PAR M. BAZIN
J'acquitte ici une dette envers un des livres qui m'ont le plus servi pour comprendre et pour écrire le commencement du règne de Louis XIII.
Un livre, c'est trop peu dire.
Le témoignage journalier, intime, confidentiel, d'un homme comme Malherbe sur les événements qu'il voyait se faire, sur les hommes parmi lesquels il vivait, a un caractère bien autrement précieux que celui d'un ouvrage composé exprès pour être lu de tous, fût-il d'un contemporain, fût-il de Malherbe lui-même.
Ces lettres, publiées depuis 182a, c'est-à-dire deux siècles après que le messager les avait portées à un correspondant, ont une assez mauvaise réputation sous le rapport littéraire, et on peut dire qu'elles la méritent. Elles ne sont pas éloquentes comme celles de Balzac, ni enjouées comme les faisait Voiture; elles n'ont ni la personnalité confiante de Bussy, ni le commérage caustique de Patin. Elles sont pleines de faits, des faits du jour et de la veille, sèchement racontés par un homme qui n'a jamais le temps d'écrire, qui ne varie aucunement ses formules, qui vide son sac sans nul apprêt, mais qui a mis soin à le remplir.
Un critique qui cherchait le beau et ne le trouvait pas là, avait parlé fort dédaigneusement de ce recueil. Dans une seconde édition de son ouvrage, il a reconnu que les lettres de Malherbe « avaient beaucoup de prix comme renseignement historique », et il veut bien nous donner le mérite de les avoir a remises en valeur. »
Elles le seraient bien plus complètement et au jugement de tous, si chacun pouvait les lire comme nous les avons lues, avec une connaissance suffisante des hommes et des choses dont il y est question, pour savoir redresser les innombrables fautes de la copie, et ajouter de soi-même au texte les commentaires dont il a besoin.
Nul lecteur n'est obligé à cette étude préliminaire ; mais un
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éditeur doit s'en charger pour lui, et malheureusement le recueil des lettres de Malherbe n'a pas eu d'éditeur.
Le manuscrit a passé par les mains d'un copiste, qui l'a la comme un copiste lit, souvent avec une admirable habileté pour découvrir des mots sous les traits capricieux d'une écriture irrégulière, toujours avec une parfaite ignorance de la langue du temps, du style particulier à l'homme, du nom des personnages et des faits de l'histoire, toutes choses qui servent aussi à déchiffrer, mais à le faire d'une façon intelligente.
On avait bien promis d'associer à la besogne du copiste le travail d'un commentateur, mais on y a renoncé, et tout ce qu'on a pu ajouter au texte copié s'est borné à quelques notes grammaticales sans intérêt, puisqu'elles n'ont pas de suite, avec quatre ou cinq notes historiques, aussi absurdes que possible.
Dès lors il n'y a pas lieu de s'étonner si le public, qui veut bien s'instruire, mais qui demande qu'on l'y aide, a reçu froidement cette importante découverte.
Elle lui avait été annoncée en 182a par un libraire publiant une nouvelle édition des Poésies de Malherbe , et voici en quels termes il en parlait dans sa préface : « Le libraire doit des remerciements à Messieurs les conservateurs des manuscrits et de la bibliothèque du Roi, à MM. Dacier, Van Praet, Petit-Radel et Felefz, qui ont eu la bonté de lui donner connaissance de deux volumes de lettres, adressées par Malherbe à un sieur de Peyresq, conseiller au parlement de Provence, en l'autorisant à en faire son profit. »
Après avoir imprimé cette phrase dans le volume de poésies qu'il mettait en vente, le libraire s'informa de ce que pouvait être le sieur de Peyi-esq, à qui Malherbe écrivait des centaines de lettres. Il apprit que le Dictionnaire historique universely que Dreux du Radier, dans son Europe illustre^ en avaient parlé sous le nom de Peiresc, et il s'empressa de copier, pour mettre en tête de son édition des lettres inédites, de précieux extraits de ces deux ouvrages.
Il paraît d'ailleurs que la considération dont jouissait le sieur de Peiresc chez les auteurs du Dictionnaire et chez Dreux du Radier changea quelque chose à la résolution du libraire en ce qui concernait les lettres à publier. Il avait promis de choisir dans le nombre et de donner seulement ce qui lui semble-
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rait propre à intéresser le lecteur, de façon que le volume de lettres et le volume de poésies fussent d'égale épaisseur. Il imprima tout et se résolut à vendre, contre les lois du commerce, deux volumes énormément inégaux : l'un de vingt feuilles , l'autre de trente-trois.
Nous disons qu'il imprima tout , c'est-à-dire qu'il n'écarta rien, par préférence de ceci, par dédain de cela; mais son copiste avait fait des omissions. Deux personnes, l'une après l'autre, se mirent à les rechercher : la première pour fournir du nouveau aune édition rivale (182 5), la seconde (1841) pour critiquer le travail de l'autre*. Il en est résulté la découverte d'une quinzaine de billets, post-scriptums et passages retranchés, qui ne tiendraient pas dix pages , et parmi lesquels se trouve seulement une lettre importante, en date du 25 juin 16 17. Nous-méme, qui avons fait à notre tour pareille recherche, nous sommes sûr, sans nous en vanter beaucoup, d'avoir glané encore quelques lignes, encore une lettre entière qui avaient échappé aux investigations précédentes. Peut-être ramassera-t-on quelque chose encore après la nôtre. Nous allons replacer ici toutes les pièces et tous les morceaux égarés, et l'on verra que, toujours sauf la lettre du aS juin 161 7, il n'y a pas de quoi enrichir beaucoup le recueil. Ce qui est plus triste et ce qui est trop vrai , c'est que par suite de ces soustractions dont il ne paraît pas possible de préserver les trésors publics, plusieurs lettres qui étaient autographes n'existent plus que dans l'imprimé *.
Voici, du reste, ce que nous avons pu apprendre au sujet du recueil autographe. Peiresc, comme on sait, avait laissé une collection énorme de manuscrits : elle ne formait pas moins de ia5 volumes in-folio. Après sa mort, arrivée le a4 juin 1687, ce trésor passa, avec le reste de ses biens , dans les mains de son neveu, Claude Fabri, seigneur, puis marquis de Rians, conseiller au parlement de Provence, qui s'empressa de l'apporter à Paris pour le vendre, et, n'en trouvant pas assez bon
1. M. Patelle. — M. Miller. Voyez tome I, la Notice bibliographique, p. cvn, n» 53, et p. cix, n» 64. (Lud. L.)
2. Nous en avons retrouvé plusieurs dans des collections particulières. Voyez ci-dessus, p. 49$, 5i4 et 562. (Lud. L.)
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prix, le remporta en Provence. Là, il paraît que la collection s'éparpilla. Le marquis de Rians avait pour héritières deux filles, qui se marièrent : l'aînée porta le marquisat de Rians dans la famille de Valbelle; l'autre épousa Scipion du Périer, conseiller au parlement; toutes deux eurent des enfants, et pourtant ce n'est pas dans leur descendance qu'on retrouve trace des manuscrits de leur grand-oncle. Au commencement du dixhuitième siècle, celui qu'on désigne comme possédant la plus grande partie de cette collection est M. Thomassin de Mazaugues, conseiller au parlement de Provence et président aux enquêtes. Ce Thomassin, d'ailleurs, n'était pas étranger à la famille de Peiresc : il était fils de Louis Thomassin et de Gabrielle de Séguiran, laquelle avait pour pèreRainaud de Séguiran , fils de Henry de Séguiran et de Suzanne Fabri, sœur de Peiresc, ce qui le faisait arrière-petit-neveu de celui-ci.
Or c'est, nous a-t-on dit, du fonds de ce M. Thomassin de Mazaugues, le second de son nom, et reçu conseiller en 1724, que provient le portefeuille dont s'est enrichie la bibliothèque du Roi , par le seul intennédiaire, à ce qu'il paraît, de l'abbé Mercier de Saint-Léger, mort en 1 799.
Ce qui est certain, en tout cas, c'est qu'il n'y existe pas depuis longtemps; que, même dans la main des possesseurs antérieurs, il avait été fort peu fouillé ; que personne, à notre connaissance, n'en avait tiré, soit des éclaircissements pour l'histoire, soit des pièces inédites pour grossir les recueils de renseignements curieux; qu'enfin il s'est présenté vierge à l'éditeur de 1822.
Nous disons le portefeuille, car il nous semble que la bibliothèque du Roi a dû le recevoir ainsi ; depuis, elle a fait relier, et fort mal, les pièces qu'il contenait. Ces pièces forment à présent deux volumes, cotés ainsi : Supplément français 998 et 999*.
Dans le premier il y a un peu d'ordre, quoique souvent interverti. Il contient 219 pièces chiffrées et timbrées qui forment à peu près le total des lettres écrites par Malherbe à Peiresc, depuis février 1606 jusqu'à la fin de décembre 161 4. Cependant trois lettres de cette époque, qui existaient lorsqu'à
I. La reliure de ces volumes a été changée, et ils portent maintenant les numéros du fonds français gSSS et 9536. (Lud. L.)