partie
Le Doge. Il y a du sang sur ta figure ! — d'oij vient -il?
IsR. Bert. C'est le mien , et ce n'est pas le premier que j'aie répandu pour Venise; mais c'est le premier qu'une main vénitienne ait fait couler!... Un noble m'a frappé.
Le Doge. Est-il vivant?
IsR. Bert. 11 ne l'eût pas été longtemps, sans l'espoir que j'avais, et que j'ai encore, que vous, mon prince, soldat comme moi, vous rendrez justice a un homme à qui les lois de la discipline et de Venise ne permettent pas de se protéger lui-même; — sinon, — je n'en dis pas davantage....
Le Doge. Mais tu agirais, n'est-ce pas ?
Isr. Bert. Je suis homme, seigneur.
Le Doge. Celui qui t'a frappé Test pareillement.
IsR. Bert. Il en porte le nom ; bien plus, il est noble, — du moins à Venise ; mais, puisqu'il a oublié que je suis homme et m'a traité comme une brute, la brute se retournera contre lui : — le ver lui-même le fait bien!
Le Doge. Parle ! '—son nom, sa famille ?
IsR. Bert. Barbaro.
Le Doge. Quelle a été la cause ou le prétexte de cet outrage ?
Isr. Bert. h suis commandant de l'arsenal*; je m'occupe pour le moment à réparer quelques galères que les Génois ont un peu maltraitées l'année dernière. Ce matin est venu le noble Barbaro, fort en colère de ce que nos artisans avaient négligé chez lui je ne sais quels ordres frivoles, pour exécuter ceux de l'État; j'ai osé justifier mes hommes; — il a levé sur moi la main. Voyez mon sang! c'est la première fois qu'il a coulé d'une manière déshonorante.
Le DoGE.Avez-vous servi longtemps?
IsR. Bert. Assez longlcmps pour me rappeler le siège de Zara, et pour avoir combattu sous le vainqueur des Huns, quelque temps mon général, aujourd'hui le doge Faliero.
Le Doge. Comment ! nous sommes camarades ? — Je n'ai revêtu que depuis peu la robe ducale, et vous avez été nommé commandant de l'arsenal avant mon retour de Home ; c'fist ce qui fait que je ne vous ai pas reconnu. A qui devez-vous votre place?
IsR. Bert. Au dernier doge; je conserve mon ancien commandement comme patron d'une galère ; mon nouvel emploi m'a été donné en récompense de quelques cicatrices ( ainsi daignait le dire votre prédécesseur). J'étais loin de m'attcndre que les fonctions que je devais a sa bienveillance, m'amèneraient un jour devant son successeur en suppliant malheureux, du moins pour une telle cause.
Le Doge. Etes-vous grièvement blessé?,
IsR. Bert. D'une manière irréparable dans ma propre eslime.
Le Doge. Parle ouvertement, ne crains rien ; violemment outragé comme tu l'es, quelle vengeance voudrais-tu tirer de cet homme ?
IsR. Bert, Celle que je n'ose nommer, et que j'obtiendrai cependant.
Le Doge. Que viens-tu donc faire ici ?
IsR. Bert. Je viens demander justice, parce que mon g^ néral est doge, et ne laissera pas fouler aux pieds l'un de ses vieux soldats. Si tout autre que Faliero eût occupé \ê trône ducal, un autre sang eût effacé celui-ci.
Le Doge. Tu viens me demander justice, — kmoi ! doge de Venise, et je ne puis te l'accorder ; je ne puis l'obtenir pour moi-même. — 11 n'y a pas une heure qu'on me Ta solennellement refusée !
IsR. Bert. Que dit votre altesse ?
Le Doge. Sténo est condamné à un mois d'emprisonnement.
IsR. Bert. Quoi ! celui qui osa souiller le trône ducal de ces mois infâmes qui ont honteusement retenti à toutes les oreilles dans Venise?
Le Doge. Sans doute que l'écho de l'arsenal les a répétés ; ils ont accompagaé le marteau tombant en mesure, et fourni
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un texte de plaisanteries à l'artisan goguenard ; ils ont mêlé leur gai refrain au bruit des rames , et les esclaves de nos galères les ont chantés en chœur, en se félicitant de n'ê\re pas des radoteurs outragés comme le doge.
IsR. Bert. Est il possible? un mois d'emprisonnement! et c'est la toute le punition de Sténo ?
Le Doge. Tu as appris l'offense, tu connais maintenant le châtiment; et tu me demandes justice, à moi! Adresse-toi aux Quarante, qui ont prononcé la sentence contre Michel Sténo ; ils agiront sans doute de môme avec Barbare.
ISR. Bert. Oh ! si j'osais parler !
Le Doge. Parle, je puis tout endurer maintenant.
IsR. Bert. Eh bien! vous n'avez qu'un mot à dire pour punir et venger, — je ne dis pas mon injure, qui est peu de chose; car qu'est-ce qu'un coup, quelque honle qui s'y attache, quand l'injure ne s'adresse qu'à un être aussi chélif que moi? — mais le lâche outrage fait à \olre dignité et à votre personne.
Le Doge. Tu exagères mon pouvoir, qui n'est qu'un pouvoir de parade. Celte toque n'a rien de commun avec la couronne d'un monarque ; ce manteau peut exciler la compassion à aussi juste titre que les haillons d'un mendiant, et même davantage : car les guenilles d'un indigent lui appartiennent, et celles-ci ne sont que prêtées à la pauvre marionnelle dont le rôle et la puissance sont limités a celle hermine.
ISR. Bert. Voudrais-tu être roi?
Le Doge. Oui, — d'un peuple heureux.
ISR. Bert. Voudrais-lu être souverain seigneur de Venise '°?
Le Doge. Oui, a condition que le peuple partageât cette souveraineté, et que ni lui ni moi ne fussions plus les esclaves de celle hydre aristocratique aux proportions gigantesques , au corps venimeux, et dont les têtes empoisonnées exhalent parmi nous des vapeurs pestilentielles.
IsR. Bert. Cependant tu es né et tu as vécu patricien.
Le Doge, Pour mon malheur, je suis né tel; ma naissance, en me faisant doge, m'a exposé à l'insulle. Mais si j'ai Ira-
vaille et combatlu, c'est pour Venise et les Vénitiens, cl non pour le sénal; je n'ai eu en vue que le bien public et ma propre gloire : si j'ai versé mon sang sur les champs de bataille; si j'ai commandé et vaincu ; si dans mes ambassades j'ai fait conclure ou refuser la paix, selon que l'exigeaient les intérêts de mon pays; si, pendant près de soixante ans de services non interrompus, j'ai traversé les terres et les mers, c'était pour Venise seule, el j'étais assez récompensé lorsqu'à travers l'azur de ses lagunes je revoyais de loin briller les faîtes de ses toits; mes sueurs et mon sang ne coulèrent jamais pour une caste, pour une secte ou une faction quelconque ! Mais veux-tu savoir pourquoi j'ai fait tout cela? demande au pélican pourquoi il s'est déchiré le sein : si l'oiseau pouvait répondre, il dirait que c'est pour tous ses enfants.
IsR. Bert. Et néanmoins ils t'ont fait duc.
Le Doge. C'est vrai; je ne le cherchais pas: ces chaînes dorées sont venues me trouver à mon retour de mon ambassade de Rome; et ne m'étant jamais refusé jusque-là à aucune fatigue, à aucun fardeau imposé par l'État, je crus, malgré mon grand âge, devoir encore accepter cette charge, la plus élevée de toutes en apparence, mais la plus avilissante en effet par les devoirs et les humiliations qu'elle impose: je t'en prends toi-même à témoin, toi mon sujet outragé, qui vois que je ne puis faire rendre justice ni à toi ni à moi.
Isr. Bert. Vous la ferez rendre à l'un et à l'autre, si vous le voulez, ainsi qu'à des milliers d'autres opprimés qui n'attendent qu'un signal. — Voulez-vous le donner?
Le Doge. Tes paroles sont une énigme pour moi.
IsR. Bert. Bientôt je les rendrai claires au péril de ma vie, si vous daignez me prêter une oreille attentive.
Le Doge. Poursuis.
ÏSR. Bert. Nous ne sommes pas les seuls qui soient lésés, outragés, avilis, foulés aux pieds ; la population tout entière gémit, et comprime avec peine le sentiment de ses injures ; les troupes étrangères qu'entretient le sénat se plaignent de l'arriéré de leur solde ; les marins nationaux et la garde civique sympathisent avec leurs amis : car quel est celui d'entre
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eux dont les frères, les enfants, le père, la femme ou la scpur, aient échappé à l'oppression ou à la souillure des patriciens? La guerre malheureuse contre les Génois, soutenue à l'aide du sang du peuple et du produit pénible de ses sueurs, a augmenté encore le mécontentement ; — mais j'oublie qu'en tenant ce langage c'est mon arrêt de mort peut-être que je prononce î
Le Doge. Après ce que tu as souffert — tu crains de mourir? Alors, lais-loi, continue a vivre, et à être frappé par ceux pour qui lu as versé ton sang.
IsR. Bert. Non, je parlerai à tout risque; et si dans le doge de Venise je dois trouver un délateur, honte et malheur à lui! il y perdra beaucoup plus que moi.
Le Doge. Ne crains rien de ma part, continue!
IsR. Dert. Sache donc qu'il existe une société de frères qui s'assemblent en secret, et s'enchaînent par un serment; cœurs vaillants et fidèles, hommes qui ont éprouvé l'une et l'autre fortune, qui depuis longtemps gémissaient sur le destin de Venise, et en ont le droit ; qui, l'ayant servie dans tous les climats, défendue contre ses ennemis du dehors, sont prêts à la défendre également contre ses ennemis intérieurs. Ils ne sont pas nombreux, et pourtant ils le sont assez pour le grand but qu'ils se proposent; ils ont des armes, des ressources, du cœur, des espérances, une foi vive et un courage patient.
Le Doge. Qu'attendenl-ils donc?
IsR. Bert. L'heure de frapper.
Le Doge à part. La cloche de Saint-Marc la sonnera *^
Isr. Bert. Maintenant j'ai remis en ton pouvoir ma vie, mon honneur, tontes mes espérances terrestres, dans la seule conviction que des injures telles que les nôtres, nées de la même cause, produiront une seule et même vengeance. S'il en est ainsi, sois noire chef maintenant, — et plus tard notre souverain.
Le Doge. Combien êles- vous?
IsR. Bert. Tu n'auras ma réponse que lorsque j'aurai la tienne.
MARINO FALTERO. kCVll î, SCÈNE II. Ci
Le Doge. Eh quoi! tu me menaces?
IsR. Bert. Non, c'est une résolution que j'exprime. Je me suis livré moi-même; mais les puits mystérieux creusés sous votre palais, les cellules non moins terribles appelées « les toits de plomb, » n'ont point de tortures qui puissent me faire révéler le nom d'un seul de mes complices. Les Pozzi el\es Piombi y échoueraient; ils peuvent m'arracher du sang; mais une délation, jamais! Je passerais le redoutable « pont des Soupirs, » joyeux de penser que le dernier des miens serait aussi le dernier répété par l'écho de l'onde maudite qui coule entre les bourreaux et les victimes, qui baigne à la fois les murs de la prison et ceux du palais: il en est qui me survivraient pour penser à moi et me venger.
Le Doge. Si tels sont les projets et ton pouvoir, pourquoi venir ici demander une réparation que tu es sur le point de te faire k loi-même?
IsR. Bert. Parce que l'homme qui demande protection ^ l'autorité, témoignant par la même de sa confiance et de sa soumission à celle autorité, peut difficilement être soupçonné de conspirer son renversement. Si je m'étais trop humblement résigné à cet outrage, un front chagrin, des menaces h demi articulées, m'eussent signalé à l'inquisition des Quarante. Mais une plainte bruyante, quelque passionnée que soit son expression, n'est pas à ciaindre et inspire peu de défiance. Mais, outre ce motif, j'en avais un autre.
Le Doge. Quel était-il?
IsR. Bert. J'avais entendu dire que le doge était irrité de l'acte des Avogadori qui renvoyait aux Quarante le jugement de Michel Sléno; j'avais servi sous vous, je vous honorais, et comprenais que vous ne vous laisseriez pas insulter impunément, votre esprit étant de cpux qui rendent au décuple le bien et le mal; je me proposais de vous sonder et de vous exciter à la vengeance. Maintenant vous savez tout, et le péril auquel je m'expose vous est un garant de la vérité de mes paroles.
Le Doge. Vous avez beaucoup hasardé; mais c'est ce que doivent faire ceux qui veulent beaucoup gagner : l'unique
réponse que je puisse vous donner, — c'est que votre secret est en sûreté.
IsR. Bert. Est-ce tout?
Le Doge. A moins que tout ne me soit confié, quelle réponse pouvez-YOUs attendre de moi?
IsR. Bert. Il me semble que vous pouvez vous fier à celui qui vous confie sa vie.
Le Doge. Mais il faut que je connaisse votre plan, les noms et le nombre des conjurés ; alors peut-être je pourrai doubler votre nombre et mûrir vos projets.
ISR. Bert. Nous sommes déjà assez nombreux; vous êtes le seul allié que nous désirions encore.
Le Doge. Faites-moi au moins connaître vos chefs.
IsR. Bert. On le fera sur votre assurance formelle de garder le secret que nous vous confierons.
Le Doge. Quand? où?
Isr. Bert. Cette nuit je conduirai à votre appartement deux des principaux conjurés; il y aurait péril à en amener un plus grand nombre.
Le Doge. Arrêtez ! il faut que je réfléchisse k cela. Si je sortais du palais, si j'allais moi-même me rendre au milieu de vous?
IsR. Bert. Vous viendrez seul?
Le doge. Il n'y aura avec moi que mon neveu.
IsR. Bert, Non, quand ce serait votre fils.
Le Doge. Malheureux ! oses-tu bien parler de mon fils? il est mort à Sapienza, les armes à la main, pour cette ingrate république. Oh! que n'esl-il vivant et moi dans le cercueil! Oh ! que ne peut-il revivre avant que je descende dans la tombe ! je n'aurais pas besoin de recourir k l'aide équivoque des étrangers !
Isr. Bert. Il n'est pas un de ces étrangers que tu suspectes qui ne te porte une affection filiale, pourvu que tu leur gardes la foi d'un père.
Le Doge. Le sort en est jeté! Où sera le rendez-vous?
Isr. Bert. A minuit, je viendrai seul et masqué au lieu qu'il plaira à votre altesse de me désigner j je vous y atten-
MARINO FALFERO. ACTE II, SC^iNE I. 63
drai pour vous conduire là où vous recevrez noire hommage et jugerez de nos plans.
Le Doge. A quelle heure la lune se lève-t-elle ?
IsR. Bert. Tard ; mais l'almosphère est brumeuse et sombre. Le sirocco règne.
Le Doge. A minuit donc, près de l'église où dorment mes pères, et qui a emprunté son double nom aux apôlres Jean et Paul; dans l'étroit canal qui l'avoisine se glissera, silencieuse, une gondole munie d'une seule rame. Trouvez-vous là.
IsR. Bert. Je n'y manquerai pas.
Le Doge. Maintenant, vous pouvez vous retirer.
IsR. Bert. Je m'éloigne avec l'espoir que votre altesse persévérera dans sa grande résolution. Prince, je prends congé de vous. {Israël Bertuccio sort.)
Le Doge. A minuit, près de l'église de Saint-Jean et de Saint-Paul, où dorment mes nobles ancêtres, je dois me rendre, — pourquoi ? pour tenir conseil dans l'ombre avec des scélérats vulgaires qui conspirent la ruine des Étals. Mes illustres aïeux ne sortiront-ils pas de leurs caveaux où reposent deux doges qui m'ont précédé, et ne m'enlraîneront-ils pas dans la tombe avec eux ? Plût à Dieu ! car je reposerais avec honneur au milieu de leurs mânes honorés. Hélas! je ne dois pas penser à eux, mais à ceux qui m'ont rendu indigne d'un nom égalant en gloire les noms consulaires gravés sur les marbres de Rome; mais je lui rendrai dans nos annales son ancien lustre , en immolant avec joie à ma vengeance tout ce que Venise a de lâche, et en donnant la liberté à tout le reste; ou bien je le livrerai à toutes les noires calomnies du siècle, qui n'épargne jamais la réputation de celui qui échoue, et juge de César ou de Gatilina par la vraie pierre de touche du mérite, — le succès. (// sort.)