SCÈNE II
MARINO FALIERO, doge, et BERTUCCIO FALIERO, son neveu.
Bert. Fal. Il est impossible que justice ne vous soit pas rendue.
Le Doge^ Oui, comme me l'ont rendue les Avogadori^, qui ont renvoyé ma plainte aux Quarante, afin que le coupable fût jugé par ses pairs, par son propre tribunal.
Bert. Fal. Ses pairs n'oseront pas le proléger : un pareil acte ferait rejaillir le mépris sur toute autorité.
Le Doge. Ne connais-tu pas Venise? ne connais-tu pas les Quarante? Mais nous verrons bientôt.
Bert. Fal. (^4 Vincenzo, qui entré). Eh bien! — quoi de nouveau?
ViNC. Je suis chargé d'annoncer k voire altesse que la cour a prononcé son arrêt, et qu'aussitôt que les formes légales seront accomplies, la sentence sera envoyée au doge. En même temps, les Quarante saluent le prince de la république, et le prient d'agréer l'hommage de leurs respects.
Le Doge. Oui, — ils sont on ne peut plus respectueux et toujours humbles. La sentence est prononcée, dites-vous?
ViNC. Oui, altesse. Le président y apposait le sceau lorsque j'ai été appelé, afin que, sans perdre de temps, il en fût donné avis au chef de la république , ainsi qu'au plaignant , tous deux réunis dans la même personne.
Bert. Fal. D'après ce que vous avez vu, avez-vous pu deviner la nature de leur décision?
VïNC. Non, seigneur... Vous connaissez les habitudes de discrétion des tribunaux de Venise.
Bert. Fal. C'est vrai ; mais, pour un observateur intelligent et des yeux attentifs, il y a toujours moyen de deviner quelque chose... Ce sera un chuchotement, ou un murmure, ou un air de gravité plus ou moins grande répandu sur le tribunal. Les Quarante ne sont que des hommes, après tout, — des hommes estimables, sages, justes et circonspects, je l'accorde, — et discrets comme la tombe à laquelle ils condamnent le coupable ; mais, avec tout cela, dans leurs traits, dans ceux des plus jeunes du moins, un regard scrutateur, un regard comme le vôtre, par exemple, Vincenzo, aurait pu lire la sentence avant qu'elle fût prononcée.
ViNC. Seigneur, j'ai sur-le-champ quitté la salle, sans avoir le temps de remarquer ce qui se passait, même extérieurement, parmi les juges. D'ailleurs, mon poste auprès de l'accusé, Michel Sténo, m'obligeait... —
Le Doge [brusquement). Et quelle était sa contenance, à lui? Dites-nous cela.
ViNC. Calme, mais non abattu, il attendait avec résignation l'arrêt, quel qu'il pût être. — Mais voici qu'on l'apporte à votre altesse pour qu'elle en prenne lecture. {Entre le secrétaire des Quarante.)
Le Secret. Le haut tribunal des Quarante envoie ses sa-
lulations et ses respects au doge Faliero, premier magistral de Venise, et prie son altesse de vouloir bien lire et approuver la sentence prononcée contre Michel Sténo, né patricien, rais en accusalion pour des faits exprimés, ainsi que la peine, dans l'écrit que je vous présente.
Le Doge. Retirez-vous, et attendez hors de cet appartement. [Le secrétaire et Vincenzo sortent.) Prends ce papier; mes yeux troublés ne peuvent en distinguer les caractères.
Bert. Fal. Patience, mon cher oncle! pourquoi Iremblez-vous ainsi? N'en doutez pas, tout sera comme vous le souhaitez.
Le Doge, Lis.
Bert. Fal. « Décrété en conseil, à Tunanimité, que Michel Sténo, coupable, de son propre aveu, d'avoir, dans la dernière nuit du carnaval, gravé sur le trône ducal les paroles suivantes — "^ ; »
Le Doge. Voudrais-tu les répéter? voudrais-tu les répéter, — toi, un Faliero? Voudrais-lu appuyer sur l'éclatant déshonneur de noire maison, avilie dans son chef, — ce chef, le prince de Veni.se, la première des cités! — Passe à la sentence.
Bert. Fal. Pardonnez-moi, seigneur. J'obéis. « Condamne Michi'l Siéno a un mois de détention. *
Le Doge. Poursuis.
Bert. Fal. Seigneur, c'est tout.
Le Doge. Que dis-tu? — c'est tout! Est-ce que je rêve? *- C'est faux ! — Donne-moi ce papier. — {Il lui arrache lepa^ pieret lit.) — « Le conseil condamne Michel Sténo... » — Mon neveu, ton bras !
Bert. Fal. Revenez k vous, soyez calme; ce transport est sans motif raisonnable; je vais aller chercher du secours.
Le Doge. Arrête! — ne bouge pas, — c'est passé.
Bert. Fal. Je dois convenir avec vous que la peine est trop légère, comparée a l'ofTense; — ce n'est pas une conduite honorable de la pari des Quarante, de punir d'un châtiment aussi faible un acte qui était un outrage infâme pour vous, et même pour eux, U qui vous commandez. Mais la
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chose n'est pas encore sans remède : vous pouvez appeler de leur décision a eux-mêmes ou aux Avogadori qui, voyant que justice vous est refusée, prendront en main une cause qu'ils avîiienl déclinée, et vous vengeront d'un audacieux coupable. Ne le pensez-vous pas, mon oncle ? Mais pourquoi restez- vous ainsi immobile? vous ne m'entendez pas? — Je vous en conjure, écoutez-moi.
Le Doge {jette par terre sa toque ducale, et va pour la fouler aux pieds, quand son neveu Ven empêche). Oli! que les Sarrasins ne sont-ils sur la p ace Saint-Marc! voilà comme je leur rendrais hommage !
Bert. F.\l. Au nom du ciel et de tous les saints, seigneur... —
Le Doge. Éloigne-toi! Oh! que les Génois ne sont-ils dans le port ! Oh ! que les Huns, vaincus par moi a Zara, ne sontils ranges en bataille autour du palais!
Bei\t. Fal. Voilà un langage peu convenable dans la bouche d'un duc de Venise.
Le Doge. Le duc de Venise ! qui est duc de Venise maintenant? que je le voie, afin qu'il me rende justice.
Beut. Fal. Si vous oubliez le caractère et les devoirs de votre charge, rappelez-vous votre dignité d'homme, et calmez ce transport; le duc de Venise... —
Le Doge. Il n'y en a pas; — c'est un mot, — un mot vide de sens. L'être le plus avili, lésé, outragé, le plus dénué de tout, obligé de mendier son pain si on lui en refuse, peut en obtenir d'un autre au cœur plus humain; mais celui à qui jusiice est refusée par ceux dont le devoir est d'être justes, est plus indigent que le mendiant qu'on repousse; — c'est un esclave, — et c'est ce que je suis, et ce que lu es, ce qu'est toute notre maison, à dater de ce moment ; le dernier des artisans nous montrera au doigt, et le noble hautain peut nous cracher à la face. — Où est notre recours?
Bi:rt. Fal. Dans la loi, mon prince. —
Le Doge. Tu vois ce qu'elle a fait pour moi. — Je n'ai demandé jusiice qu'à la loi, je n'ai cherché de vengeance que dans la loi. — je n'ai invoqué de juges que ceux que la T. nu 3
loi a institués; — souverain, j'en ai appelé à mes sujets, ces mêmes sujets qui m'ont fait souverain, et m'ont donné ainsi doublement droit de l'être. Les privilèges que me confèrent ma charge et leur libre choix, les droits que je liens de ma naissance, ceux que j'ai acquis par mes services, les honneurs dont je suis revêtu, mon grand âge, mes cicatrices, mes cheveux blancs, les voyages, les travaux, les périls, les fatigues, le sang et la sueur d'une vie de près de quatrevingts ans, tout cela a été mis dans la balance contre le plus abominable outrage, la plus grossière insulte, le mépris criminel d'un patricien vindicatif et audacieux, tout cela a été trouvé insuffisant! Dois-je le souffrir?
Bert. Fal. Je ne dis pas cela; — dans le cas où votre appel serait rejeté , nous trouverons d'autres moyens de régler cette affaire.
Le Doge. Moi! en appeler! Es-tu bien le fils de mon frère? un rejeton de la maison des Faliero? le neveu d'un doge? né de ce sang qui a déjà donné trois ducs à Venise? Mais tu dis vrai, — nous devons être humbles à présent.
Bert. Fal. Mon prince! mon oncle! votre émotion est trop grande : — j'avoue la gravité de l'offense, et l'injustice qu'il y a à ne pas la punir convenablement; toutefois ce transport excède la provocation, et même toute provocation. Si nous sommes lésés, nous demanderons justice; si elle nous est refusée, nous nous la ferons nous-mêmes; mais tout cela peut se faire sans emportement. — La vengeance la plus terrible est fille du silence le plus profond. Je n'ai pas encore le tiers de votre âge, j'aime noire maison, je vous honore comme son chef, comme le guide et l'instructeur de ma jeunesse ; — mais bien que je comprenne votre douleur, et que j'entre en partie dans vos ressentiments, je suis consterné de voir votre colère, comme les vagues de l'Adriatique, franchir toutes les limites et s'exhaler en écume dans les airs.
Le Doge. Je te dis, — faut-il donc que je te dise — ce que ton père n'eût pas eu besoin de parole pour comprendre? Ta seusibililé ne s'éveille-t-elle qu'au contact extérieur de la
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souffrance? Es-lu sans âme, — sans fierté, — sans passion ? — n'as-tu point le sentiment intime de l'honneur?
Bert. Fal. C'est la première fois que mon honneur a été mis en doute; et de la part de tout autre que de vous, ce serait la dernière.
Le Doge. Tu connais l'offense grave de ce misérable, de ce vil, lâche et vindicatif scélérat qui vient d'être absous; il n'a pas craint d'exhaler son poison infâme , dirigé contre l'honneur. . . de qui ? grand Dieu ! — de ma femme ; il n'a pas craint d'attaquer ce qu'un homme a de plus cher et de plus sacré ; et sa lâche calomnie passant de bouche en bouche, accompagnée de sales et grossiers commentaires, ira fournir matière aux cyniques plaisanteries , aux blasphèmes obscènes de la populace ; pendant que les nobles, donnant au sarcasme un vernis de politesse, se diront a l'oreille le conte scandaleux, et approuveront d'un sourire le mensonge qui, me ravalant à leur niveau, fait de moi un mari dupé et complaisant, résigné à son déshonneur, — que dis-je? s'en faisant gloire.
Bert. Fal. Mais, après tout, c'est un mensonge; — vous le savez, et tout le monde en est convaincu.
Le Doge. Mon neveu, un Romain illustre dit un jour : « La femme de César ne doit point être soupçonnée ; » et il la répudia.
Bert. Fal. C'est vrai; mais à cette époque...
Le Doge. Quoi donc! ce que n'eût pas souffert un Romain, un prince de Venise le souffrirait? Le vieux Dandolo refusa le diadème des Césars, et porta la toque ducale, que je foule à mes pieds parce qu'elle est avilie.
Bert. Fal. Elle l'est en effet.
Le Doge. Elle l'est, — elle l'est ! je n'ai point vengé cette infamie sur la femme innocente ainsi calomniée lâchement pour avoir donné sa main à un vieillard, parce que ce vieillard était l'ami de son père et le protecteur de sa maison; comme s'il n'y avait d'amour dans le cœur des femmes que pour une jeunesse libertine, pour des visages imberbes ! -— Je ne me suis point vengé sur elle; mais j'ai invoqué contre
lui la justice de mon pays, cette justice due à l'homme le plus obscur qui a une femme dont la foi lui est douce, qui a un toit dont le foyer lui est cher, qui a un nom dont l'honneur est tout pour lui, alors que tout cela est flétri par le souffle maudit de la calomnie et de l'outrage.
Bert. Fal. Et quelle réparation attendiez -vous donc? Quel châtiment vouliez-vous qu'on infligeât au coupable ?
Le Doge. La mort! N'étais-je pas le chef de l'Élat? ne m'avait-on pas insulté jusque sur mon trône? ne m'avait-on pas rendu la risée* des hommes qui me doivent obéissance ? N'élais-je pas outragé comme époux, avili comme homme, humilié, dégradé comme prince? L'insulte et la trahison n'élaient-elles pas accumulées dans ce délit? — Et on le laisse vivre ! Si au lieu du trune du doge, il eût choisi l'escabelle d'un paysan pour y graver son outrage, il eût teint de son sang le seuil de la cabane ; le vassal l'eût poignardé à l'instant même.
Bert. Fal. Soyez certain qu'il ne vivra pas au coucher du soleil; — laissez-moi ce soin, et calmez-vous.
Le Doge. Arrête, mon neveu! hier cela eût suffi; maintenant je n'en veux plus à cet homme.
Bert. Fal. Que voulez-vous dire? l'offense n'est-elle pas doublée par cet infâme... — je ne dirai pas acquittement; c'est pire encore, puisque le môme acte qui reconnaît le délit le laisse impuni!
Le Doge. L'offense est doublée, en eîTet, maintenant; mais ce n'est pas par lui : les Quarante ont décrété un mois d'emprisonnement, — nous devons obéir aux Quarante.
Bert. Fal. Leur obéir! eux qui ont méconnu leur devoir envers le souverain!
Le Doge. C'est juste, — mon enfant, tu comprends la question maintenant; en ma qualité, soit de citoyen qui demande justice, soit de souverain dont la justice émane, ils m'ont lésé dans mon double droit (car ici le souverain est en même temps citoyen); mais, malgré tout cela, qu'il ne soit pas touché un seul cheveu de la lêle de Sténo; — celle télé, il ne la gardera pas longtemps.
Bert. Fal. Il ne la garderait pas douze heures, si vous me laissiez faire : si vous m'aviez écouté avec calme, vous auriez vu que mon inlenlion n'était pas de laisser l'offense de ce scélérat impunie; je voulais seulement vous voir réprimer cette explosion de colère, afin de concerter ensemble les moyens de nous défaire de lui.
Le Doge. Non, mon neveu : il faut qu'il vive, du moins pour le moment. — Une vie aussi méprisable que la sienue serait peu de chose a présent. Dans l'antiquité, certains sacrifices n'exigeaient qu'une victime; il fallait une hécatombe pour les grandes expiations.
Bert. Fal. Vos volontés seront ma loi; cependant j'aurais voulu vous montrer combien j'ai à cœur l'honneur de notre maison.
Le Doge. Ne crains rien, lu pourras le prouver en temps et lieu ; mais ne sois pas trop emporté, comme je l'ai été moi-même. Je suis honteux maintenant de ma colère; je te prie de me la pardonner.
Bert. Fal. Je reconnais enfin mon oncle! l'homme politique et l'homme d'État, celui qui commande à la république et à lui-même ! Je m'étonnais de vous voir, à votre âge, oublier à ce point la prudence dans votre emportement, bien que la cause...
Le Doge. Oui, songe à la cause, — ne l'oublie pas : — quand tu te livreras au sommeil, qu'elle vienne rembrunir tes rêves; quand l'aurore paraîtra, qu'elle se place entre le soleil et toi, comme un nuage de mauvais augure dans un jour de fêle; — mais pas une parole, pas un mouvement; — abandonne-moi le soin de tout; nous aurons de l'occupation, et tu en prendras ta part. — Mais maintenant, relireloi; il convient que je sois seul.
Bkrt. Fal. [relevant la toque ducale et la replaçant sur la table). Avant de partir, je vous prie de reprendre ce que vous avez repoussé, jusqu'à ce que vous le changiez contre une couronne. Maintenant je vous quitte, vous suppliant de compter sur moi et sur mon empressement à faire tout ce que le devoir prescrit a un païcut fidèle cl dc-
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voué, et à un citoyen et sujet non moins loyal. {Il sort.)
Le Doge. Adieu, mon digne neveu. {Il prend la toque ducale.) Colifichet frivole ! entouré de toutes les épines qui garnissent une couronne, sans investir le front insulté qui te porte de la toute- puissante majesté des rois; jouet doré, inutile et dégradé, je te reprends comme je ferais d'un masque! Comme tu pèses douloureusement sur ma tête! comme sous ton poids honteux mes tempes éprouvent une sensation fébrile ! Ne pourrais-je le transformer en diadème ? Ne pourrais-je briser ce sceptre de Briarée que lient un sénat aux cent bras, qui réduit le peuple à rien, et fait du prince un roi de théâtre? Dans ma vie, je suis venu à bout d'enlreprises plus difficiles — exécutées pour ceux qui m'ont ainsi récompensé. — Ne puis-jc donc les payer de retour? Oh! que l'on me rende une année ou même un jour seulement de ma robuste jeunesse, alors que mon coj-ps obéissait a mon âme comme le coursier généreux à son cavalier! alors je me serais élancé sur eux, et il ne m'eût pas fallu beaucoup d'aide pour jeter bas ces patriciens orgueilleux; il me faut maintenant chercher des bras plus jeunes pour mener a fin les projets de cette tôle blanchie;— mais mes plans seront si bien conçus, que It-ur exécution n'exigera pas des forces herculéennes, quoique ma pensée soil comme un chaos, et ne couve encore ([ue des germes imparfaits; mon imagination est dans son premier travail; elle approche de la lumière les imagos obscures des choses, afin que le jugement choisisse avec maluriîé. — Les troupes sont en petit nombre dans... — {Entre Vincenzo).
ViNC. Quelqu'un demande audience à votre altesse.
Le Doge. Je suis indisposé, — je ne puis recevoir personne, pas même un patricien; — qu'il porte son atl'aire au conseil.
ViNC. Seigneur, je vais transmettre voire réponse. C'est une affaire de peu d'importance sans doute; ce n'est qu'un plébéien, le patron d'une galère, je crois.
Le Doge. Le patron d'une galère, dites-vous? c'est un
serviteur de l'Eut. Qu'on l'introduise; il vient peut-être pour un objet relatif au service public. {Vincenzo sort.)
Le Doge. Il faut sonder ce patron; je veux savoir ce qu'il pense. Je sais que le peuple est mécontent : il a des motifs de l'être depuis la victoire des Génois dans la journée funeste de Sapienza; il en a d'autres encore depuis qu'il n'est plus rien dans l'État, et dans la cité moins que rien, simple instrument condamné a servir les plaisirs patriciens des nobles. Les troupes, trop souvent bercées de vaines promesses, réclament le long arriéré de leur solde, et murmurent sourdement.— Au moindre espoir de changement, elles se soulèveront; elles se payeront elles-mêmes par le bulin. Mais les prêtres... — je doute que le clergé embrasse notre cause; il me déteste depuis le jour où, impatienté, je frappai le trop lent évêque de Trévise, pour lui faire accélérer sa marche sainte '. Cependant on peut se les concilier , du moins le pontife de Rome, par des concessions opportunes ; mais, sur toute chose, il me faut de la célérité : je suis au crépuscule de mes jours ; a cet âge il reste à la vie peu de lumière. Si je pouvais délivrer Venise et venger mes injures, je croirais avoir assez vécu , et le moment d'après je ne demanderais pas mieux que de dormir avec mes pères; s'il n'en doit pas être ainsi, mieux eût valu que sur mes quatre-vingts années, soixante fussent déjà où , — peu m'importe quand — toutes doivent aller s'éteindre; — mieux eût valu qu'elles n'eussent jamais été, que de m'être traîné jusqu'ici pour devenir ce que ces infâmes oppresseurs voudraient faire de moi. Voyons, — il y a trois mille hommes de bonnes troupes cantonnés à... [Entrent Fincenzo et Israël Bertuccio.)
ViNC. Avec la permission de votre altesse, le patron que je vous ai annoncé est ici et attend votre bon plaisir.
Le Doge. Vincenzo, laissez-nous. — [Vincenzo sort.) Vous, avancez ; — que demandez-vous ?
IsR. Bert. Réparation.
Le Doge. A qui?
IsR. Bert. A Dieu et au Doge.
Le Doge. Hélas ! mon ami, vous vous adressez à ce qu'il
y a de moins respecté et de moins influent à Venise ; il faut présenter votre réclamation au conseil.
IsR. Bert. Ce serait inutile: celui qui m'a outragé en fait