De Paris, ce soir de la Chandeleur [a février
Monsieur , j'avois renoncé à vous écrire, car si vous êtes paresseux, aussi suis-je; mais je suis prié de vous recommander Mme de Pipelles. Cela me fait rompre mon serment, pource que je ne puis rien refuser aux personnes par qui j'en suis prié; elle ne doute point de sa bonne cause, mais elle craint la faveur de ses parties. Pour l'amour de moi. Monsieur, prenez-la en votre protection, et l'assistez contre l'oppression de ceux qui ont plus de faveur qu'elle. A cette condition, je serai hors de la colère où je suis contre vous il y a cinq ou six mois.
LETTRES A PEIRESC. 8i
Je ne vous mande rien du ballet de la Reine * , pource que je me connois fort peu aux descriptions de telles choses ; et sans le commandement que la Reine me fit de le voir, je ne fusse pas sorti de mon logis. Tant y a que je suis extrêmement aise de l'avoir vu, pource que le désespoir de voir jamais rien de si beau ni de si magnifique me dégoûtera de me travailler plus en semblables occasions. Nous perdîmes hier le comte de Sault'*, sur les neuf heures de matin; on l'a ouvert aujourd'hui, et a l'on trouvé* qu'il avoit les boyaux pourris; aussi en avoit-on reconnu plusieurs fois des pièces parmi ses excréments. Environ les quatre heures son corps a été porté à Savigny. Il n'est pas possible de vous dire comme il est regretté en cette cour, et particulièrement du Roi. M. de Fresnes* est venu visiter, cette après-dînée, Madame la comtesse*, de la part de Sa Majesté, et son affliction est plainte de ses propres ennemis. Voilà, Monsieur, des nouvelles de joie et de douleur. Je vous viens de dire que la Reine m'avoit commandé de voir son ballet : à cette heure même, Leurs Majestés m'ont envoyé quérir pour m'en demander mon avis. Vous pouvez penser que je n'ai pas fait le froid à le louer, comme certainement cela a fait perdre l'envie de faire des ballets, et y en avoit tout plein de couvés qui n'écloront point. Le
Lettbe 4 1 • — I • Voyez dans le tome I , pièce xli , les vers que Malherbe fit pour ce ballet, qui eut lieu le 3i janvier 1609.
2. Louis d'Agoult, dernier comte de Sault , mort sans alliance, le i" février 1609.
3. La leçon du manuscrit est a Ion trouvé; on pourrait être tenté de croire que c'est une faute pour a-t-on trouvé^ que Malherbe a coutume d'écrire ainsi : a ton trouvé , sans apostrophe ni trait d'union ; mais on verra plusieurs fois, dans la suite , Von placé ainsi après le verbe.
4. Pierre Forget, sieur de Fresnes, secrétaire d'Etat, intendant des bâtiments du Roi, né en i544> mort en 1610. Il était frère du président Jean Forget dont il a été question dans la lettre 21, p. 48, note 3.
5. 'Chrétienne d'Aguerre, comtesse de Sault, mère du défunt. Malherbe, m (>
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■ Roi m'a entretenu de quelque autre galanterie dépendante du ballet", qui étoit la vraie occasion pourquoi il m'a envoyé quérir exprès par un garçon de la chambre, et le ballet n'a servi que de prétexte. Selon que je vous verrai diligent à m'écrire, je serai curieux de vous mander des nouvelles; si vous continuez en votre fainéantise, vous pouvez bien vous contenter de celles de la place des Jacobins' ; car je vous réponds que vous n'en aurez plus de moi, et je sais bien que je suis la meilleure banque d'où vous en sauriez avoir. C'est trop parlé pour une fois ; je m'en vas fermer ma lettre après qu'encore une fois je vous aurai prié et conjuré de vous souvenir de la dame dont je vous ai fait mention au commencement de ma lettre. Je crois bien que vous n'êtes pas de ses juges; mais vous y avez des amis. La recommandation m'en est faite par les deux personnes du monde que j'aime le plus. Si par votre moyen je leur puis donner du contentement, ce me sera donner' un des plus agréables témoignages que je saurois recevoir de la continuation de votre amitié ; je l'honore et l'estime autant que vous le sauriez désirer. Ne me la déniez point, et me tenez toujoui^s pour votre plus humble ^t affectionné sei'viteur,
Fr. de Malerbe.
Je vous prie que M. de Calas trouve ici que je suis son très-humble serviteur; il m'a trop obligé pour ne lui renouveler pas mon affection à toutes les occasions qui s'en offriront.
6. Il s'agissait d'une commande de vers pour Charlotte de Montmorency, qui, quelques mois plus tard, épousa le prince de Coudé. Voyez tome I, pièces xliii à XLvn.