‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 61 sur 295 · Yvrandc, gentilhomme breton et poète · texte numérisé non relu

Yvrandc, gentilhomme breton et poète

Lxxvi VIE DE MALHERBE

court, tout le festin ne fut que de sept chapons bouillis, dont il leur en fit servir à chacun un, outre celui qu'il garda pour lui, et leur dit : « Messieurs, je vous aime tous également; c'est pourquoi je vous veux tniiter de même, et ne veux point que vous ayez d'avantage l'un sur Tauti'e. »

Tout son contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mépris cju il faisoit de toutes les clioses que l'on estime le plus dans le monde. En voici un exemple : il disoit souvent à Racan que c'étoit folie de se vanter d'être d'une ancienne noblesse, et que plus elle étoit ancienne, plus elle étoit douteuse, et qu'il ne falloit qu'une femme lascive pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis; que tel qui se pensoit être issu d'un de ces grands héros étoit peut-être venu d'un valet de chambre ou d'un violon

Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit souvent à Racan : « Voyez-vous, Monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous en pouvons espérer est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons eu une grande puissance sur les paroles, pour les placer si à propos chacune en leur rang, et que nous avons été tous deux bien fous de passer la meilleui'e partie de notre âge en un exercice si peu utile au public et à nous, au lieu de l'emplover à nous donner du bon temps, ou à penser à l'établissement de notre fortune. »

Il avoit aussi un grand mépris pour tous les hommes en général, et après avoir fait le récit du péché de Caïn et de la mort d'Abel son frère, il disoit après : « Voilà un beau début! Ils n'ctoient que trois ou quatre au monde et il y en a un qui a tué son frère ! Que pouvoit espérer Dieu des hommes après cela pour se donner tant de peine de les conserver ? IN'eùt-il pas mieux fait d'en éteindre dès l'heure l'engeance pour jamais? »

C étoient les discours ordinaires qu il avoit avec ses plus familiers amis; mai;> ils ne se peuvent exprimer avec la grâce (ju'il les prononçoit, parce qu'ils tiroient leur })Ius grand ornement de son geste et du ton de sa voix.

M. l'archevêque de Rouen l'ayant prie de diner chez lui

PAR RACAN. Lxxvn

pour entendre le sermon qu'il devoit faire en une église proche de son logis, aussitôt que M. de Malherbe eut dîné il s'endormit dans une chaire", et comme Monsieur de Rouen le pensa réveiller pour le mener au sermon, il le pria de l'en dispenser en lui disant qu'il dormiroit bien sans cela.

Il parloit fort ingénument de toutes choses, et avoit un grand mrpris pour les sciences, particulièrement pour celles qui ne servent que pour le plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique et même la poésie, encore qu'il y fut excellent ; et un jour comme Bordier ^ se plaignoit à lui qu'il n'y avoit des récompenses que pour ceux qui servoient le Roi dans les armées et dans les affaires d'importance, et que l'on étoit trop ingrat à ceux qui excelloient dans les belles-lettres, .M. de Malherbe lui répondit que c'étoit faire fort prudemment, et que c'étoit sottise de faire des vers pour en espérer autre récompense que son divertissement , et qu'un bon poète n'étoit pas plus utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles.

Un jour qu'il se retiroit fort tard de chez M. de Bellegarde avec un flambeau allumé devant lui, il rencontra M. de Saint- Paul, gentilhomme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit entretenir de quelques nouvelles de peu d importance; il lui coupa court en lui disant: « Adieu, adieu, vous me faites ici brûler pour cinq sols de flambeau, et tout ce que vous me dites ne vaut pas six blancs. »

Dans ses Heures^ il avoit effacé des litanies des saints tous les noms particuliers, et disoit qu'il étoit superflu de les nommer tous les uns après les autres, et qu'il suffiroit de les nommer en général : Omnes sancti et sanctae Dei , orate pro nobis.

Il avoit aussi effacé plus de la moitié de son Ronsard et en cotoit à la marge les raisons. Un jour, Yvrande, Racan, Colomby et autres de ses amis le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda sil approuvoit ce qu'il navoit point effacé: a Pas plus que le reste, » dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de lui dire ([ue si l'on trou-

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