LUCRECE. BRUTE
LUCRECE
Écoutez, .lunius.
r.RUTE.
Nommez-moi plutôt Ijrute ; C'est mon nom. — Suis-je pas en eïïet une brute. Un imbécile, un fou?... Non, laissez-moi parler: Ma sottise trop pleine a besoin de couler. J'en sens les flots épais bouillonner dans ma tète ; Elle m'étouflera s'il l'aul que je l'arrête. — Suis-je pas, je vous dis, — c'est bien connu de tous. — Un être dont l'esprit est sens dessus dessous ; Un sot, trop méprisé pour inspirer la crainte. Qu'on laissa, seul des siens, par une pitié feinte, Dérober au licteur ses jours humiliés, xVhn qu'il amusât les princes ennuyés.
Et que , de ses aïeux absous par sa démence , 11 révélât Tarquin capable de clémence?
€4 LUCRÈCE
— On dit que le lion, qui s'abreuve de sang,
Quand il trouve en chemin un cadavre gisant,
Après avoir flairé, d'une avide narine.
S'il ne reste plus d'àme au fond de la poitrine,
Repousse avec dédain le corps inanimé.
Et, réservant pour mieux son courroux affamé,
Cherche ailleurs une proie, où sa dent assouvie
Sous l'ardente douleur fasse frémir la vie.
Et déchire une chair dont le tressaillement
Prouve qu'elle a senti chaque déchirement.
Tarquin, le roi superbe, est le lion; de sorte
Qu'étant lui le lion, je suis la bête morte,
Et que Tarquin-lion, quand d m'eut bien tourné,
Ne trouvant nulle part une àme , a pardonné
Il a, par Jupiter! d'autres gibiers à suivre.
Je ne vaux pas la mort, c'est pourquoi je peux vivre.
Tuer Brute serait faire tort à Sextus,
Qui, sur moi décochant ses traits les plus pointus,
Me tient à ses côtés, comme un but en réserve,
Pour s'exercer l'esprit quand il se croit en verve.
LUCRÈCE
Junius !
BRUTE
Qui donc! moi, Lucrèce, un Junius?
Un parent du feu roi Servius Tullius ! Un pur patricien! un sénateur de Rome!
Un homme illustre, moi, qui ne suis pas un homme! Chacun insulte ici Brute; mais sous l'alTront, Si j'étais Junius, courberais -je le front? Brute baise la main du bourreau de son père ; Mais Junius saurait ce qu'il aurait à faire. Il eût, par Romulus le diviu fondateur!