De Paris, ce l'i* de juin
Monsieur, je vous dois toujours quelque nouveau remerciement ; mais le nombre infini des obligations précédentes m'a tellement épuisé de toutes les paroles qui se peuvent dire en cette matière, que je suis résolu, quand vous me ferez à l'avenir quelque faveur, de vous dire simplement que je l'ai reçue, afin de vous ôterde la peine où vous seriez que la nonchalance des messagers ou quelque autre inconvénient ne l'eût fait demeurer par les chemins. Les deux cassettes que vous envoyiez à M. de Valavez m'ont été rendues en son absence ; quand il sera de retour, elles seront ouvertes , et lors j'en prendrai ce qu'il pensera lui être superflu. Nous n'en avons point de nouvelles depuis son partement ; mais je ne m'en étonne point, pource que je ne crois pas qu'il fasse du séjour assez aux lieux où il va pour avoir du temps de reste pour écrire à ses amis. Je ne pense pas qu'il soit ici devant la fin du mois qui vient. Nos nouvelles sont que lundi prochain se doivent faire les noces de M. de Vendôme. 11 est vrai que l'on parle déjà d'un reculemeut jusques au huitième de juillet ; il y aura grande cour, mais peu de magnificence. Tout ce qu'il y a de princes et princesses y est convié. Mme de Nevers ne laissa pas de partir hier de Fontainebleau, pour s'en aller à Nevers; sa grossesse a été son excuse. M. du Maine* et Mme de Longueville sont priés ; je ne sais si M. du Maine ira. Quant à Mme de Longueville, je lui ai ouï dire qu'elle ne s'y trouveroit point, et qu'elle avoit des affaires en Normandie. On tient qu'on y dansera le grand bal ; toutefois les dames n'ont point fait faire de robes. Le lendemain des noces on courra la
Lettre 45. — i. Charles de Lorraine, duc de Mayenne, le chef de la Ligne, mort en 161 1, à cinquante-sept ans.
bague, et rompra-t-on au faquin ^ et rien davantage. J'espère m'y en aller samedi prochain ; s'il s'y passe quelque chose digne de vous, je le vous manderai. On vous aura conté mille nouvelles de deçà ; mais de vous en écrire, ce seroit autant de crimes que de paroles. Le Roi se porte fort bien; la Reine, depuis deux ou trois jours, s'est trouvée mal de la colique; mais ce ne sera rien. Il s'est fait ici une penderie d'un prêtre sorcier qui avoit fait des enrageries plus que diaboliques ^ J'aime mieux que vous les sachiez d'ailleurs que d'en gâter le papier ; car cela fait horreur d'y penser. M. le comte d'Auvergne* , avec l'occasion de ce que vous pouvez avoir ouï dire, s'étant trouvé malade, a fait supplier le Roi de trouver bon qu'il fût porté au logis de Madame sa femme ' , pour se faire servir plus commodément ; il ne l'a point obtenu. Nous avons un roi parfaitement sage et qui n'a point de passion plus grande que l'amour de son Etat. Le mauvais gré du refus est su à M. de Sully, qui dit franchement au Roi qu'il n'en devoit rien faire. Monsieur le connétable est à Fontainebleau ; Mme la princesse de Condé à Valéry depuis mécredi dernier. Monsieur le Prince l'y mena, et s'en revint tout aussitôt ici, pour dire adieu à Mme la princesse d'Orange sa sœur ; elle partit hier au matin pour
2. Faquin. On appelle ainsi, dit le Dictionnaire de Trévoux, « un homme de bois qui tourne sur un pivot et sert à faire les exercices de manège, contre lequel on court, pour passer sa lance dans un trou qui y est fait exprès. »
3. « Il étoit atteint et convaincu, dit l'Estoile, d'une milliasse d'abominations, entre les autres , d'avoir dit la messe à reculons et consacré un renard au lieu de l'hostie. »
4. Charles de Valois, fils naturel de Henri II et de Marie Touchet, mère de la marquise de Verneuil. La peine de mort prononcée contre lui, le i^r février i6o5, pour avoir conspiré avec sa sœur, avait été commuée. Il était alors enfermé à la Bastille, où il resta douze ans.