Caïus Servilius, Claudius Marcellus et Térentius Labéo. Comme ils arrivèrent à Carthage, ils publièrent, suivant l'avertissement que les ennemis d'Annibal leur avoient donné, qu'ils étoient là pour composer les différends de ceux de Carthage avec le roi des Numides. La chose, assez vraisemblable de soi, fut estimée vraie de tout le monde. Anuibal , qui eut meilleur nez que les autres, sentit bien que c'étoità lui que le paquet s'adressoit, et que si les Romains avoient fait la paix avec ceux de Carthage , ils s'étoient réservé cette pensée intérieure de n'être jamais qu'en guerre avec lui. Il se résolut donc de céder au temps et à la fortune ; et après avoir pourvu à tout ce qu'il pensa lui être nécessaire pour se sauver, s'étant tout du long du jour promené emmi la place, pour ne donner point de soupçon de ce qu'il avoit envie de faire, le soir, avec l'habit même qu'il avoit porté au conseil , et seulement accompagné de deux hommes auxquels il n avoit rien communiqué , sortit de la ville, s'en alla où ses chevaux l'attendoient, et prenant son chemin par le terroir de Vocan, pour la doute qu'il avoit d'être suivi, fit telle diligence, que le lendemain au matin il se trouva à une maison qu'il avoit entre Thapse et Adrumète, où il s'embarqua sur une frégate bien armée qu'il y faisoit tenir pour cet effet*. Voilà comme Annibal sortit de Carthage, plus affligé du mauvais état de son pavs que de celui de ses propres affaires. Le même jour il passa en
I. Malherbe a réuni en une seule phrase la dernière du chapitre xi.vii et la première du chapitre xLvrii. Celui-ci commence dans Tite Live après les mots traduits par a sortit de la ville. »