IRAD, JAPHET
Ir. Ne te laisse point abattre : que sert de promener ainsi tes pas errants, d'ajouter ton silence à celui de la nuit, et de lever vers les étoiles tes yeux chargés de pleurs? Elles ne peuvent rien pour toi.
Jap, Mais leur vue me fait du bien; peut-être qu'en ce moment elle les regarde comme moi. Il me semble qu'un objet si beau devient plus beau encore quand ses regards se fixent sur la beauté, rélernelle beauté des choses immortelles. 0 Anah!
Ir. Mais elle ne t'aime pas.
Jap. Hélas!
Ir. Et l'orgueilleuse Abolibamah me dédaigne également.
Jap. Je plains aussi ton sort.
Ir. Qu'elle garde son orgueil ; le mien m'a donné la force de supporter ses mépris ; peut-être l'avenir se chargera de me venger.
Jap. Peux-tu trouver de la joie dans une telle pensée ?
Ir, Ni joie ni douleur. Je l'aimais sincèrement, je l'aurais plus aimée encore si elle m'avait payé de retour : maintenant je l'abandonne a des destinées plus brillantes, si elles lui semblent telles.
Jap. Quelles destinées?
Ir. J'ai lieu de croire qu'elle en aime un autre.
Jap. Anah ?
Ir. Non, sa sœur.
Jap. Quel autre?
Ir. C'est ce que j'ignore; mais son air, sinon ses paroles, me dit qu'elle en aime un autre.
Jap. Oui ; mais il n'en est pas de même d'Anah ; elle n'aime que son Dieu.
Ir. Que t'importe qui elle aime, si elle ne l'aime pas?
Jap. C'est vrai; mais j'aime.
LE CIEL ET LA TERRE. SCÈNE II. 4ti3
Ir. El moi aussi, j'aimais.
Jap. Et mainlenaril que lu n'aimes plus, ou crois ne plus aimer, en es-lu plus heureux ? 1r. Oui.
Jap. Je te plains.
Ir. Moi! et de quoi?
Jap. D'ôlre heureux, privé que lu es de ce qui fait mon tourment.
Ir. Je mets l'amertume de les paroles sur le compte de ton esprit malade, et je ne voudrais pas sentir comme toi pour plus d'or que n'en rapporteraient les troupeaux de nos pères si on les échangeait contre le métal des enfants de Gain, — contre cette poussière jaune qu'ils essaient de nous offrir en payement, comme si celte matière inutile et décolorée , ce rebut de la terre, pouvait être l'équivalent du lait , de la laine, de la chair, des fruits, et de tout ce que nos troupeaux et le désert produisent. — Va! Japhet, adresse les soupirs aux étoiles, comme les loups hurlent a la lune ; — je vais me livrer au repos.
Jap. J'en ferais autant si je pouvais reposer. Ir. Tu ne viens donc pas à nos tentes ? Jap. Non, Irad ; je vais me rendre à la caverne qui communique, dit-on, avec le monde souterrain, et livre passage aux esprits intérieurs de la terre quand ils viennent errer sur sa surface.
Ir. Et pourquoi ? qu'as-tu a faire la ? Jap. Je vais chercher dans la sombre tristesse de ce lieiï un adoucissement à la mienne : ce lieu de désolation convient à mon cœur désolé.
Ir. Mais il offre des dangers. Des bruits et des apparitions étranges l'ont peuplé de terreurs. Je veux l'y accompagner.
Jap. Non, Irad ; crois-moi, je n'ai aucune mauvaise pensée, et ne crains aucun mal.
Ir. Mais moins il y a de rapport entre toi et les êtres malfaisants, plus ils te seront hostiles : tourne les pas d'uu autre côté, ou permets que je reste avec loi.
i54 ŒUVRES DE LORD BYRON.
Jap. Ni l'un ni l'autre, Irad; je dois m'y rendre seul. Ir. Alors, que la paix soit avec toi! [Irad s'éloigne.) Jap. La paix ! je l'ai cherchée la où elle devrait se trouver, dans l'amour, — et avec un amour qui peut-être en était digne; et, à sa place, qu'ai-je obtenu ? — un cœur accablé, — un esprit découragé, — des jours monotones, des nuits inexorables au doux sommeil. La paix! quelle paix île calme du désespoip, le silence de la forêt solitaire, interrompu seulement par le souffle de la tempête qui fait gémir ses rameaux ; tel est l'état sombre et agité de mon âme épuisée. La terre est devenue perverse; des signes et des présages nombreux annoncent qu'un changement approche et qu'une catastrophe terrible menace les êtres périssables. 0 mon Anah ! quand viendra l'heure redoutable, quand s'ouvriront les sources de l'abîme, tu aurais pu trouver un refuge sur mon- cœur; il t'aurait abritée du couroux des éléments, ce cœur, qui battit vainement pour toi, et qui alors battra plus vainement encore, tandis que le tien... — 0 Dieu ! que ta colère l'épargne , elle au moins ! elle est pure au milieu des pécheurs, comme une étoile au sein des nuages qui voilent quelque temps sa splendeur sans pouvoir l'éteindre. Mon Anah ! combien je t'aurais adorée ! mais tu ne l'as pas voulu ; et néanmoins je voudrais te sauver, — je voudrais te voir vivre encore quand l'Océan sera le tombeau de la terre ; quand, sans plus rencontrer de rocs ni de bancs de sable qui l'arrêtent, le Lévialhan, roi de la mer sans rivage et de l'univers liquide, s'étonnera de l'immensité de son empire.
(Japhet s'éloigne.) Viennent NOÉ et SEM.
NoÉ. OÙ est ton frère Japhet ?
Sem. 11 est allé, a-t-il dit, trouver Irad, selon sa coutume; mais je crains qu'il ne se soitdirigé vers les tentes d'Anah, autour desquelles on le voit errer chaque nuit comme une colombe voltige autour de son nid dévasté; ou peut-être a-t-il porté ses pas vers la caverne qui s'ouvre au cœur de l'Ararat.
NoÉ. Que fait-il là ? c'est un lieu mauvais sur cette terre, OÙ tout est mauvais^ car il s'y rassemble des êtres pires en*
core que les hommes pervers. Il persiste à aimer cette fille d'une race condamnée, celte fille qu'il ne pourrait épouser lors même qu'elle l'aimerait, et elle ne l'aime pas. Oh ! cœurs malheureux des hommes! faut-il qu'un fils de mon sang, connaissant la destinée et la perversité de la race actuelle des humains, et sachant que son heure approche, se livre à des sentiments qui lui sont interdits ! Conduis-moi, il faut que nous le trouvions.
Sem. Ne va pas plus loin, mon pèrej je vais chercher Japhet.
NoÉ. Ne crains rien pour moi ; les êtres malfaisants ne peuvent rien contre l'homme élu par Jéhovah. — Marchons.
Sem. Vers les tentes du père des deux sœurs ?
NoÉ. Non, vers la caverne du Caucase. {Noé et Sem 5'éloignent.)