‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 278 sur 295 · LE XXXIII« LIVRE · texte numérisé non relu

LE XXXIII« LIVRE

l'île de Cercine. Gomme il y eut pris terre, s'étant treu\é là quelques marchands de Carthage, il fut tout aussitôt environné de personnes qui lui vinrent faire la révérence. Il avoit fait dire par ses gens qu'il s'en alloit à Tyr en ambassade. Toutefois, ayant peur que de nuit il ne partît quelque vaisseau , qui portât nouvelles à Thapse ou à Adrumète qu'on l'a^oit vu à Cercine, il fit préparer un sacrifice au bord de la mer, et y convia tout ce qu'il y avoit dans le port, tant de marchands, que de maîtres de navii^e. On étoit alors aux plus grandes chaleurs de l'été. Gela lui fut un prétexte de leur emprunter leurs voiles et leurs verges*, pour faire un lieu où ils pussent manger à l'ombre. Le festin fut magnifique, autant que la chose et la saison le purent permettre. Tant y a qu'il y fut bu à bon escient, et bien avant en la nuit. Comme Annibal vit les affaires en état qu'il pouvoit partir sans être aperçu, il leva l'ancre. Les autres qui avoient bu plus que leur saoul, ne s'éveillèrent qu'il ne fût bien grand jour, et encore quand ils furent éveillés, ils ne pensèrent qu'à remettre en leurs navires ce qu'ils en avoient ôté pour le service du festin. A Carthage, ceux qui avoient accoutumé de fréquenter chez Annibal s'étant treuvés de matin en grand nombre à la porte de son logis, comme le bruit fut épandu qu'il ne se treuvoit point, la place fut aussitôt pleine de gens, qui demandoient ce qu' étoit devenu le premier homme de leur ville. Les uns disoient, comme il étoit vrai, qu'il s'en étoit fui ; les autres que les Romains l'avoient fait tuer; et c' étoit de toutes les opinions celle que l'on tenoit la plus certaine. Chacun avoit le \-isage selon sa passion. Enfin il vint des nouvelles qu'il avoit été vu à Cercine.

I. Nicot, dans son Dictionnaire, dit qu'en fait de navires on emploie verges ou vergues.

XLIX. Et alors les députés de Rome exposèrent le véritable sujet de leur venue , qui étoit que les Romains éloient fort bien avertis que rien n avoit tant porté Philippe à leur faire la guerre que les sollicitations d'Annibal', qu'encore à cette heure il étoit après, et par lettres et par messages, à en faire faire de même à Antiochus; que c'étoit un esprit né au mal, qui ne seroit jamais à son aise qu'il n'eût mis le feu aux quatre coins de la terre; que si la ville de Carthage vouloit faire chose qui fût agréable au peuple romain, il ne falloit pas qu'il en demeurât impuni. A cela ils répondirent que si Annibal avoit offensé les Romains, il ne se treuveroit point que leur ville y eût aucune part, et qu'en ce qu'ils leur commanderoient, ils étoient prêts à leur donner toute sorte de satisfaction. Cependant Annibal qui eut bon vent, ne tarda guère d'arriver à Tyr, où pour la réputation des grandes choses qu'il avoit faites , et pour la gloire que les Tyriens se donnent d'avoir été fondateurs de Carthage, il fut accueilli comme en un autre lieu de sa naissance. II y séjourna dix jours, et puis s'en alla à Antioche. Le Roi en étoit parti quelques jours auparavant. Il s'en alla donc faire la révérence à son fils, qui étoit lors à Daphné, pour y voir de certains jeux qui ont accoutumé de s'y faire tous les ans. Après qu'il eut fait son compliment au jeune prince et qu'il eut reçu de lui toutes sortes de bonne chère, il continua son voyage. Antiochus étoit à Ephèse, non encore bien résolu à la guerre contre les Romains. Sa venue lui fit franchir le saut, et ce qui l'y confirma, fut le mauvais ménage où il vit les Etoliens avec les Romains, pource que ayant envoyé à Rome demander Pharsale, Leucade, et quelques autres villes, que par leur premier traité ils prétendoieiit leur appartenir, on ne leur avoit donné autre satisfaction que de les rcn\oycr à Quintius.

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