VI PONSARD
regard sérieux, des horizons solennels. A ses pieds, la courbe du fleuve et le perpétuel grondement de ses flots rapides; partout dans la campagne, les vestiges, les noms imposants de la grandeur romaine; à la ville, quand il y descendait, le musée, la bibliothèque, riches en précieux débris des temps latins; l'entretien et l'exemple de bienveillants érudits; les mœurs honnêtes qui laissent à l'âme tout son recueillement, à l'intelligence toute sa vigueur. Joignons-y, en toute saison, les amusements, les exercices salubres de la vie champêtre : la chasse, la pêche, les moissons, qui mettent l'homme en rapport constant avec la nature, et nous aurons, pour une organisation bien tempérée, pour une imagination formée de raison et de poésie, le cadre le plus heureux qui se puisse souhaiter.
C'est dans ce cadre, à la fois simple et grand, pendant quatre années d'une existence simple aussi, mais non vulgaire, toute imprégnée d'une saine atmosphère de campagne, de famille et de bonne latinité, que fut conçue, méditée, achevée sans précipitation, sans le moindre souci de succès ou de fortune, la tragédie de Lucrèce.
Cultivé avec amour, nourri d'une sève généreuse, caressé d'un double rayon de Tite-Live et de Corneille, ce beau fruit arrivait lentement à sa pleine maturité. La main d'un ami le cueillait et venait nous l'offrir. On l'admirait. — Jusque-là, rien que de spontané, de sincère, d'heureux; mais bientôt tout allait changer.
Le succès de Lucrèce eut la disgrâce de se rencontrer avec l'échec des Bur graves. Ce fut pour les zélés romantiques une cause d'irritation. Ils se crurent offensés. « Il faut nous venger de cet affront », avait dit, au sortir de la première représentation, l'un des plus bouillants de la bande.
On alla répétant de proche en proche ce propos inconsi-
SA VIE ET SON ŒUVRE. vu
déré. Il devint le signal d'une hostilité bruyante; il fut l'inspiration malheureuse de tout un système d'attaques où les lois de la saine critique ne furent pas toujours respectées, et qui n'avança guère non plus le public dans l'intelligence des lois do l'art *.
Les fanatiques de l'école ne voulaient voir dans Lucrèce et dans son triomphe qu'une réponse insolente à la préface de Cromwell. On crut, ou plutôt l'on feignit de croire que Ponsard, en écrivant sa pièce, n'avait eu d'autre dessein que d'insulter à la gloire de Victor Hugo, et de se dresser contre lui en restaurateur de la tragédie dépossédée. Il fallait châtier tant d'arrogance. La raillerie tomba dru comme grêle sur l'œuvre et sur l'auteur. Le dénigrement suivit de près. On se targuait de zèle pour les principes. Était-ce de bonne foi ? Il est permis d'en douter.
Les romantiques désintéressés, indépendants, hors d'école, avaient applaudi la pièce nouvelle, sincèrement comme elle avait été écrite, sans arrière-pensée, sans y voir ce qui n'y était pas : un manifeste, une attaque systématique, un affront à Shakspcare et au génie moderne. Lamartine tendait la main à Ponsard ; Sainte-Beuve refusait aux hugolàlres — c'est ainsi que l'on parlait alors — qui l'en sollicitaient, de désavouer publiquement sa première impression intime, très-favorable à Lucrèce. Chose embarrassante aussi, c'étaient madame Dorval et Bocage, les plus vaillants interprètes du drame romantique, qui, chaque soir, attiraient la foule à l'Odéon et la passionnaient pour Lucrèce. L'auteur de Chatterton, enfin, dans l'intégrité de sa pensée solitaire, expri-
1. Il va sans dire que Victor Hugo n'était aucunement l'inspirateur de ce soulèvement du romantisme. Les hommes de génie n'ont point de ces colères puériles.
viH PONSARD,
mait cette opinion : « Toute la presse vient de louer Lucrèce pour ses qualités classiques, tandis que son succès vient précisément de ses qualités romantiques : détails de la vie intime et simplicité de langage. — Venant de Shakspeare par Coriolan et Jules Ccsar ^ »
Il est temps de dire un mot de cette tragédie de Lucrèce, si diversement comprise, qui, selon l'expression de Lamartine, marque une dateS et demeure dans son ensemble, malgré quelques qualités supérieures dans les ouvrages qui l'ont suivie, la composition la plus dramatique du théâtre de Ponsard.
Dans le choix d'un tel sujet et dans la manière de le traiter, l'auteur montrait de prime abord l'instinct du grand art.
Une catastrophe domestique dont la plus humble existence peut être frappée, l'honneur d'une femme outragé, entrahiant après soi la chute d'une empire, c'est là une de ces fatalités