SEXTUS, TULLIE
TULLIE
Sextus !
SEXTUS
Quoi! vous, Tullie! ici, vous!
TULLIE
Oui, moi-même. Je viens vous demander un entretien suprême. Je veux savoir, Sextus, sur quoi je dois compter, Quel rang dans votre estime il me faut accepter, Si je vous touche encore, ou bien si, dédaignée, Je n'ai plus qu'à courber ma tète résignée.
— Quelle est votre pensée enfin ?
SEXTUS
Mon sentiment Est que cette démarche est faite imprudemment.
98 LUCRÈCE
Tullie. Avez-vous bien songé que l'aventure Aux discours du public vous livrait en pâture. Que votre nom en souflre?...
TULLIE
Eh ! laissez là mon nom ; N'en prenez pas souci quand j'en fais abandon ; Vous étiez sur ce point dans une paix parfaite, Et vous ne l'invoquez que comme une défaite.
— Répondez franchement, et sans lâche détour : Qu'étais-je avant pour vous, et que suis- je en ce jour! Parlez. Un mauvais acte est une double honte
Pour qui l'ose commettre, et n'ose en rendre compte.
— Si vous ne m'aimiez point, si ce n'était qu'un jeu. Ayez au moins le cœur de m'en faire l'aveu;
Soyez ])ravement traître ; assassinez en face ,
Et non comme un voleur qui dans l'ombre s'efface.
— Parlez donc.
SEXTUS
J'y consens. Puisque vous le voulez, Mes secrets sentiments vous seront révélés.
— Je n'alïectai jamais cette vertu sévère
Que dans l'ancien Numa notre histoire révère ; Je n'ai point hérité d'un père et d'un aïeul L'appétit du pouvoir pour le pouvoir lui seul. Je ne veux la puissance et ne veux la richesse Que pour les atteler au char de ma jeunesse , Et plus tôt arriver par ces coursiers sans frein Au bout des voluptés qui bordent mon terrain. Partout où le plaisir s'olTre à moi, je le cueille, Soit qu'il pende aux festons de lierre, dont la feuille, Dissipant les ardeurs du cécube embaumé , Fait jouir plus longtemps de Bacchus désarmé ;