SCÈNE I
L'espace entre le canal et l'église de San Giovanni e San Paolo, devant laquelle on voit une statue équestre. Une gondole est daru le canalf à quelque distance.
Arrive le DOGE, seul et déguisé.
Le Doge. Je suis arrivé avant l'heure, celle heure dont le signal, résonnant sous la voûte de la nuil, devrait communiquer à ces palais une prophétique commotion, faire tressaillir ces marbres jusque dans leurs fondements, et réveiller ceux qui y dorment au moment où un rêve obscur, mais horrible, les avertit du sort qui les menace. Oui, cité orgueilleuse ! il faut que lu sois purgée du sang corrompu qui fait de loi le lazaret de la tyrannie : celte lâche m'est imposée malgré moi, je ne l'ai pas cherchée ; et c'est pourquoi j'ai été puni ; car j'ai vu croîlre, s'étendre sous mes yeux celle peste patricienne, jusqu'au moment où elle est venue m'attcindre moi-même dans ma sécurité; et maintenant je suis souillé de cette lèpre, et il faut que je lave les taches de la contagion dans les eaux qui guérissent. Temple majestueux où dorment mes ancêtres, dont les sombres statues projettent leur ombre sur le sol qui nous sépare des morts, où les cœurs pleins de vie de notre vaillante race sont réduits aux proportions d'une chétive poussière, où une poignée de cendres est tout ce qui reste de tant de héros qui ont ébranlé le monde ! — temple des saints prolecteurs de notre maison ! caveaux où reposent deux doges, — mes aïeux, qui moururent, l'un sous le fardeau des afïaires publiques, l'autre sur le champ de bataille; sé|)ulture d'une longue race de guerriers et de sages qui m'ont légué leurs grands travaux, leurs blessures et leur rang ! — que les tombeaux s'ouvrent, que l'église voie surgir dans son enceinte tous ces morts, et qu'ils accourent en foule fixer sur moi leurs regards! Je les prends h témoin, ainsi que loi, basilique vénérable, des motifs qui m'ont poussé dans celle entreprise j — qu'ids sachent que c'est pour venger leur noble
klARINO FALIERO. ACTE III, SCfcNE I. ô?ï
sang, leur "blason de gloire, leur nom illuslro, avilis en moi, non par moi, mais par des patriciens ingrats, que par nos exploits nous avons voulu rendre nos égaux, non nos maîtres;— et toi surtout, Ordelafo, le brave, qui péris en combattant dans ces mômes champs de Zara qui depuis m'ont vu vaincre ! les hécatombes de tes ennemis et des ennemis de Venise, que Ion descendant a olTcrles a les mânes, de- \aient-elles être ainsi récompensées ? Ombres de mes aïeux ! daignez me sourire; car ma cause est la vôtre, en tant que les choses de cette vie peuvent vous toucher encore; — votre gloire, votre nom, sont intéressés à ce débat et aux futures destinées de notre race. Que je réussisse, et je rendrai cette cilé libre et immortelle, et le nom de notre maison plus digne de vous, dans le présent et dans l'avenir. Entre ISRAËL BEI\TUCC10.
IsR, Bert. Qui va la?
Le Doge. Un ami de Venise.
IsR. Bert. C'est lui. Salut ! seigneur ; — vous avez devancé l'heure.
Le Doge. Je suis prêt à me rendre dans votre assemblée.
IsR. Bert. A merveille ! je suis lier et charmé de voir tant de confiance et d'ardeur. Ainsi, depuis notre dernière entre vue, vos doutes se sont dissipés?
Le Doge. Non ; — mais j'ai joué sur celle chance le peu de vie qui me reste : le dé en fut jeté la première fois que je prêtai l'oreille à ta trahison ; — ne tressaille point! c'e^l le mot ; je ne puis accoutimier ma langue à donner des noms innocents à des actes coupables, bien que je sois décidé à les commettre. Quand tu es venu tenter Ion souverain, et que je l'ai écoulé sans l'envoyer en prison, dès ce moment je suis devenu ton complice le plus criminel ; lu peux maintenant, si cela le convient, faire à mon égard ce que j'aurais pu faire au lien.
IsR. Bert. Voilk d'étranges paroles, seigneur, et je ne crois pas les avoir mérilées ; je ne suis point un espion, et Dous ne sommes pas des traîtres.
Le Doge. Nous, — nous! n'importe j tu as acheté le droit T. m. 5
î^6 CEUVRES DE LORD BYRON.
de dire nous; — mais venons au fait. — Si le succès couronne cette entreprise; si Venise, rendue libre et florissante, quand nous serons descendus au cercueil, conduit ses généralions sur nos tombeaux, et, par les petites mains de ses enfants, fait semer des fleurs sur la cendre de ses libérateurs, alors les résultats auront sanctifié notre action ; et dans les annales de l'avenir nous serons mis sur la ligne des deux Brutus ; mais, dans le cas contraire, si, employant des moyens sanglants et la voie des complots, bien que dans un but légitime, nous devions succomber, alors nous serions des traîtres, honnête Israël; — toi aussi bien que celui qui, il y a six heures, était ton souverain, et maintenant n'est plus que ton complice.
IsR. Bert. Ce n'est pas le moment d'examiner ces questions, autrement je pourrais répondre. — Allons à l'assemblée, car en restant ici nous pourrions être observés.
Le Doge. Nous sommes observés, et nous l'avons déjà été.
IsR. Bert. Par qui ? sachons qui nous observe, — et ce poignard... —
Le Doge. Arrête ! nous n'avons pas ici des mortels pour témoins : regarde là-bas, — que vois-tu ?
IsR. Bert. Je ne vois, à la clarté obscure de la lune, que la statue colossale d'un guerrier monté sur un superbe coursier.
Le Doge. Ce guerrier était le père des aïeux de mon père, et celle statue fut érigée en son honneur par la cité que son bras avait deux fois sauvée. — • Penses-tu qu'il nous regarde ?
IsR. Bert. Seigneur, ce sont là des illusions; le marbre n'a pas d'yeux.
Le Doge. Mais la Mort en a; je te dis, Israël, qu'il y a dans ces objets un esprit qui agit et qui voit, et qui se fait sentir, bien qu'invisible; et s'il est quelque charme assez puissant pour réveiller les morts, il se trouve dans des actes comme celui que nous allons accomplir. Cruis-lu donc que les âmes des héros de ma race peuvent demeurer dans leur repos, pendant que le dernier de leurs descendants conspire avec des plébéiens au bord même de leur tombe irréprochable?
ISR. Bert. Vous auriez dû faire ces réflexions — avant de vous engager dans notre grande enlreprise. — Vous repentez-vous ?
Le Doge. Non;niaisjesers, etconlinuerai à sentir jusqu'à la fin. Je ne puis tout d'un coup éteindre une vie glorieuse, rapetisser ma taille au rôle que je dois jouer maintenant, et me résoudre , sans quelque hésitation , kimmoler des hommes par surprise; néanmoins ne doute pas de moi; c'est ce sentiment même, c'est la conscience de ce qui m'a réduit à cette extrémité qui constitue ta meilleure garantie. Il n'est point parmi tes complices d'artisan plus outragé, plus ravalé que moi, plus impérieusement poussé à obtenir réparation : telle est la nature des moyens auxquels ces tyrans infâmes m'ont forcé de recourir, que je les abhorre doublement pour les actes qu'il me faut accomplir afin de tirer vengeance des leurs.
Isr. Bert. Partons! — écoutez : — l'heure sonne.
Le Doge. Allons ! — allons ! — c'est notre glas de mort, ou celui de Venise ! — Allons î
ISR. Bert. Dites plutôt que c'est le carillon de sa liberté triomphante! — Par ici, — le rendez-vous n'est pas loin.
[11$ s'éloignent.) SCÈNE IL La maison où se rassemblent les conspirateurs.
DAGOLINO, DORO, RERTRAM, FEDELE TREVISANO, CALENDARO, ANTONIO DELLE RENDE, etc., etc.
Cal. Tous sont-ils ici ?
Dag. Tous, a l'exception des trois qui sont à leur poste, et de notre chef Israël que nous attendons d'un moment à l'autre.
Cal. Où est Bertram?
Bert. Me voici!
Cal. Ètes-vous parvenu à compléter voire compagnie?
Bert. J'avais jeté les yeux sur quelques hommes; mais je n'ai pas osé leur confier le secret avant d'être assuré qu'ils méritaient ma confiance.
Cal. Il n'y a rien à leur confier : excepté nous et nos ca-
ma r ad es J es plus sûrs, nul n'est corapléLement instruit de nos intenlions. Ils se croient secrètement engagés au service de la Seigneurie pour châtier quelques jeunes nobles plus dissolus que les autres, et qui, par leurs excès, ont bravé l'auloritc des lois; mais une fois qu'ils auront marché, que leurs épées seront teintes du coupable sang des sénateurs les plus odi'vux, ils n'iiésileront pas a en sacrifier d'autres, surtout quand ils verront leurs chefs leur donner l'exemple; et pour ma part, je leur en donnerai un si bon, que, dans l'intérêt de leur gloire et de leur vie, ils ne s'arrêteront pas que tous n'aient élé exterminés.
Bert. Que diles-vous, tous?
Cal. Qui voulez- vous épargner?
Bert. Moi! épargner! je n'ai le pouvoir d'épargner personne. C'était seulement une question que j'adressais, pensant que, même parmi ces hommes criminels, il pouvait s'en trouver que leur âge ou leurs quaUtés pourraient désigner à la pitié.
Cal. Oui , une pitié comme celle que méritent et qu'obtiennent les tronçons séparés de la vipère coupée en morceaux, alors que dans la dernière énergie d'une vie venimeuse, ils tressaillent au soleil d'un mouvement convulsif. Moi en sauver un seul! j'aimerais autant épargner une des dents du serpent : ce sont tous les anneaux d'une même chaîne; i!s ne forment qu'une masse, qu'une vie, qu'un corps; ils boivent, mangent, vivent et procréent enst-mble; ils prennent leurs ébals, mentent, oppriment et tuent de concert : — qu'ils meurent donc comme un seul homme!
Dag. S'il en survivait un seul, il serait aussi dangereux que la totalité; ce n'est pas leur nombre, qu'on le compte par dizaines ou par milliers, c'est l'esprit de celte aristocratie qu'il faut déraciner; s'il restait du vieil arbre un seul rejeton vivant, il prendrait racine dans le sol, et produirait encore un lugubre feuillage et des fruits amers. Bertram, il faut de la fermelé.
Cal. Prends-y garde, Bertram; j'ai l'œil sur loi.
Bert. Qui se méfie de moi?
Cal. Ce n'est pas moi ; car si cela était, lu ne serais pas ici k nous parler de confiance: c'est de ta sensibilité, et non de ta lidélité qu'on se méfie.
Bert. Vous qui m'écoutez, vous devriez savoir qui je suis et ce que je suis : je me suis voué comme vous à renverser l'oppression; j'ai un cœur sensible, j'en conviens, et plusieurs d'entre vous l'ont éprouvé. Quant à ma bravoure, tu dois en savoir quelque chose, toi, Calendaro, qui m'as vu a l'œuvre; pour peu qu'a cet égard il te reste des doutes, je suis prêt à les édaircir sur la personne.
Cal. Je ne demande pas mieux, dès que nous aurons mis à fin noire entreprise, que ne doit pas interrompre une querelle particulière.
Bert. Je ne suis point querelleur; mais je suis homme à me conduire devant l'ennemi aussi bien qu'aucun de ceux qui m'écoutent; sans cela m'aurait-on choisi pour faire parlie des principaux conjurés? Cependant j'avouerai ma faiblesse naturelle ; l'idée d'un égorgement général me fait tressaillir; la vue du sang ruisselant sur des têles blanchies n'est point pour moi un spectacle de triomphe, et dans la mort infligée à un ennemi surpris je ne vois point de gloire; je ne sais malheureusement que trop que nous sommes forcés de commettre de tels actes sur ceux qui ont soulevé de tels vengeurs ; mais s'il eût été possible, dans l'intérêt de notre propre gloire, d'excepter quelques têtes de celle proscription universelle, d'enlever à noire entreprise quelques taches de meurtre, afin qu'elle n'en fût pas complètement souillée, j'avoue que cela m'eût fait plaisir; et je ne vois rien là qUi justifie les sarcasmes ou les soupçons.
Dag. Calme-toi, Bertram, car nous ne te soupçonnons pas ; aie bon courage; c'est notre causB, et non notre volonté, qui exige de tels actes: les eaux pures de la liberté laveront toutes ces taches. {Entrent Israël Bertuccio et le Doge.)
Dag. Salut! Israël.
Les Conjurés. Sois le bienvenu ! — brave Bertuccio, tu l'es bien fait altendre. — Quel est cet étranger ?
Cal. Il est temps de le nommer; nos camarades sont prêts
à l'accueillir comme un frère ; je les ai prévenus que lu avais conquis un frère à noire cause; ce choix, ayant ton approbation, aura aussi la nôtre, tant est grande noire confiance en tous tes actes. Maintenant, qu'il se découvre !
IsR. Bert. Étranger, avancez! (Le Doge se découvre.)
Les Conj. Aux armes ! — nous sommes trahis, — c'est le doge! Qu'ils meurent tous deux, notre capitaine qui nous livre et le tyran auquel il nous a vendus !
Cal., tirant son épée. Arrêtez! arrêtez! quiconque fera un pas vers eux cessera de vivre. Arrêtez ! écoulez Berluccio. — Eh quoi ! l'épouvante vous a saisis tous parce qu'un vieillard seul, désarmé, sans défense, est au milieu de vous? — Israël, parle ! que signifie ce mystère ?
IsR. Bert. Qu'ils s'avancent! qu'ils s'immolent eux-mêmes en nous immolant, et consomment leur ingrat suicide! car à notre vie sont attachées la leur, leur fortune, leurs espérances.
Le Doge. Frappez î — Si j'avais craint la mort, une mort plus terrible que celle que peuvent m'infliger vos épées imprudentes, je ne serais pas ici en ce moment : — oh ! le noble courage, fils de la crainte, qui vous pousse à vous attaquer à celte tête blanchie et sans défense ! Voyez ces chefs vaillants! ils veulent réformer les États, renverser des sénats, et la vue d'un patricien les remplit de fureur et d'efl'roi ! — Tuez-moi , vous le pouvez; je m'en inquiète peu. — Israël, sont-ce la les hommes, les cœurs intrépides dont vous m'avez parlé ? regardez -les !
Cal. En vérité ! il nous a fait honte, et avec raison. Est-ce la votre confiance dans votre fidèle chef Berluccio ? Vous tournez vos épées contre lui et l'étranger qu'il vous amène ! Remetlez-les dans le fourreau, et écoulez ce qu'il a a vous dire.
Isa. Bert. Je dédaigne de parler. Ils pouvaient et devaient savoir qu'un cœur comme le mien est incapable de trahir, et qu'investi par eux du pouvoir d'adopler tous les moyens que je jugerais nécessaires au succès de notre entreprise, je n'en ai jamais abusé. Us devaient être certams que quiconque venait avec moi à cette assemblée, n'y venait que
pour être, à son choix , ou notre complice, ou notre victime.
Le Doge. El laquelle de ces deux allernalives me faudra-t-il subir? Vos actions m'autorisent à douter que la liberté du choix me soit laissée.
IsR. Bert. Seigneur, je serais mort ici avec vous si ces insensés ne s'étaient arrêtés; mais voyez, ils rougissent de cette folle impulsion d'un moment, et baissent la tête; croyez-moi, ils sont tels que je vous les ai représentés. — Parlez-leur.
Cal. Oui , parlez; nous vous écoutons avidement.
ISR. Bert, aux conjurés. Vous n'avez rien à craindre; il y a plus, vous touchez au moment de triompher. — Écoutez donc , et vous verrez que je ne vous dis rien que de vrai.
Le Doge. Vous voyez ici, comme l'un de vous le disait tout à l'heure, un vieillard désarmé et sans défense; hier encore, vous m'avez vu revêtu de la pourpre ofUcielle, souverain apparent de nos cent îles, présider dans le palais ducal , faire exécuter les décrets d'un pouvoir qui n'est pas à moi , ni à vous, mais à nos maîtres, — aux patriciens. Pourquoi j'étais là , vous le savez ou pensez le savoir; pourquoi maintenant je suis ici, celui d'entre vous qui a été le plus lésé, insulté, outragé, foulé aux pieds, jusqu'à douter s'il était un ver ou un homme, celui-là peut répondre pour moi, en se demandant quels motifs l'ont amené ici. Vous savez ce qui m'est récemment arrivé; tout le monde le sait et en juge autrement que ceux dont la sentence vient d'ajouter l'outrage k l'outrage. Épargnez-moi ce récit. — Elle est là, là, dans mon cœur, cette insulte! mais des paroles qui ne se sont déjà que trop exhalées en inutiles plaintes, ne feraient que dévoiler plus encore ma faiblesse, et je viens ici pour donner de la force môme aux forts, pour les stimuler à agir, et non pour combattre avec des armes de femme; i mais qu*est-il besoin que je vous stimule ? nos griefs privés sont nés des vices publics de cet État, qui n'est ni une république ni un royaume, puisqu'on y chercherait inutilement un roi et un peuple, mais qui réunit tous les défauts
de l'antique Sparte, sans la tempérance et le courage qui constituaient ses vertus. Les seigneurs de Lacédéraone étaient des soldats vaillants; les nôtres sont des sybarites, et nous des ilotes, dont le plus avili, le plus opprimé, c'est moi , qui ne suis qu'un instrument paré pour jouer le premier rôle dans les cérémonies publiques, comme ces esclaves que les Grecs enivraient pour servir de jouet à leurs enfants. Vous êtes réunis pour renverser cette constitution monstrueuse, ce gouvernement qui n'en est pas un, ce spectre qu'il faut exorciser avec du sang; et alors nous ramènerons les jours delà vérité et de la justice; nous ferons fleurir, dans une république sincère et libre, non une égalité insensée, mais des droits égaux , proportionnés comme les colonnes d'un temple, qui se prêtent une force mulaelle, et donnent à tout l'édifice la solidité et la grâce, en sorte qu'on n'en saurait supprimer aucune partie sans rompre la symétrie de l'ensemble. Pour accomplir ce grand changement, je demande a me joindre à vous, si vous avez confiance en moi; sinon, voila ma poitrine, frappez! — Ma vie est compromise, et j'aime mieux mourir de la main d'hommes libres que de vivre un jour de plus pour jouer mon ruie de tyran , en ma qualité de délégué de la tyrannie : tel je ne suis point, tel je n'ai jamais été, — nos annales en font foi ; j'en appelle à mon gouvernement passé, dans bien des contrées et bien des villes; elles vous diront si j'ai été un oppresseur, ou un homme plein de sympathie pour les maux de mes semblables. Peut-être que si j'avais été ce que le sénat voulait que je fusse, un mannequin couvert de pourpre et de colitichets, destiné à siéger au sein du sénat comme un souverain en peinture, un fléau du peuple, une machine à signer des sentences, un partisan quand même du sénat et des « Quarante, » un adversaire de toute mesure n'ayant pas l'assentiment des « Dix, » un flatteur servile du conseil, un instrument, un sot, une marionnette, — ils n'eussent jamais pris sous leur protection le mi.sérable qui m'a outragé. Ce que je souiïre, c'est ma sympathie pour le peuple qui me l'a valu; beaucoup le savent, et ceux qui
MARINO FALIERO. ACTE lit, SCÈNE II. 03
l'ignorent encore l'apprendront quelque jour; en attendant, quoi qu'il advienne, je mets au service de votre entreprise les derniers jours de ma vie, — mon pouvoir actuel, tel quel , non le pouvoir du doge, mais celui d'un homme qui a été grand avant qu'on le ravalât à la dignité de doge, et qui a encore du courage et des ressources individuelles; je joue ma gloire (et j'ai eu de la gloire), — ma vie (c'est ce qu'il y a de moins important, car elle touche a son terme), mon cœur, — mes espérances, mon àme, — sur cette chance! Tel que je suis, je m'olïre a vous et à vos chefs; acceptez ou rejetez en moi un prince qui veut être citoyen ou rien, et qui, pour cela, a quitté un trône.
Cal. Vive Faliero! — Venise sera libre !
Les Conj. Vive Faliero!
ISR. Bert. Camarades, ai-je bien fait? l'adjonction de cet homme à notre cause ne vaut-elle pas une armée?
Le Doge. Trêve d'éloges et de félicitations. Suis-je des vôircs?
Cal. Oui, et le premier parmi nous, comme tu l'es dans Venise. — Sois noire chef et noire général !
Le Doge. Chef! — général! — J'élais général a Zara, chef à Rhodes et à Cypre, prince à Venise... Je ne puis pas descendre : je veux dire que je ne suis pas propre à commander une bande de... patriotes. Quand j'abdique mes dignités, ce n'est pas ponr en revêtir de nouvelles, mais pour être l'égal de mes compagnons. — Maintenant, au fait : Israël m'a communiqué tout votre plan... Il est hardi, mais exécutable avec mon aide, et doit être mis immédiatement a exécution.
Cal. Dès que vous voudrez. N'est-ce pas, mes amis?... J'ai tout disposé pour frapper un coup subil ; quand sera-ce?
Le Doge. Au lever du soleil.
Bert. Si tôt?
Le Doge. Si tôt! — si fard! — Chaque heure accumule péril sur péril, et plus que jamais, maintenant que je me suis réuni à vous. Ne connaissez -vous pas le conseil et les Dix , les espions, les précautions des patriciens, qui se mé- Genl de leurs esclaves et plus encore du prince, dont ils cal
fait un esciave? Il faut frapper, vous dis-je, et sans retard, au cœur même de l'hydre... — Les têtes alors tomberont.
Cal. Je vous approuve de toute l'énergie de mon âme et de mon épée. Nos compagnies sont prêtes, composées chacune de soixante hommes; et, par l'ordre d'Israël, toutes sont maintenant sous les armes, chacune à, son rendez-vous particulier, et dans l'attente de quelque grand coup. Que tous se rendent au poste qui leur est assigné! Seigneur, quel sera le signal ?
Le Doge. Quand vous entendrez la grande cloche de Saint-Marc, qui ne peut être sonnée que par l'ordre spécial du doge (dernier et chétif privilège qu'ils ont conservé à leur prince), marchez sur Saint-Marc.
ISR. Bert. Et la?
Le Doge. Dirigez-vous par des chemins divers, que chaque compagnie débouche par un point différent; répétez sur votre route que les Génois approchent, qu'on a vu leur flotte, à la pointe du jour, se diriger vers le port; formez-vous en bataille autour du palais, dont la cour sera occupée par mon neveu et les clients de ma maison, tous sous les armes et prêts a bien faire. Quand la cloche sonnera, criez : a Saint- Biarc ! — l'ennemi est dans nos eaux ! »
Ca.l. Je vois maintenant; — mais continuez, mon noble seigneur.
Le Doge. Tous les patriciens se rendront en foule au conseil , car ils n'oseront pas refuser d'obéir au signal terrible qui retentira du haut de la tour orgueilleuse de leur saint patron. Leur moisson , ainsi rassemblée, tombera sous le tranchant de nos glaives comme sous la faucille. Quant aux retardataires et aux absents, dans leur isolement, il nous sera facile, d'en avoir raison après que la majorité aura été mise hors d'état de nuire.
Cal. Que ce moment n'est-il venu !... Nous ne frapperons pas de main morte.
Bert. Avec votre permission, Calendaro, je répéterai la question que j'ai faite avant que Berluccio eût adjoint à notre cause cet important allié, qui , rendant son succès
plus assuré, permet par conséquent de faire briller une lueur de clémence sur une partie de nos victimes. — Tous sontils condamnés à périr dans ce carnage ?
Cal. Tous ceux, du moins, qui seront rencontrés par moi ou les miens. Nous aurons pour eux la clémence qu'ils onteue pour nous.
Les Conj. Tous ! tous ! Est-ce le moment de parler de clémence? Quand nous ont-ils témoigné une pitié réelle ou feinte ?
IsR. Bert. Bertram, ta fausse compassion n'est pas seulement une folie : c'est encore une injustice envers tes camarades et la cause que nous défendons. Ne vois-tu pas que, si nous en épargnons quelques-uns, ils ne vivront que pour venger ceux qui auront succombé? Et comment distinguer maintenant l'innocent du coupable? Tous leurs actes sont un : — c'est une émanation unique d'un seul corps, unis qu'ils sont tous pour nous opprimer. C'est déjà beaucoup que nous laissions la vie a leurs enfants; je ne sais même pas si ces derniers doivent tous être épargnés indistinctement : le chasseur peut réserver un des petits du tigre ; mais qui songerait à conserver le père ou la mère, à moins de vouloir périr sous leur griffe? Toutefois, je me rangerai à l'avis du doge Faliero; qu'il décide s'il faut en épargner quelques-uns.
Le Doge. Ne me demandez rien, — ne me tentez pas avec une semblable question. Décidez vous-mêmes.
IsR. Bert. Vous connaissez leurs vertus beaucoup mieux que nous, qui ne connaissons que leurs vices publics et l'infàme oppression qui nous les fait délester; s'il en est un parmi eux qui mérite de vivre, prononcez !
Le Doge. Le père de Dolfino était mon ami , Lando combattit à mes côtés, Marc Cornaro a partagé mon ambassade àGônes; — j'ai sauvé la vie de Vaniero; la sauverai-je une seconde fois? Plût h, Dieu que je pusse le sauver, et Venise aussi ! Tous ces hommes ou leurs pères ont été mes amis jusqu'au moment où ils sont devenus mes sujets; alors ils se sont détachés de moi comme des feuilles ingrates se déta-
chent de ia fleur sur laquelle a soufflé l'aquilon, et m'ont laissé là, tige épineuse, solitaire, flétrie, ne pouvant plus rien abriter; puisqu'ils m'ont laissé dépérir, qu'ils périssent!
Cal. Us ne sauraient exister avec Venise libre.
Le Doge. Vous autres, quoique vous connaissiez et sentiez comme moi la masse de nos communs outrages, néanmoins vous ignorez quel poison est caché dans les institutions de Venise, poison fatal aux sources de la vie, aux liens de riiumanilé, à tout ce qu'il y a de vertueux et de sacré sur la terre. Tous ces hommes étaient mes amis; je les aimais; leur honorable afteclion me payait de retour; nous avons servi et combattu ensemble ; ensemble on nous a vus sourire et pleurer; nous mettions en commun nos douleurs et nos joies: les liens du sang el du mariage nous unissaient; nous croissions en âge et en honneurs, — jusqu'au moment où leur propre désir, et non mon ambition, les porta a me choisir pour leur prince. Dès lors, adieu! adieu les souvenirs afl^ectueux, la communauté des pensées! adieu le lien si doux des vieilles amitiés, alors que les survivants d'un passé qui appartient à l'histoire consolent ce peu de jours qui leur restent en se chérissant mutuellement, et ne se rencontrent jamais sans voir sur le front l'un de l'autre se réfléchir un demisiècle, sans évoquer une f tule d'êtres maintenant dans la tombe qui reviennent parler a notre oreille des jours écoulés, et ne semblent pas tout à fait morts tant que de celle vaillante, joyeuse, insouciante et glorieuse bande qui ne formait qu'un cœur el qu'une âme, il reste deux vieillards qui ont conservé le souffle pour donner un soupir à leur mémoire, el une voix pour parler de hauts faits qui, sans eux, n'auraient d'inlerprèle que le marbre funéraire. — Malheur h moi! malheur à moi! — Dois-je donc m'y résoudre?
IsR. Bert. Seigneur, vous êtes ému: ce n'est pas le moment de penser a ces choses.
Le Doge. Encore un instant de patience. — Je ne recule pas. Observez avec moi les sombres vices de ce gouvernement. Du moment où je fus doge, et dans la condition que leur volonté m'avait faite, — adieu le passé ! je fus mort pour
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tous, ou plulôl ils cessèrent d'exister pour moi : plus d'amis, plus d'affections, plus de vie privée; tout me fut enlevé. On ne m'approclia plus, c'eût été donner de l'ombrage; on ne pouvait plus m'aimer, la loi ne le prescrivait pas; on fil de riioslililc contre moi, c'était la politique du sénat ; on se j jua de moi, c'était le devoir d'un patricien; je fus lésé, cela était dans l'inlérôlde l'État; on ne pouvait me rendre justice, cela eût été suspect. Je devins donc l'esclave de mes propres sujets, en butte k l'inimitié de mes propres amis. J'eus pour gardes des espions; — pour toute puissance, des vêtements de parade; — pour toute liberté , du faste; — pour conseil, des geôliers; — pour amis, des inquisiteurs, — et pour vie, l'enfer ! Il ne me restait qu'une source de repos, et ils l'ont empoisonnée! On a brisé sur mon foyer mes chastes pénates, et j'ai vu s'asseoir sur leurs autels l'Obscénité et la Dérision**.
IsR. Bert. Vous avez été cruellement outragé, et avant qu'une autre nuit s'écoule vous serez noblement vengé.
Le Doge. J'avais tout enduré; — cela me faisait mal, mais je l'endurais, — jusqu'au moment où j'ai vu déborder le vase d'amertume, — jusqu'à cette dernière et flagrante insulte, non seulement laissée sans réparation, mais encore sanctionnée; c'est alors que j'ai fait taire toute sympathie ultérieure, cette sympathie qu'ils avaient étouffée à mon égard depuis longtemps, au moment même où ils prêtaient devant moi le serment de leur fidélité hypocrite ! En cet instant, ils abjuraient leur ami en faisant un souverain, comme des enfants qui se font des jouets pour s'en amuser, — puis les brisent! Dès lors je n'ai plus vu que des sénateurs complotant dans l'ombre contre le doge, et une réciprocité de liaine et de crainte s'établit entre eux, eux craignant qu'il ne leur arrachât la tyrannie, et lui abhorrant ces tyrans. C'est pourquoi il n'y a entre ces hommes et moi aucune relation privée; ils n'ont pas le droit d'invoquer des liens qu'eux-mêmes ils ont rompus; je ne vois en eux que des sénateurs punissables pour leurs actes arbitraires; — comme lels, qu'il en soit fait justice 1
Cal. Et maintenant il faut agir! Amis, à nos postes! et puisse cette nuit être la dernière passée en paroles inutiles: il me faut, a moi, des actions ! Au point du jour, la grande cloche de Saint-Marc me trouvera éveillé.
IsR. Bert. Rendez-vous donc à vos postes; soyez fermes et Tigilauts; songez aux maux que nous endurons, aux droits que nous voulons conquérir. Ce jour et celle nuit auront vu nos derniers périls ! Attendez le signal, et alors marchez. Je vais rejoindre ma troupe; que chacun soit prompt à accomplir la tâche qui lui est assignée. Le doge va retourner au palais afin de tout préparer pour le coup décisif; séparonsnous pour nous réunir bientôt au sein de la liberté et de la gloire !
Cal. Doge, la première fois que nous nous reverrons, ce sera avec la tête de Sténo au bout de cette épée que je vous offrirai mon hommage!
Le Doge. Non, qu'on le garde pour le dernier ; ne vous détournez, pour frapper une proie si chétive, que lorsqu'un plus noble gibier sera abattu; son offense ne fut que l'ébullition du vice et de la corruption générale engendrée par l'aristocratie; il n'eût pu, — il n'eût point osé la risquer dans des jours plus honorables. Tout ressentiment particulier contre lui est absorbé dans la pensée de notre grande entreprise. Un esclave m'insulte, je demande son châtiment à son maître orgueilleux ; si ce dernier s'y refuse, l'offense devient sienne, et c'est a lui d'en répondre.
Cal. Cependant, comme il est la cause immédiate de l'alliance qui donne à notre entreprise une consécration de plus, je lui dois tant de reconnaissance, que je ne serais pas fâché de le récompenser ainsi qu'il le mérite ; le puis-je ?
Le Doge. Vous voudriez couper la main, et moi la tête; frapper l'écolier, moi le maître; punir Sténo, moi le sénat. Je ne puis songer à des inimitiés particulières dans la vengeance générale, universelle qui, semblable au ft-u du ciel, doit tout dévorer sans distinction , comme en ce jour où la mer recouvrit les cendres de deux villes.
IsR. Bert. A vos postes donc ! je reste un moment pour ac-
compagner le doge jusqu'au lieu de notre rendez-vous, et m'assurer qu'aucun espion n'est sur nos traces ; de là je cours me réunir à ma troupe sous les armes.
Cal. Adieu donc, — jusqu'au point du jour.
IsR. Bert. Adieu ! bon succès !
Les Conj. Il ne nous manquera pas. — Parlons ! Seigneur, adieu ! {Les conjurés se retirent. — Le doge et Israël Bertuccio restent.)
Isr.Bert. Ils sonlà nous! — notre réussite est certaine; c'est maintenant que vous allez être véritablement souverain, et vous léguerez à l'avenir un nom immortel qui dépassera les plus grands noms : on avait vu des rois frappés par des citoyens libres, des Césars immolés , des dictateurs brisés par des mains patriciennes, et des patriciens tomber sous le poignard populaire; mais jusqu'à ce jour, quel prince a conspiré la liberté de son peuple, ou risqué sa vie pour affranchir ses sujets? Loin delà, ils sont en conspiration permanente contre le peuple, s'occupant à lui forger des chaînes qu'il ne dépose que pour s'armer contre les autres peuples, ses frères, afin que l'oppression enfante l'oppression, que l'esclavage et la mort aiguisent, sans l'assouvir, l'insatiable appétit de ces Léviathans. Revenons, seigneur, à notre entreprise,— elle est grande, el la récompense plus grande encore. Mais pourquoi restez- vous immobile et pensif? il n'y a qu'un moment vous étiez tout impatience.
Le Doge. Le sort en est-il donc jeté ? faut-il qu'ils meurent?
IsR. Bert. Qui ?
Le Doge. Ceux qu'unissaient à moi le sang, une amitié que le temps et des exploits communs avaient consacrée ? — les sénateurs?
IsR. Bert. Vous avez prononcé leur sentence, et elle est juste.
Le Doge. Oui, elle le semble, et elle l'est en effet pour vous ; vous êtes un patriote, un Gracchus plébéien, — l'oracle des rebelles , le tribun du peuple; — je ne vous blâme pas , — vous agissez conformément a votre vocation ; ils vous ont frappé, opprimé, dégradé j et moi aus^i: mais jamais vous
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ne leur ave2 parlé; vous n'atez jamais rompu leur pain, partagé leur sel; vous n'avez point approché leur coupe de vos lèvres; vous n'avez point grandi et vieilli avec eux, ri, pleuré avec eux, partagé la joie de leurs banquels; vous n'avez point souri en les voyant sourire, ni échangé avec eux un bienveillant accueil; vous n'avez point eu foi en leur parole; vous ne les avez point portés, comme moi, dans voire cœur. Blés chevLUx sont blancliis; il en est de même de ceux des anciens du Conseil. Je me souviens du temps oiî notre chevelure était noire comme le plumage du corbeau; alors nous parcourions ensemble, à la poursuite de noire proie, l'archipel de ces îles arrachées à la domination du musulman perlide. Puis-je me résoudre à les voir bai*,'nés dans leur sang? Dans chaque coup de poignard qui leur sera porté je croirai voir mon propre suicide.
IsR. Bert. Doge ! doge! celle vacillation est indigne d'un enfant ; si vous n'êtes pas retombé dans une seconde enfance , rappelez votre fermeté, et ne me faites pas rougir pour vous et pour moi. Par le ciel! j'aimerais mieux succomber dans notre entreprise, ou y renoncer entièrement, que de voir l'homme que je vénère descendre de ses hautes résolutions à de pareilles faiblesses ! Vous avez versé le sang dans les batailles, vous avez vu répandre le vôlre et celui des autres; et vous vous effraieriez d'en voir couler quelques gouttes des veines de ces vampires en cheveux blancs, de ces bourreaux de tant de milliers d'hommes, qui ne feront que rendre le sang dont ils se sont gorgés?
Le Doge. Soyez indulgent pour moi ! vous me verrez marcher du même pas que vous, et prendre ma part de tous vos périls. Ne pensez pas que je chancelle dans ma résolution ; oh ! non! c'est la certitude même de tout ce que je suis décidé k faire qui me fait ainsi trembler. Mais laissons passer ces dernières émotions qui n'ont que la nuit et vous pour témoins, tous deux témoins indiflérents. Quand le moment sera venu, ce sera k moi à sonner le glas de mort et à frapper le coup terrible qui drpeuplera plus d'un palais, jettera l>as les arbres généalogiques les plus iiauls^ dispersera
leurs fruils sanglanis, et st(^rilisf ra leur fi'condilé; je le ferai, je le veux — je le dois, — je l'ai promis, et rion ne peut me dôlourner de ma deslinée; mais je ne puis envisager sans frémir ce que je dois être, ce que j'ai été ! soyez indulg; nt.
IsR. Bert. Raffermissez votre âme ; je ne sens point de tels remords; je ne les comprends pas. Pourquoi vos résolutions changeraient-elles? vous avez agi et vous agissez encore en toute liberté.
Le Doge. Ah ! sans nul doute, — vous ne sentez pas de remords, vous autres, ni moi non plus, sans quoi je te poignarderais à l'instant pour sauver des milliersdevies, etente tuant je ne serais point homicide; vous ne sentez pas de remords, vous marchez a celte oeuvre de carnage comme si ces patriciens étaient des cerfs destinés à servir de but à vos carabines. Quand tout sera fini, vous aurez le cœur content, l'àme joyeuse, et vous laverez tranquillement vos mains rouges de sang; mais moi, qui dans cet effroyable massacre irai plus loin que loi et tous les tiens, que serai-je ? que me faudra-t-il voir et faire? — 0 Dieu' ô Dieu! c'est vrai, tu as eu raison de me dire que j'agissais « par ma libre volonté, » et cependant tu le trompes; car je, veux agir ; n'en doute pas, — ne crains rien; je serai ton plus impitoyable complice! et cependant ce n'est ni a ma libre volonté ni a mon sentiment intime que j'obéis, — tous deux au contraire s'y opposent; mais il y a un enfer dans moi et autour de moi ,• et, comme le démon qui croit et tremble, j'abhorre mon action tout en la commettant. Parlons ! parlons ! va rejoindre tes compagnons, je vais réunir les partisans de ma maison ; n'en doute point, la grande cloche de Saint- Marc réveillera tout Venise, hormis son sénat égorgé; avant que le soleil plane sur l'Adrialique dans toute sa splendeur, il s'élèvera une voix do sanglols, et le mugissement des vagues sera étouffé par le cri du sang ! je suis résolu ; — partons !
IsR. Bert. De tout mon cœur! tiens la bride k ces mouvements de la passion; rappelle-toi le traitement que ces hommes l'ont fait subir, songe que ce sacriilce doit briser
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les fers de celte cité, et lui procurer des siècles de liberté et de bonheur : un tyran véritable dépeuplerait des empires, et n'éprouverait pas l'étrange pitié qui l'a ému en faveur de quelques hommes traîtres au peuple. Crois-moi, une telle pilié serait plus déplacée encore que l'indulgence du sénat pour Sténo.
Le Doge. Israël, lu as touché la corde douloureuse qui vibre dans mon cœur et y jette la dissonnance. Allons, à noire lâche! {Ils sortent.)