‹ Œuvres complètesChapitre 10 sur 74 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

HERMAN, MANUEL, et autres domestiques de Maufred.

Les montagnes. — On aperçoit à quelque distance le château de Manfred. — Une terrasse devant une tour. — // est minuit.

Herm. C'est véritablement étrange : chaque nuit, pendant des années entières, il a poursuivi ses longues veilles dans celte tour, sans témoin. J'y suis entré, — nous y avons tous pénétré plus d'une fois; mais il serait impossible, d'après ce qu'elle contient, de juger d'(ine manière absolue de la nature des études auxquelles il se livre. Il est certain qu'il y a une chambre où personne n'est admis : je donnerais trois années de mes gages pour pénétrer ses mystères.

Man. Il pourrait y avoir du danger. Contente-toi de ce que tu sais déjà.

Herm, Ah ! Manuel, tu es vieux, tu as de l'expérience, et tu pourrais nous en apprendre beaucoup. Tu habiles le château, — depuis combien d'années ?...

Man. Avant que le comte Maol'red fût né, je servais son père, auquel il est loin de ressembler.

Herm. C'est ce qui arrive à beaucoup d'enfants. Mais en quoi diifèrent-ils ?

Man. Je ne parle pas des traits du visage ou des formes extérieures, mais du caractère et des habitudes. Le comte Sigismond était fier, — mais gai et franc : c'était tout à la fois un guerrier et un homme de plaisir. Il ne vivait pas au milieu des livres et de la solitude ; il n'employait pas la nuit en lugubres veilles, mais en festins joyeux, et en passait les heures plus gaiement que celles du jour; il ne parcourait pas, comme un loup, les bois et les rochers, et ne s'isolait pas des hommes et de leurs plaisirs.

Herm. Merci de moi ! C'étaient d'heureux temps que ceuxlà ! Je voudrais en voir renaître de semblables dans ces

vieilles murailles ; elles m'ont tout l'air de les avoir oubliés.

Man. Il faudrait d'abord que ces murs cliangeassent de maître. Oh! j'y ai vu d'étranges choses, Herman!

Herm. Allons, sois bon enfant ; raconte-m'en quelquesunes pour passer le temps. Je l'ai entendu parler vaguement d'un événement qui est arrivé quelque part par ici, dans le voisinage de celle même tour.

Man. Je me la rappelle, cette nuit-la ! C'était l'heure du crépuscule, comme qui dirait maintenant; c'était une soirée comme celle-ci : — un nuage rougeâlre couronnait la cime de l'Eigher, pareil à celui que nous y voyons en ce moment ; — ils se ressemblent tellement, que peut-être est-ce le même. Le vent était faible et orageux, et la lune, qui se levait, commençait à faire briller la neige des montagnes. Le comte Manfrcd était, comme maintenant, renfermé dans sa tour. Ce qu'il y faisait, c'est ce que nous ignorons. Il n'avait avec lui que celle qui était la seule compagne de ses rêveries et de ses veilles, — la seule de toutes les choses vivantes de la terre qu'il parût aimer, comme en effet les liens du sang lui en faisaient un devoir, Astarlé. C'était sa.... — Chut! qui va là? [Entre l'abbé de Saint-Maurice.)

L'abbé. Où est votre maître?

Herm. Là-bas, dans la tour.

L'arbé. J'ai besoin de lui parler.

Man. C'est impossible... Il est seul, et ne peut recevoir personne en ce moment.

L'abbé. Je prends sur moi la responsabilité de ma faute, si c'en est une ; mais il faut que je le voie.

Herm. Vo'is l'avez déjà vu ce soir.

L'abbé. Herman, je le l'ordonne, frappe, et annonce au comte mon approche.

Herm. Nous n'osons pas.

L'abbé. Je vais donc m'annoncer moi-même.

Man. Mon révérend père, arrêtez ! — arrêtez, je vous prie !

L'abbé. Pourquoi?

Man. Venez par ici, je vous en dirai davantage.

{Us sortent)

SCÈiNE IV.

L'intérieur de la tour, MANFRED seul.

Les étoiles brillent au firmament ; la lune se montre audessus des cimes neigeuses des montagnes. — Comme c'est beau ! J'aime a prolonger mes entreliens avec la Nature; car le visage de la Nuit est plus familier a mes regards que celui de l'homme, et, dans la beauté sombre et solitaire de son ombre éloilée, j'ai appris la langue d'un autre monde. Je me rappelle qu'au temps de ma jeunesse, pendant mes voyages, par une nuit semblable a celle-ci, je me trouvai dans l'enceinte du Colysée, au milieu des plus imposants débris de la puissante Rome. Les arbres qui croissaient le long des arches brisées, balançaient leur noir feuillage sur le fond bleu de la nuit, et les étoiles brillaient a travers les fentes des ruines. De loin, de l'autre cuté du Tibre, les chiens faisaient entendre leurs aboiements; plus près de moi, du palais des Césars s'échappait le long cri du hibou; et le souffle léger de la brise m'apportait par intervalles le chant des lointaines sentinelles. A travers les ouvertures pratiquées par le temps, quelques cyprès semblaient border l'horizon, et cependant ils n'étaient qu'à la portée d'un trait. La où habitaient les Césars, et oij habitent aujourd'hui les oiseaux de la nuit à la voix discordante, au milieu des arbres qui, croissant à travers les créneaux écroulés, enlacent leurs racines à la pierre du foyer impérial, le lierre a usurpé la place du laurier ; — mais le cirque sanglant des gladiateurs est debout encore, imposant débris, chef-d'œuvre de ruine, tandis que les appartements de César et les palais d'Auguste rampent sur la poussière, décombres ignorés! — Et toi, lune errante, tu brillais sur tout cet ensemble! tu répandais une ample et tendre clarté qui adoucissait l'austère rudesse et les teintes heurtées de ces ruines, et comblais en quelque sorte les vides opérés par les siècles, laissant sa beauté à ce qui était beau, et rendant beau ce qui ne l'était pas! Et alors un religieux recueillement saisissait 1 àme, el la pensée cm-

brassait daus une adoration silencieuse les grands hommes d'autrefois, ces monarques qui, tout morts qu'ils sont, ont conservé leur sceptre, et du fond de leurs urnes gouvernent encore nos âmes. C'était une nuit comme celle-ci... Il est étrange que je me la rappelle en cet instant; mais j'ai toujours éprouvé que c'est au moment où la pensée devrait le plus se recueillir, qu'elle fait ses excursions les plus lointaines. [Entre l'abbé de Saint-Maurice.)

L'abbé. Mon bon seigneur, pardonne-moi cette seconde visite... Ne sois point offensé de l'importunitédemon humble zèle; — que ce qu'il a de coupable retombe sur moi seul! que ce qu'il peut avoir de salutaire daus ses effets descende sur la tête ! — que ne puis-je dire Ion cœur! — Oli î si, par mes paroles ou mes prières, je parvenais k toucher ce cœur, je ramènerais au bercail un noble esprit qui s'est égaré, mais qui n'est pas perdu sans retour!

Manf. Tu ne me connais pas... Mes jours sont comptés et mes actes enregistrés. Retire-toi : ta présence ici pourrait te devenir fatale. — Sors!

L'abbé. Ton intention, sans doute, n'est pas de me menacer ?

Manf. Non, certes ; je t'avertis seulement qu'il y a péril pour loi à rester ici, et je voudrais t'en préserver.

L'abbé. Que veux-lu dire?

Manf. Regarde là... Que voi.s-tu?

L'abbé. Rien.

Manf. Regarde attentivement, te dis-jc. — Maintenant, dis-moi ce que tu vois!

L'abbé. Un objet qui devrait me faire trembler; — mais je ne le crains pas. — Je vois sortir de terre un spectre s(»mbrc et terrible qui ressemble a une divinité inlernale. Son visage est caché dans les plis d'un manteau, et des nuages sinistres forment son vêtement. 11 se tient debout entre nous deux, — mais je ne le crains pas.

Manf. Tu n'as aucune raison de le craindre: — il ne te fera pas de mal; — mais sa vue peut frapper de paralysie Ion corps vieux et débile. Je le le ié[)L'.c, — relire-loi.

L'abbé. Et moi je réponds: — Jamais! — je veux livrer combat à ce démon. — Que fait-il ici ?

Manf. Mais — oui, effectivement, — que fait-il ici ? — je ne l'ai pas envoyé chercher ; — il est venu sans mon ordre.

L'abbé. Hélas! homme perdu! quels rapports peux-tu avoir avec de pareils hôtes? Je tremble pour toi. Pourquoi ses regards se fixent-ils sur toi et les tiens sur lui ? Ah ! le voila qui laisse voir son visage; son front porte encore les cicatrices qu'y laissa la foudre; dans ses yeux brille l'immorlalilé de l'enfer ! — Arrière ! —

Manf. Parle, — quelle est ta mission?

L'espr. Viens!

L'abbé. Qui es-tu, être inconnu? Réponds! — Parle!

L'espr. Le génie de ce mortel. — Viens, il est temps!

Manf. Je suis préparé a tout, mais je ne reconnais pas le pouvoir qui m'appelle. Qui l'envoie ici?

L'espr. Tu le sauras plus lard. — Viens, viens!

Manf. J'ai commandé a des êtres d'une essence bien supérieure à la tienne; je me suis mesuré avec tes maîtres. Va-t'en.

L'espr. Mortel ! ton heure est venue ; — parions, le dis-je!

Manf. Je savais et je sais que mon heure e>t venue; mais ce n'est pas à un être tel que toi que je rendrai mon ame; arrière ! je mourrai seul, ainsi que j'ai vécu.

L'espr. En ce cas, je vais appeler mes frères. — Paraissez ! {D'autres esprits s'élèvent.)

L'abbé. Arrière, maudits! — arrière, vous dis-je! — la où la Piété a autorité vous n'en avez aucune, et je vous somme aunom ..

L'espr. Vieillard ! nous savons ce que nou^; sommes, nous connaissons noire mission et ton ministère; ne prodigue pas en pure perte tes saintes paroles, ce serait en vain : c.'l homme est condamné. Une fois encore je le somme de venir. — Partons! parlons!

Manf. Je vous défie tous; — quoique je sente mon àme prêle à me quitter, je vous défie tous ; je ne partirai pas d'ici laut qu'il me restera un souffle pour tous exprimer mon mé-

pris, — une ombre de force pour luUer contre vous , tout esprits que vous êtes ; vous ne m'arracherez d'ici que morceau par morceau.

L'espr. Mortel obstiné a vivre ! voila donc le magicien qui osait s'élancer dans le monde invisible, et se faisait presque notre égal ! — Se peut-il que tu sois si épris de la vie, celte vie qui t'a rendu si misérable!

Manf. Démon imposteur, tu mens î ma vie est arrivée a sa dernière heure ; — cela, je le sais, et je ne voudrais pas racheter de cette heure un seul moment; je ne combats point contre la mort, mais contre toi et les anges qui l'entourent; j'ai dû mon pouvoir passé, non à un pacte avec ta bande, mais à mes connaissances supérieures, — à mes austérités, à mon audace, — à mes longues veilles, — à ma force intellectuelle et à la science de nos pères, — alors que la terre voyait les hommes et les anges marcher de compagnie, et que nous ne vous cédions en rien; je m'appuie sur ma force, — je vous défie, — vous dénie — et vous méprise ! —

L'espr. Mais tes crimes nombreux t'ont rendu... —

Manf. Que font mes crimes a des êtres tels que toi? doivent-ils être punis par d'autres crimes et par de plus grands coupables? — Retourne dans ton enfer ! Tu n'as aucun pouvoir sur moi, cela, je le sens; tu ne me posséderas jamais, cela, je le sais : ce que j'ai fait est fait; je porte en moi un supplice auquel le tien ne peut rien ajouter. L'àme immortelle récompense ou punit elle-même ses pensées vertueuses ou coupables; elle esl tout à la fois l'origine et la fin du mal qui est en elle; — indépendante des temps et des heux, son sens inlime, une fois affranchi de ses liens mortels, n'emprunte aucune couleur aux choses fugitives du monde extérieur; mais elle est absorbée dans la souffrance ou le bonheur que lui donne la conscience de ses mérites. Tu ne m'as pas tenté, et tu ne pouvais me tenter; je ne fus point ta dupe, je ne serai point ta proie; — je fus et je serai encore mon propre bourreau. Retirez-vous, démons impuissants ! la main de la mort est étendue sur moi, — mais non la vôlre! {Les démons disparaissent.)

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