IV PONSARD
vue, une satisfaction extrême à dire aujourd'hui ce que, dès le premier jour, ils avaient pensé de l'homme et de l'œuvre.
Rappelons-nous le moment où la tragédie de Lucrèce, jouée pour la première fois au théâtre de l'Odéon, — 22 avril 1843 — y produisait un effet inattendu, qui retentissait dans tout Paris.
Le romantisme régnait', mais d'un règne vieillissant et qui se prolongeait, comme il arrive, dans l'appareil plus que dans l'exercice de la souveraineté. Victor Hugo siégeait à l'Académie; Alfred de Vigny allait y entrer; Lamartine, qui en était depuis longtemps, jetait tout l'éclat de son génie aux obscurités de la politique; Sainte-Beuve se cantonnait dans Port-Royal, tandis que leur maître à tous. Chateaubriand, du fond de son ennui, à l'abbaye aux Bois, prêtait l'oreille aux vers de Racine, applaudissant, comme l'eût fait à Saint-Cyr le roi Louis XIV, les grâces décentes, l'art classique de la jeune et déjà glorieuse Rachel.
Pour tout dire, on avait assez du romantisme. 11 avait eu trop d'emportement, il avait fait trop de bruit. Ses plus sincères partisans lui gardaient une secrète rancune pour n'avoir pas tenu tout ce qu'il promettait. Les esprits étaient fatigués de violences théâtrales ; on désirait un art plus tranquille.
Par un de ses mérites les plus apparents, la tragédie do Lucrèce répondait à ce désir. Le calme et la simplicité de cette belle figure antique produisirent à la représentation un effet extraordinaire. L'émotion fut vive, la surprise encore plus; l'une et l'autre s'exprimèrent par des applaudissements
i. Je me sers à regret, pour abréger, de ces deux termes impro;ires mais reçus : romantisme et classicisme.
SA VIE ET SON ŒUVRE. v
enthousiastes. Avant d'avoir pu se mettre en garde, la critique fut entraînée par un succès si franc. Les femmes voulaient connaître le jeune auteur; les salons s'ouvrirent à lui; on lentoura, on le fêta, on le combla de louanges: jamais plus riant accueil de la gloire n'étonna plus candide et plus timide vainqueur.
François Ponsard avait alors vingt-neuf ans. il nous arrivait de sa province plein de loyauté, d'embarras, de gaucherie, fier et craintif. Son histoire était courte et sans la moindre aventure. Né en 18H, le 1*' juin, à Vienne en Dauphiné, d'un père avocat, destiné par ses parents à la profession du barreau, il avait fait à Lyon ses études universitaires, son droit à Paris, son stage dans sa ville natale : c'était là tout.
Cependant la vocation poétique s'était éveillée dans cette existence obscure ; le génie de Byron travaillait ce doux esprit. Tout en achevant son cours de droit, Ponsard écrivait envers une traduction du poëme de Manfrcd; il la publiait à ses frais, faute d'éditeur — 1837 — ; elle passait inaperçue, cela va sans dire; mais le traducteur désappointé ne se laissait pas décourager. De retour à Vienne, où il se faisait inscrire au tableau des avocats, il y reprenait avec ardeur ses études et ses travaux littéraires.
Tout en lui et autour de lui favorisait l'éclosion du plus noble talent. D'un naturel porté à la méditation et tourné d'instinct vers les choses grandes, notre poëte, du haut de sa colline, de son petit enclos sur le mont Solomon, que l'histoire et la légende * ont doublement consacré, embrassait, de son
i. Jules César avait fait construire sur ces liauteurs des fortifications qui protégeaient la ville, d'où le nom de « mont du Salut », Salutis mons. Par corruption, peu à peu, le peuple en vint à dire mont Salomon, et à s'imaginer que les ruines de la forteresse romaine marquaient l'emplacement d'un palais du roi d'Israël,