SCÈNE V
Le palais du patricien Lioni. Lioni dépose le masque et le manteau que les nobles vénitiens portaient en public. — Il est accompagné d'un domestique.
LiONi. Je vais me reposer; cette fête m'a véritablement fatigué; c'est la plus brillanle que nous ayons eue depuis plusieurs mois, cl pourtant je ne sais pourquoi elle m'a laissé une impression de tristesse; un poids douloureux pesait sur mon cœur, môme au milieu du tourbillon enivrant de la danse; et bien que j'eusse devant moi la dame de mon amour, que ma main loucliàt sa main, ce poids m'oppressait, glaçait ma pensée et mon sang, et couvrait mon front d'une sueur froide comme celle de la mort; j'ai essayé, à l'aide d'une gaieté feinte, de secouer cette impression; tout a été inutile. Au milieu des accords d'une musique mélodieuse, les sons lointains d'un glas de mort parvenaient distinctement k mon oreille, comme les vagues de l'Adriatique, en se brisant contrôle boulevard extérieur du LiJo, dominent, pendant la nuit, les bruits de la cité : si bien que j'ai quitté la fêle avant qu'elle fût parvenue à son point culminant ; el je viens demander k ma couche, ou des pensées plus tranquilles, ou l'oubli. — Antonio, prends mon masque et mon manteau, et allume la lampe de ma chambre.
Ant. Oui, seigneur; commaûdez-vous quelques rafraîcliissements ?
LioNi. Aucun, excepté le sommeil, et celui-là ne peut se commander. J'espère l'obtenir, malgré l'agitation que j'éprouve. [Antonio sort.) Essayons si le grand air calmera mes esprits"; la nuit est belle; le vent orageux qui soufflait de l'orient s'est retiré dans son antre, et la lune brille dans toute sa splendeur. Quel silence ! [Il s'approche d'ime croisée ouverte.) Et quel contraste avec le lieu que je viens de quitter, où l'éclat des grandes torches et la lueur plus pâle des lampes d'argent, se reflétant sur les tapisseries des murs, répandent sur la vaste obscurité de ces galeries sombres aux vitraux obscurs, une masse éblouissante de lumière arlificielle qui montre toutes choses autrement qu'elles ne sont ! C'est là qu'essayant de rappeler le passé, après une heure pénible employée à la toilette pour donner à son visage les teintes de" la jeunesse, après maint regard jeté sur la glace trop fidèle, la femme flétrie par l'âge s'élance dans tout l'orgueil de la parure; se fiant à celte lumière trompeuse et indulgente, elle oublie ses années et croit qu'on les oublie, mais elle se trompe. C'est là que la jeunesse, qui n'a pas besoin de ces vains atours et n'y songe même pas, vient gaspiller sa fraîcheur véritable, sa santé, sa beauté virginale, dans l'atmosphère malsaine d'une foule échauffée par l'ardeur du plaisir. Elle sacrifie ses heures de repos à ce qu'elle prend pour du plaisir; et demain les premiers rayons du jour éclaireront des joues livides, des yeux éteints, qui avaient encore bien des années à attendre avant que l'âge leur donnât cet aspect. La musique; le banquet, la coupe écumante, les guirlandes, les fleurs, le parfum des roses, — les yeux brillants, les parures éclatantes, — les bras d'albâtre, les chevelures d'ébène, — les tresses, les bracelets, les seins surpassant en blancheur le plumage des cygnes, les colliers ruisçelant des trésors de l'Inde, mais moins éblouissants encore que ce qu'ils entourent ; ces robes légères et flottantes, comme ces légers nuages qui s'interposent entre le ciel et nos regards; ces pieds agiles, ces pieds de sylphides, dont lagra-
lOi OEUVRES DE LORD EYRON.
cieiise petitesse laisse deviner la symétrie secrète du beau corps qui se termine si bien ; — toute l'illusion de cet éblouissant tableau, ces enchantements réels et mensongers de l'art et de la nature qui nageaient devant moi jusqu'à me donner des vertiges, ces spectacles de la beauté dont s'enivraient mes yeux, comme l'Arabe du désert quand un mirage trompeur présente à sa soif abusée l'onde limpide d'un lac imaginaire, tout cela a disparu! — Il n'y a plus autour de moi que les flols et les étoiles, — qui se reflètent dans l'Océan; spectacle plus beau que celui des torches dont une glace opulente réfléchit la lumière ; et le vaste firmament, qui est à l'espace ce que l'Océan est à la terre, déroule au loin ses plainesd'azur, rafraîchies par le premier souffle du printemps. Au haut des cieux, la lune s'avance calme et belle; elle éclaire de sa lumière paisible les murs orgueilleux de ces vastes palais assis au milieu des flots; à les voir avec leurs colonnes de porphyre, leurs façades magniiiques, ornées des marbres conquis à l'Orient, ainsi rangés comme des autels le long du vaste canal, on les prendrait pour autant de trophées glorieux, sortis du sein des eaux; et leur aspect n'est pas moins imposant que ces géants de l'architecture, ces masses colossales et mystérieuses qui semblent élevées par des Titans, et qui, dans les plaines de l'Egypte, rappellent un passé dont il ne reste point d'autres annales. Tout est paisi- \\ et doux : aucun son rude ne se fait entendre ; et, s'harmoflisantavecla nuit, toulce qui semeut glisse dans l'air comme un esprit aérien. Les sons d'une guitare vigilante, qu'un amant fuyant le sommeil fait entendre sous le balcon de sa maîtresse éveillée; le bruit léger d'ime croisée qui s'ouvre avec précaution pour lui faire connaître qu'il est entendu, pendant que le cœur du jeune homme frémit comme la corde mélodieuse en voyant une main jeune, délicate, blanche comme la lumière de la lune, avec laquelle elle se confond, qui tremble en ouvrant la fenêtre défendue pour faire entrer l'amour avec l'harmonie ; la clarté phosphorique que la rame faft jaillir, le scintillement rapide des lumières lointaines sur les gondoles qui effleurent les ondes; les chants des gondoliers
qui se répondent en chœur; une ombre qui ça et Ib, se projelle sur le Riallo; le faîle brillant d'un palais, ou la pointe d'un obélisque: voila tout ce qui frappe l'oreille ou la vue dans la cité, fille de l'Océan et reine de la teire. — Qu'elle est bitnfaisante et douce celte heure de silence! 0 nuit! je te rends grâces, car lu as dissipé ces horribles pressentiments que je ne pouvais écarter au milieu de la foule; et maintenant, avec le secours salutaire de ta paisible et bénigne influence, je vais m'élendre sur ma couche, quoique ce soit vraiment faire injure à une nuit si belle que de l'employer à dormir. [On entend frapper au dehors.)
Écoutons! Quel est ce bruit? Qui vient me voir a pareille heure? {Entre Antonio,)
A.NT. Seigneur, un homme qui vient, dil-il, pour affaires urgentes, implore la faveur d'être introduit près de vous.
LiONi. Est-ce un étranger?
Ant. Sa ligure est cachée sous son manteau, mais sa voix et ses gestes ne me sont pas inconnus; je lui ai demandé son nom, mais il paraît répugner à le dire a tout autre qu'à vous; il demande avec instance qu'on lui permette de vous approcher.
LiOM. Il y a quelque chose d'étrange dans l'heure que cet homme a choisie pour me voir, et dans la manière dont il se présente! cependant il n'y ^ pas grand danger a courir; ce n'est pas chez eux que les nobles sont poignardés; après tout, néanmoins, quoique je ne me connaisse pas d'ennemis a Venise, il est sage d'user de quelques précautions. Fais-le entrer, et retire-toi; mais appelle quelques-uns de les camarades, qui se tiendront dans la pièce voisine. — Quel peut être cet homme? [Antonio sort et rentre aussitôt accompagné de Bertram, enveloppé de son manteau.)
DiiRT. Seigneur Lif)ni, je n'ai point de temps a perdre, ni vous non plus. — Faites retirer ce domestique; j'ai à vous parler en particulier.
LioNi. 11 me semble reconnaître la voix de IJerlram ; — sors, Antonio. — Maintenant, étranger, que voulez-vous de moi à celle heure ?
Bert. Une faveur, mon noble patron ; vous en avez accordé un grand nombre k votre pauvre client Bertram; ajoutez celle-ci a toutes les autres, et vous le rendrez heureux.
LiONi. Tu m'as connu, dès l'enfance, toujours prêt a t'être utile, et à te procurer dans ta condition tous les avantages auxquels un homme de ta classe peut légitimement prétendre; je te promettrais d'avance det'accorder ce que tu as à me demander si, en considérant l'heure indue et le mode étrange de ta visite, je ne soupçonnais quelque motif mystérieux.— Mais parle: — que l'est-il arrivé? quelque folle et subite querelle ? — une rasade de trop? une rixe ? un coup de poignard ? — de ces choses qui arrivent tous les jours ? Pourvu que tu n'aies pas versé de sang noble, je te garantis ta sûreté; mais alors il faut t'éloigner, car des amis et des parents irrités, dans le premier emportement de la vengeance, sont plus à craindre a Venise que les lois
Bert. Seigneur, je vous remercie ; mais...
LiONi. Mais quoi ? tu n'as pas levé une main téméraire contre un homme de noire ordre ? Si cela est, pars, fais, et ne l'avoue pas ; — je ne voudrais pomt ta mort, — mais dans ce cas mon devoir me défend de te sauver ! quiconque a versé du sang patricien...
Bert. Je viens pour sauver du sang patricien et non pas pour en répandre! Il faut que je me hâte de parler; chaque minute perdue peut entraîner la perte d'ime vie , car le temps a échangé sa faux tardive contre une épée a deux tranchanls; et, au lieu de sable, il va prendre la cendre des sépulcres pour remplir son sablier! — gardc-fot de sortir demain! '
LiONï. Pourquoi pas? que signifie cette menace?
Bert. N'en cherche pas la signilication,mais fais ce que je te demande en grâce; — demain ne Itouge pas de ton palais, quels que soient les bruits que tu entendras ; quand le mugissement de la foule, — les clameurs des femmes, — les cris des enfants, — les gémissements des hommes, — le cliquetis des armes, — les roulements du tambour, — le son aigu du clairon, la voix des cluciies bundissanles, fcraieut en-
tendre à la fois leur vaste et effrayant concert, — ne sors pas que le tocsin n'ait cessé, et môme pour cela attends mon retour.
LiONi. Encore une fois, qu'est-ce que cela veut dire ?
Bert. Encore une fois, ne me le demanfle pas; mais par tout ce qui est sacré pour toi sur la terre et au ciel, par toutes les âmes de les pères, — par l'espérance que tu as de marcher sur leurs traces, et de laisser après toi des descendanls dignes d'eux et de toi, — par tout ce qu'il y a de bonheur dans ton passé et ton avenir, — par tout ce que tu as à craindre dans ce monde et dans l'autre, — par tous les bienfaits que je te dois, et dont je m'acquitte aujourd'hui par un bienfait plus grand, reste cliez toi, — repose-toi de ta sûreté sur tes dieux domestiques et sur ma parole si tu fais ce que je te conseille; — sinon, tu es perdu.
LiONi. Je me perds, en effet, dans l'étonnement qui me saisit; sûrement lu es dans le délire. Qu'ai-je à craindre? quels sont mes ennernis ? si j'en ai, pourquoi es>-tu ligué avec eus, toi? ou pourquoi as-tu attendu jusqu'à ce moment pour m'avertir ?
Bert. Je ne puis répondre à cela. Sortiras-tu en dépit de cet avis fidèle ?
LiONi. Je ne suis pas homme k me rendre à de vaines menaces dont j'ignore la cause. A quelque heure que le Conseil s'assemble, je ne serai pas du nombre des absents.
Bert. Ne me parle point ainsi. Encore une fois, es-tu décidé a sortir ?
LioNi. Je le suis, et rien ne m'en empêchera.
Bert. Alors, que le ciel ait pitié de ion âme ! — Adieu ! . . .
{H se dispose à s'éloigner )
LiONi. Arrête. — Quelque chose de plus que ma propre sûreté m'oblige à te rappeler; nous ne devons pas nous quitter ainsi, Bertram ; il y a longtertips que je te connais.
Bert. Depuis mon enfance, seigneur, vous avez été mon protecteur : a cet âge d'insouciance où le haut rang oublie, ou plulnl n'a point encore appris a se rappeler ses froides prérogalivcs, îious étions ensemble, nous avons souvent mêlé
nos jeux, nos sourires et nos larmes; mon pore était le client de voire père, et moi j'étais, pour ainsi dire, le frère nourricier de son (ils; nous avons passé ensemble plusieurs années. Moments heureux! moments chers à mon cœur! oh! qu'ils étaient dilTcn-ents de celui-ci!
LiONi. Berlram, c'est toi qui les as oubliés.
Bert. Ki maintenant, ni jamais ; quoi qu'il pût advenir, je vous aurais sauvé. Quand nous devînmes hommes, quand vous vous livrâtes aux affaires publiques, comme il convenait a votre rang, et que d'Iiumbles occupations devinrent le partage de l'humble Bertram, il ne fut cependant point oublié par vous; et si la fortune ne m'a pas été plus favorable, ce n'est pas la faute de celui qui est venu fréquemment à mon aide et m'a soutenu dans ma lutte contre les circonstances, ce torrent qui entraîne le faible. Jamais sang noble n'échauffa un cœur plus noble que le vôtre ne s'est montré à l'égard de Bertram, le pauvre plébéien. Que les sénateurs, vos collègues, ne vous ressemblent-ils!
Lfoni. Qu'as-tu à dire contre les sénateurs ?
Bert. Bien.
LiONi. Je sais qu'il est des esprits farouches et turbulents, qui complotent dans l'ombre, qui se retirent dans les lieux écartés et ne sortent que la nuit, enveloppés de leur manteau , pour nous maudire; des soldats licenciés, des anarchistes mécontents, d'effrénés libertins, vils suppôts des tavernes; tu ne hantes point ces gens. Il est vrai que depuis quelque temps je t'ai perdu de vue; mais je l'ai connu menant une vie rangée, tu ne te liais qu'avec d'honnôles gens, la mine était joviale. Que l'est-il donc arrivé ? Ton œil creux, tes joues pâles, ton maintien agité, semblent indiquer un cœur od luttent la douleur et la honte.
Bert. Douleur et honte plutôt à la tyrannie maudite qui infecte jusqu'à l'air qu'on respire h Venise el fait délirer les hommes, comme aux derniers moments de son agonie le pestiféré exhale une âme en démence!
LiON[. Berlram, des scélérats t'ont endoctriné; ce ne sont là ni ton langage ni les sentiments d'autrefois; quelque mi-
MARINO FALIEftO. ACTE fV, SCÈNE I, 109
S(f!rab]e a soufflé dans ton âme le méconlenlement. Je ne veux pas que tu te perdes ainsi. Tu étais bon et humain; tu n'es pas né pour les actes de bassesse que le vice et le crime voudraient le faire commettre ; avoue-moi tout. — Confie-toi h moi. — Tu me connais. — Qu'avez-vous donc résolu de faire, loi et 1rs tiens, que moi, qui suis ton ami, moi, le fils unique de l'ami de Ion père, en sorte que notre aflection est un héritage que nous devons Iransmellre a nos enfants tel que nous l'avons reçu, ou même en y ajoutant encore ; qu'as-lu donc résolu de faire, que moi, je doive te regarder comme im homme dangereux, et me tenir renfermé chez moi comme une jeune fille malade ?
Bert. Ne m'interrogez pas davantage; il faut que je parte.
LiONi. Et moi, que je sois assassiné! Parle, n'est-ce pas là ce que tu disais, mon cher Bertram ?
Bert. Qui parle d'assassiner ? ai-je parlé d'assassiner ? — C'est faux ! je n'ai pas prononcé un pareil mot.
LiONi. Tu ne l'as pas prononcé; mais dans ton œil sauvage, si différent de ce que je l'ai connu, je vois reluire l'homicide. Si c'est de ma vie qu'il s'agit, prends-la; — je suis d('s;irmé, — et alors pars ! Je ne voudrais pas la tenir de la capricieuse pitié d'êtres pareils à toi et à ceux qui t'emploient.
Bert. Pour épargner ta vie je mets la mienne en péril; pour qu'il ne soit pas touché à un seul de tes cheveux j'expose des milliers de têles, et quelques-unes aussi nobles, plus nobles même que la tienne.
Lio.Ni. En vérité, excuse-moi, Bertram; je ne mérite pas qu'on m'excepte d'hécatombes aussi illustres. — Qui sont ceux qui courent des dangers et ceux qui nous en menacent ?
Bert. Venise et tout ce qu'elle renferme sont comme une famille que la discorde a divisée, et ils périront avant le crépuscule de demain.
LiONi. Nouveaux mystères, plus effrayants encore! Il paraît que toi, ou moi, ou peut-être tous deux, nous louchons à noire perle. Explique-toi sans détour, et lu sauves la vie, et tu te comres de gloire; car il est plus glorieux de sauver
no CEDVRES DE LORD BYRON.
que de tuer, et surtout de tuer dans l'ombre. — Fi donc, Bertram! un tel rôle ne saurait te convenir; il serait beau, vraiment, de le voir porter sur une pique, aux yeux du peuple frissonnant d'horreur, la tête de celui dont le cœur le fut ouvert! Et ce peut être la ma destinée; car, j'en fais ici serment, quel que soit le péril dont tu me menaces, je sortirai, à moins que tu ne me fasses connaître les motifs et les conséquences de la démarche qui t'amène ici.
Bert. N'est-il donc aucun moyen de te sauver ? Les minutes volent, et tu es perdu! — toi! mon seul bienfaiteur, le seul êlre qui me soit resté fidèle dans toutes mes vicissitudes! Cependant, ne fais pas de moi un traître,* laisse-moi *te sauver, — mais épargne mon honneur.
LiONi. Où peut être l'honneur dans une ligue de meurtriers? Qui sont les traîtres, sinon ceux qui trahissent l'Étal ?
Bert. Une ligue est un contrat d'autant plus sacré pour les cœurs honnêtes qu'il-s ne sont liés que par leur parole. A mon sens, il n'est pas de traître plus odieux que celui dont la trahison domestique enfonce le poignard dans des cœurs qui s'étaient fiés à lui.
LiOM. Et qui enfoncera le poignard dans le mien?
Bert. Ce ne sera pas moi. J'aurais pu résoudre mon âme a tout, hormis à cela. Tu ne dois pas mourir, toi! Juge combien la vie m'est chère, puisque je risque tant de vies, que dis-je! la vie des vies, la liberté des générations a venir, pour ne pas être l'assassin que lu me soupçonnes d'être ! — Une fois, une fois encore, je t'en conjure, ne franchis pas le seuil de ton palais.
LiONi. C'est en vain. — Je sors a l'instant même.
Bert. Alors, périsse Venise plutôt que mon ami! Je vais dévoiler, — livrer, — trahir, — détruire! — Oh! l'infâme scélérat que je vais devenir à cause de loi !
LiONi. Dis plutôt le sauveur de ton ami et de l'État! — Parle, — n'hésile pas; toutes les récompenses, tous les gages que lu réclameras pour ta sûrelé et ton bien-êlre le seront accordés. Je te promets toutes les richesses que l'État accorde a ses plus digues serviteurs; la noblesse elle-même sera
ton partage, pourvu que tu te montres sincère et repentant.
Bert. J'ai fait de nouvelles réflexions; cela ne se peut. — Je l'aime, — tu le sais, — ma présence ici en est la preuve, et quoique la dernière, ce n'est pas la moindre; mais après avoir rempli mon devoir envers toi, je dois le remplir envers mon pays. Adieu ! — nous ne devons plus nous revoir dans celle vie ! — adieu !
LiOM. Holà! — Antonio! — Pedro! — gardez la porte, que personne ne passe ! — Qu'on arrête cet homme ! {Entrent Antonio et d'autres domestiques armés , qui saisissent Bertram.)
LiONi. Ayez soin qu'il ne lui soit fait aucun mal. Apportezmoi mon épée et mon manteau ; mettez quatre rames a la gondole. Dépêchez vous î {Antonio sort.) Nous irons chez Giovanni Gradenigo, et nous enverrons chercher Marc Cornaro. — Ne crains rien, Berlram, cette violence n'est pas moins nécessaire a ta sûreté qu'à celle de TÉlat.
Bert. Oùvas-lu me conduire prisonnier?
LiOM. D'abord au conseil des Dix, puis chez le doge.
Bert. Chez le doge ?
LiOM. Assurément. N'est-il pas le chef de l'État?
Bert. Au lever du soit il, peut-être...
LioNi. Que veux-lu dire? — Mais nous saurons cela plus tard.
Bert. En as-tu la certitude?
LiOM. Aulant que l'emploi des moyens de douceur nous permet de l'avoir; au cas où ils ne sufliraient pas, tu connais les Dix et leur tribunal; lu sais que Saint-Marc a des caclio's, t't ces cachots des tortures!
Bzi.r. Applique-les donc avant l'aurore qui va bientôt paraître. — Encore un mot comme celui-là, et lu périras dans les supplices de la mort à laquelle tu me crois réservé.
{Antonio rentre.)
Ant. La gondole vous attend, seigneur, et tout est prêt.
LiOM. Veillez sur le prisonnier!... Berlram, nous raisonnerons ensemble en nous rendant au palais du Magnitlco, le sage Gradenigo. {Us sortent.)
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