SUR LE PORTRAIT DETIENNE PA.SQUIER QUI N AVOIT POINT DE IMATNS
Le célèbre avocat Etienne Pasquier raconte que, se trouvajit, en i583, à Troyes, il fit fiiire son portrait par un peintre flamand, Jean Dovy, qui le représenta sans mains. Cette particularité lui inspira un distique latin qui fut l'occasion d'un déluge de vers français, grecs, latins, etc., réunis et imprimés à Paiis, eu i584, in-4", sous le titre de : La Main, ou OEuvres poétiques faites sur la main d'Etienne Pasquier. Le volume parvint à Henri d'iVngoulême, grand prieur de France , fils naturel de Henri H, et ce prince, alors gouverneur de Provence, adressa d'Aix, à Pasquier, le 8 juillet i585, luie lettre accompagnée de deux quatraiiîs, l'un composé par lui-même, l'autre (celui que nous donnons ici) para le seigneur de Malherbe, » qui était alors attaché à sapersomie. L'épigramnie de Malherbe parut en iflio, dans la Jeunesse d'Etienne Pasquier, par And. Duchesne, et fut reproduite dans l'édition de Ménage (ifififi), puis avec la lettre du grand prieui' dans les OEim-es de Pasquier [iro,3, tome H, col. 219 et io4fi).
Il ne faut qu'avec le visage L'on tire tes mains au pinceau :
Tu les montres clans ton ouvrage, Et les caches clans le tableau.
Malhekbe. I I
Cette pièce, adressée à une dame de Provence dont on ignore le nom, fut publiée d'abord dans le Temple d'Apollon (Rouen, 16 il), recueil que nous n'avons pu nous procurer, puis dans le Cabinet dei Muses (ifiig). Elle ne reparut ensuite, et très-incorrectement, que dans l'édition de Saint-Marc, qui l'a donnée avec raison comme composée avant le mois de juin i586. En effet, dans l'avant-dernière strophe, le poëte, alors en Provence, fait allusion à son protecteur, Henri d'Augoulême, dont nous venons de parler, lequel fut tué à Aix par Philippe Altoviti, baron de Castellane, le 2 juin i586 (voyez à cette date le Journal de l'Estoile).
Si des maux renaissants avec ma patience N'ont pouvoir d'arrêter un esprit si hautain, Le temps est médecin d'heureuse expérience; Son remède est tardif, mais il est bien certain.
Le temps à mes doideurs promet une allégeance , j
Et de voir vos beautés se passer quelque jour ; Lors je serai vengé, si j'ai de la vengeance pour un si beau sujet pour qui j'ai tant d'amour.
Vous aurez un mari sans être guère aimée,
Avant de ses désirs amorti le flambeau •, r o
Et de cette prison de cent chaînes fermée
Vous n'en sortirez point que par riuiis du tombeau.
Tant de perfections qui vous rendent superbe,
Les restes du mari, sentiront le reclus;
Et vos jeunes bt-autés lloriront comme l'herbe, i5
Que l'on a trop foulée et qui ne fleurit plus.
Vous aurez des enfants des douleurs incroyables,
Qui seront près de vous et crieront à Fentour;
Lors fuiront de vos yeux les soleils agréables,
Y laissant pour jamais des étoiles autour. a (>
Si je passe en ce temps dedans votre province, Vous voyant sans beauté et moi rempli d'honneur. Car peut-être qu'alors les bienfaits d'un grand Prince Marieront ma fortune avecque le bonheur,
Ayant un souvenir de ma peine fidèle, •>. 5
Mais n'ayant point à l'heure autant que j'ai d'ennuis. Je dirai : « Autrefois cette femme fut belle. Et je fus d'autre fois plus sot que je ne suis. »
11 et 27. On voit ici, comme plus loin (m, v. ily}, que Malherbe, clans ses premières compositions , ne proscrivait pas encore l'hiatus, dont on retrouve aussi quelques exemples dans ses dernières pièces. Voyez cv, v. 2 et (ia, et cvni, v. 39.
LES LARMES DE SAINT PIERRE, imitées du Tansille.
AU KOI.
Le poëme tîe Luigi Tansillo (né à Nola, mort en iSfig) est intitulé : Le Lagrime di San Pietro. Publié en partie dès iSfio (Venise, in-8°), il ne parut en entier qu'en i585. La première édition des Stances de Malherbe, dédiées à Henri UI, date de loBj (Paris, in-4''). Elles furent réimprimées en ligfi et 1398, et figurèrent dans divers recueils, de 1099 à i(îo8 {V Académie des poètes françois, le Parnasse des plus excellents poëtes de ce temps, etc.).
« Malherbe, dit Ménage, fit ce poëme étant encore fort jeune. Il n'est pas si poli que ses autres ouvrages , et j'ai souvent ouï dire à M. Guyet et à M. de Racan que l'auteur le désavouoit. Cependant on ne peut nier qu'il n'y ait beaucoup de belles choses. » Parmi les lettres de Costar, il s'en trouve une adressée à la marquise de Lavardiu, et dont le sujet est la critique de ces Stances de Malherbe.
Nous indiquerons, dans V Appendice de ce volume, les emprunts que Malherbe a faits au Tansille.
\ Ce n'est pas en mes vers qu'une amante abusée Des appas enchanteurs d'un parjure Thésée , Après r honneur ravi de sa pudicité, Laissée ingratement en un bord soHtaire , Fait de tous les assauts que la rage peut faire 5
Une fidèle preuve à l'infidélité.
Les ondes que j'épands d'une éternelle veine
Dans un courage saint ont leur sainte fontaine;
Où l'amour de la terre, et le soin de la chair
Atix fragiles pensers ayant ouvert la porte, i «.
Une plus belle amour se rendit la plus forte ,
POÉSIKS, 111. 5
Et le fit repentir aussitôt que pécher.
Henri , de qui les yeux et l'image sacrée
Font un visage d'or à cette âge ferrée ,
Ne refuse à mes vœux un favorable appui; i 5
Et si pour ton autel ce n'est chose assez grande ,
Pense qu'il est si grand, qu'il n'auroit point d'offrande
S'il n'en recevoit point que d'égales à lui.
La foi qui fut au cœur d'où sortirent ces larmes ,
Est le premier essai de tes premières armes ; 2 o
Pour qui tant d'ennemis à tes pieds abattus,
Pâles ombres d'enfer, poussière de la terre,
Ont connu ta fortune , et que l'art de la gueiTC
A moins d'enseignements que tu n'as de vertus.
De son nom de rocher, comme d'un bon augure , 2 5
Un éternel état l'Eglise se figure ;
Et croit, par le destin de tes justes combats ,
Que ta main l'clevant son épaule courbée ,
Un jour, qui n'est pas loin, elle verra tombée
La troupe qui l'assaut, et la veut mettre bas. 3o
Mais le coq a chanté pendant que je m'arrête
A Tombre des lauriers qui t'embrassent la tète.
Et la source déjà commençant à s'ouvrir
A lâché les luisseaux qui font bruire leur trace ,
Entre tant de malheurs estimant une grâce, 3 5
Qu'un Monarque si grand les regarde courir.
Ce miracle d'amour, ce courage invincible, Qui n'espéroil jamais une chose possible
3o, La troupe (jtti l'assaut, etc., les huguenots.
Que rien finît sa foi que le même trépas ,
De vaillant fait couard , de fidèle fait traître , 4 c
Aux portes de la peur abandonne son maître,
Et jure impudemment qu'il ne le connoît pas.
A peine la parole avoit quitté sa bouche .
Qu'un regret aussi prompt en son âme le touche.
Et mesurant sa faute à la peine d' autrui, 4 5
Voulant faire beaucoup, il ne peut davantage
Que soupirer tout bas , et se mettre au visage
Sur le feu de sa honte une cendre d'ennui.
Les arcs qui de plus près sa poitrine joignirent ,
Les traits qui plus avant dans le sein l'atteignirent , r>o
Ce fut quand du Sauveur il se vit regardé ; *
Les yeux furent les arcs, les œillades les flèches.
Qui percèrent son âme , et remplirent de brèches
Le rempart qu'il avoit si lâchement gardé.
Cet assaut, comparable à l'éclat d'une foudre , 5ï
Pousse et jette d'un coup ses défenses en poudre ;
Ne laissant rien chez lui, que le même penser
D'un homme qui tout nu de glaive et de courage
Voit de ses ennemis la menace et la rage ,
Qui le fer en la main le viennent offenser. 60
Ces beaux yeux souverains, qui traversent la terre Mieux que les veux mortels ne traversent le verre. Et qui n'ont rien de clos à leur juste courroux , Entrent victorieux en son âme étonnée ,