‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 62 sur 295 · Chaire, chaise · texte numérisé non relu

Chaire, chaise

2. René Bordier, poëte dn Roi, grand faiseur de ballets sous Henri IV et Louis XTII.

Lxxviii VIE DE AIALHERBE

voit ce livre après sa mort, on croiroit qu'il auroit trouvé bon ce qu'il n' auroit point effacé ; sur quoi il lui dit qu'il disoit vrai, et tout à l'heure acheva deffacer tout le reste.

Il étoit assez mal meublé, logeant ordinairement en chambre garnie, et n'avoit que sept ou huit chaires de paille; et comme il étoit fort visité de ceux qui aimoient les belles -lettres, quand les chaires étoient toutes remplies, il fermoit sa porte par dedans, et si quelqu'un y Aenoit heurter, il lui crioit : a Attendez, il n'y a plus de chaires ; » et disoit qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de leur donner l'incommodité d'être debout.

Il se vantoit avec autant de vanité d'avoir sué trois fois la

V que s'il eût gagné trois batailles, et faisoit le récit assez

plaisanunent du voyage qu'il fit à Nantes pour trouver un homme qui avoit la réputation d'être expert en cette cure de maladie vénérienne. C'étoit la raison pourquoi on l'appeloit chez M. de Bellegarde le père Luxure.

Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en sa conversation ordinaire de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit faites.

Un jour, en entrant dans Ihùtel de Sens , il trouva dans la salle deux hommes qui jouoient au trictrac, et qui disputant d'un coup se donnoient tous deux au diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que dire : « Viens, diable, viens, tu ne saurois faillir : il y en a l'un ou l'autre à toi. »

Il y eut une grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays d'adieusias, qui étoient tous ceux de delà la Loire, et ceux du pays de deçà, qu'il appeloit du pays àe Dieu vous conduise: savoir s'il falloit appeler le petit vase de quoi l'on se sert pour manger du potage une cuiller ou une cuillère. La raison de ceux du pays d'adieusias , d'où étoit Henri le Grand, ayant été nourri en Béarn, étoit que cuiller, étant féminin, devoit avoir une terminaison féminine. Le pays de Dieu vous conduise alléguoit , outre l'usage, que cela n'étoit pas sans exemple de voir des choses féminines qui avoient une terminaison masculine, entre autres une perdrix^ une met^ à boulanger ou de pressoir. Enfin cette dispute dura si longtemps qu'elle obligea le

I. Pétrin et huche; conduit d'un pressoir par où s'éroule le vin.

PAR RACAN. Lxxix

Roi à en demander l'avis à M. de Malherbe, lequel ne craignit point de contester, et lui dire qu'il falloit dire cuiller, et non pas cuillère, et le renvoya aux crocheteurs du poit au Foin, comme il avoit accoutumé; et comme le Roi ne se sentoit pas condamné du jugement de M. de Malherbe, il lui dit ces mêmes mots : « Sire, vous êtes le plus absolu roi qui aye jamais gouverné la France, et si* vous ne sauriez faire dire deçà la Loire une cuillère, à mf)ins que de faire défense, à peine de cent livres d'amende, de la nommer autrement. »

Un jour M. de Bellegarde, qui étoit, comme Ion sait, gascon , lui envova demander lequel étoit le mieux dit de dépensé on dépendu; il répondit sur-le-champ que dépensé étoit plus françois , mais que pendu , dépendu , rependu, et tous les composes de ce vilain mot qui lui \inrent en la bouche, étoient plus propres pour les Gascons.

Quand on lui demandoit son avis de quelque mot françois, il renvoyoit ordinairement aux crocheteurs du port au Foin, et disoit que c'étoient ses maîtres pour le langage; ce qui peutêtre a donné lieu à Régnier de dire :

Comment! il faudroit donc, ponr faire une œuvre grande Qui de la calomnie et du temps se défende, Et qui nous donne rang parmi les bons auteurs , Parler comme à Saint-Jean parlent les crocheteurs-?

Un jour il récitoit à Racan des vers quil avoit nouvellement faits, et après il lui en demanda son avis. Racan s'en excusa, lui disant qu'il ne les avoit pas bien entendus et qu'il en avoit mangé la moitié; dont se sentant piqué, parce cju'il étoit fâché de ce qu'on lui disoit un peu trop librement son défaut d'être bègue, il lui dit en colère : « Moit Dieu ! si vous me fâchez, je les mangerai tous; ils sont à moi puisque je les ai faits, j'en puis faire ce que je voudrai. »

Il ne vouloit pas que l'on fit des vers qu'en sa langue originaire, et disoit que nous n'entendions point la iinesse des langues que nous n'avions apprises que par art, et à ce propos,

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