‹ Œuvres complètesChapitre 32 sur 237 · ACTE PRÏÏ.MII-K · texte numérisé non relu

ACTE PRÏÏ.MII-K

II eût été victime ou sacrificateur.

Si j'étais Juuius!... Juuius, pour tout dire,

Elit fait trembler de peur ceux que Brute fiiit rire.

— Vous le voyez donc bien, Lucrèce, il ne faut plus Déshonorer en moi le nom (h' Junius.

lîrute, voilà mon nom. Il faut m'appeler Brute,

La brute que chacun injurie et rebute.

C'est encor me hausser même, et je suis plus bas;

La brute a sa compagne, et moi, je n'en ai pas.

Sextus m'a dérobé cette dernière joie.

Celle qui fut ma femme, il en a fa.t sa proie;

Et vous l'avez pu voir tantôt insolemment

Fouetter l'époux avec les lauriers de l'amant.

Grâce à Sextus, la honte, ardente à ma poursuite,

A su me relancer jusqu'au fond de mon gîte.

Et, debout sur mon seuil, ou dedans, ou dehors,

M'attend lorsque je rentre, et me suit quand je sors.

— C'est bleni et le mari s'accorde avec la femme, L'un étant ridicule, et l'autre étant infâme,

La sottise donnant la main à l'impudeur. Et l'homme sans idée à la femme sans cœur.

— ^'est-ce pas très-plaisant, et n'en faut-il pas rire?

LUCRÈCE

Ecoutez, Junius, ce que je veux vous dire. Je vous suis attachée, et vous l'avez dû voir, Car j'ai mis tous mes soins à vous bien recevoir, Du jour où, dégagé par vos mains intrépides Du glaive des Sabins et des Yolsques rapides, CoUatin vous offrit son seuil hospitalier, Et vous fit prendre place au foyer familier.

BRUTE

Il est vrai.

66 LUC Ri- CE.

LUCRÈCE

C'est assez que mon mari vous aime, Et, cher à mon mari, vous l'êtes à moi-même. Nous étiez malheureux, de plus; mon amitié. En face du malheur, s'accrut de la pitié. Chaque nouvel alî'ront, porteur d'une souffrance. Etait un aliment à ma persévérance ; i\lais après la pitié survint l'étonnement J)e voir un Junius dans cet abaissement. Mon esprit recula devant cette merveille D'un pareil descendant d'une race pareille, Et, pour avoir enfin mes doutes résolus. J'observai, je compris, — et je ne doute plus.

15RUTE.

Et qu'avez -vous compris? qu'avez -vous cru comprendre?"

LUCRÈCE

Qu'un feu qui semble éteint couve sous de la cendre.

Que dites -vous?

LUCRÈCE

En ^ ain vous vous rapetissez :

IJrute , vous n'êtes pas ce que vous paraissez. Depuis que j'ai les yeux sur vous, tout me l'atteste, L'elTort de votre voix, votre air et votre geste. Votre stupidité n'est qu'un déguisement.

Vous vous faites petit, de peur d'être trop grand.

BRUTE

Je suis grand en effet, et si grand, qu'on me nomme. D'un accord général, le plus grand fou de Rome.

LUCRÈCE

Certain jour, vous présent, on disait nos aïeux; Ronmlus , fils de Mars , reçu parmi les dieux ;

ACTl' PRKMH'U. 67

Comment il disparut du milieu de sa suite,

Quand une nuit soudaine eut mis le peuple en fuite ;

Quelques-uns l'avaient vu s'élancer dans les airs,

Sur le char de son père , environné d'éclairs ;

Mais d'autres soupçonnaient, et c'était le grand nombre.

Le sénat conjuré d'avoir frappé dans l'ombre.

— J'interrogeai vos yeux à ce point du récit. In rayon y passa, qui sitôt s'obscurcit. Mais c'en était assez. Ce rayon de vengeance Éclaira de vos plans toute l'intelligence.

— Et tout à l'heure encor, n'avez- vous pas laissé S'exhaler devant moi votre cœur oppressé?

Non, non, vous n'êtes pas ce que l'on croit à Rome. Junius est sous Brute, et le fou cache l'homme; Plus votre esprit s'annule en sa fausse torpeur, Plus vous prouvez par là qu'on doit en avoir peur ; Plus vous vous amassez de hontes à contraindre , Plus, en se dévorant, la vengeance est à craindre.

BRUTE

Vous avez deviné, Lucrèce; et cet aveu,

A Lucrèce adressé, me doit alarmer peu.

Oui, j'ai quitté mon nom, mais pour mieux le reprendre:

J'accepte tous leurs coups, mais pour mieux les leur rendre.

LUCRÈCE

0 sombre profondeur de ce ressentiment!

Je n'y plonge pas l'œil sans un tressaillement. Mais, puisque l'amitié sut percer votre ruse, (Jardez que l'ennemi ne sente qu'on l'abuse. N'oubliez pas qu'en vous, par deux contraires sorts. Le corps doit tuer l'àme, ou bien l'âme le corps; Que, vivant sous Tarquin, vous vivez sous la hache; Qu'une erreur la suspend, qu'un soupçon la détache

68 Lie ri: Cl-:.

Qu'un instant vous trahir, c'est lai tendre le cou,

Et que vous êtes mort si vous n'êtes plus fou.

Quand je pense aux effets d'un seul propos, je tremble.

— Vous aviez trop raison aujourd'hui, ce me semble. Votre folie était l'ivresse du bon sens,

Et vos traits contournés n'étaient que plus blessants. Ce langage hardi...

BRUTE

J'en peux user sans ci'aindre.

Plus librement je parle, et moins j'ai l'air de feindre. Pour paraître sincère et non l'effet d'un choix, 11 faut que ma folie ait raison quelquefois. La franchise, d'ailleurs, passe pour insensée. Tant chacun met de soins à cacher sa pensée ; Et ces temps malheureux ont faussé tous les cœurs. Au point que la droiture est matière aux moqueurs. Ne croyez pas non plus, poiu- m'avoir su comprendre. Que par d'autres regards je me laisse surprendre. Il est plus malaisé de tromper un ami Que de se dérober au soupçon endormi.

A l'aspect des Tarquins, le danger que je touche Avertit aussitôt et mon geste et ma bouche ; Ma vengeance elle-même est prompte à calculer Que pour se satisfaire il faut dissimuler.

— Mais vous , vous attiriez toute ma confidence ; Votre compassion désarmait ma prudence ,

Et, doucement ému, je voulais un moment Connaître le bonheur d'un peu d'épanchement.

LUCRÈCE

Oh! oui. Je le conçois. Mais que cette pensée

Soit du moins comme un baume à votre âme blessée ;

Contez-moi vos douleurs, lorsque vous souffrirez.

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