‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 38 sur 295 · Ibidem, p · texte numérisé non relu

Ibidem, p

5. Si l'on veut avoir une idée de cette naïveté de Racan , on n'a

SUR MALHERBE. xlv

des traits qu'il aurait pu, sans le moindre inconvénient, passer sous silence. A un autre point de vue, il nous a rapporté un certain nombre de mots et d'anecdotes où nous ne saurions découvrir le sel et la finesse qu'il voulait y voir. Il a beau nous dire : « Ces discours ne se peuvent exprimer avec la grâce qu'il (Malherbe) les prononçoit, parce qu'ils tiroient leur plus grand ornement de son geste et du ton de sa voix ; » on se rappelle alors que lui Racan bégayait, et ne pouvant prononcer ni les c ni les r, ne devait pas être fort exigeant pour un homme qui s'avouait lui-même ilii pays de Balbut en Balbutie^.

Dans un remarquable article de critique où, suivant son habitude, il a laissé peu de chose à dire à ceux qui viendront après lui^, M. Sainte-Beuve a écrit ceci : « La probité subsiste même sous les défauts de Malherbe. Son caractèi'e privé, bien qu'étroit, est solide, et suffit à porter, sans jamais fléchir, sa grandeur lyrique. » Rien n'est plus juste ni plus vrai. Si Malherbe était brusque et emporté ^, il pouvait se vanter « d'avoir une âme ennemie de dissimulation » et « de prétendre en finesse moins qu'homme du monde. » Il eut et mérita de

qu'à lire une lettre où il consulte sérieusement Chapelain sur un conte ordurier qu'il avait mis en vers, et se montre uniquement préoccupé du soin d'éviter un hiatus. Voyez OEuvres de Racau, Bibliothèque elzévirienne, tome I, p. SSy.

1. Tallemant, qui rapporte ce mot (tome I, p. 287), dit de plus : (f Malherbe gâtoit ses beaux vers en les prononçant, outre qu'on ne l'entendoit presque point, à cause de rempèchement de sa langue et de l'obscurité de sa voix : avec cela, il crachoit au moins six fois en disant une stance de six vers. C'est pourquoi le cavalier Marin disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide, ni de poëte plus sec, A cause de sa crachoterie, il se mettoit toujours auprès de la cheminée. » Tallemant a emprunté ce passage à Balzac, qui ajoute : « Malherbe disoit les plus jolies choses du monde; mais il ne les disoit point de bonne grâce, et il étoit le plus mauvais rccitateur du monde. »

2. Revue européenne, i5 mars 1809. Cet article, où M. Sainte- Beuve a résumé plusieurs de ses travaux antérieurs, est intitulé : Malherbe. — Je ferai seulement quelques réserves sur quelques-unes de ses appréciations du caractère du poëte.

3. 11 l'était assez pour s'être oublié un jour jusqu'à souffleter la dame de ses pensées, la vicomtesse d'Auchy : voyez Tallemant, tome I, p. 3oi. Nous publierons la lettre d'excuse qu'il lui écrivit à ce sujet.

XLvi NOTICE BIOGRAPHIQUE

bons et sincères amis, et ne paraît guère avoir eu d'autres ennemis que ceux qu'il s'attirait par la rudesse d'une franchise qu'il poussait souvent jusqu'au cynisme' et par l'inflexibilité de ses doctrines littéraires. Chef d'école, se sentant appelé à réformer la poésie et la prose française, et persuadé, suivant l'expression de Boileau, que a notre langue veut être extrêmement travaillée ^, » il exerça et tint à exercer sur les écrivains que son talent, sa position et son âge groupaient autour de lui, une domination qui devenait souvent la plus minutieuse des tyrannies ^. Ecoutez ce qu'en dit lîalzac :

« Vous vous souvenez du vieux pédagogue de la cour qu'on appeloit autrefois le tyran «les mots et des syllabes, et qui s'appeloit lui-même, lorsqu'il étoit en belle humeur, le grammairien en lunettes et en cheveux gris. iS'ayons point dessein d'imiter ce que l'on conte de ridicule de ce vieux docteur. Psotre ambition se doit proposer de meilleurs exemples. J'ai pitié d'un homme qui fait de si grandes affaires entre pas et point; qui traite l'affaire des participes et des gérondifs comme si c'étoit celle de deux peu|)les voisins l'un de l'autre et jaloux de leurs frontières. Ce docteur en langue vulgaire avoit accoutumé de dire que depuis tant d'années il travailloit à dégasconner la cour et qu'il n'en pouvoit venir à bout. La mort l'attrapa sur l'arrondissement dune période, etl an climateiique l'avoit surpris délibérant si erreur et doute étoient masculins ou féminins. Avec quelle attention vouloit-il qu'cm l'ecoutàt quand il dogmatisoit de l'usage et de la vertu des particules* ? n

Le portrait est sans doute un peu chargé, mais au fond je le crois vrai ; seulement en le traçant, le vaniteux écrivain, qui si souvent n'a été qu'un arrangeur de mots, oubliait qu'il avait adulé MalherL^e vivant et ne se souvenait plus sans doute ((ue de quelques blessures faites à son amour-propre ''.

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