SCÈNE III
Les montagnes. ^ Une caverne, et les rochers du Caucase. JAPHET, seul.
Solitudes, qu'on dirait éternelles ; et toi, caverne dont on ne peut mesurer la profondeur; et vous, montagnes, si pittoresques et si terribles dans votre beauté, avec la majestueuse rudesse de vos rochers, et vos arbres gigantesques qui enfoncent leurs racines sur la pierre escarpée, où le pied de l'homme, s'il pouvait atteindre jusque-là, n'oserait se poser! — Oui, vous semblez éternelles, et pourtant, dans quelques jours, peut-être même dans quelques heures, vous serez changées, brisées, renversées devant la masse des eaux; elles pénétreront jusque dans les dernières profondeurs de cette caverne , qui semble conduire dans un monde souterrain, et les dauphins se joueront dans la lanière du lion ! Et l'homme! — ô hommes ! ô mes frères ! quel autre que moi pleurera sur votre tombe universelle ? qui survivra pour vous pleurer ? Hélas ! homme comme vous, en quoi ai-je mérité de vivre plus que vous? Que deviendront les lieux chéris où je venais rêver à mon Anah alors que j'espérais encore, et les solitudes plus sauvages , mais non moins chères peut-
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être, où je venais exhaler mon désespoir ? Se peut-il, grand Dieu ! quoi ! ce pic orgueilleux dont la cime étincelante ressemble à une étoile lointaine, disparaîtra sous les flots bouillonnants ! Le soleil levant ne viendra plus refouler loin de sa cime les flottantes vapeurs; le soir, nous ne verrons plus derrière sa tête '''abaisser le large disque du jour, en laissant sur son front une couronne brillante de mille couleurs ! Il ne sera plus le phare du monde, où les anges venaient prendre terre, comme au lieu le plus rapproché des étoiles ! Se peutil que ce mot, « jamais plus, » soit fait pour lui, pour toute chose , excepté pour nous et les créatures rampantes réservées par mon père sur l'ordre de Jéhovah! Ces créatures, mon père les sauvera, et moi je n'aurai pas le pouvoir de soustraire la plus charmante des filles de la terre à une condamnation h. laquelle échapperont le serpent et sa femelle ; car ils vivront, ces reptiles, pour conserver et propager leur espèce, pour siffler et piquer dans quelque nouveau monde sorti fumant et humide encore du limon qui doit recouvrir le cadavre de celui-ci jusqu'à ce que, sous la chaleur du soleil, le marais salé redevienne un globe habitable, et doit servir de monument unique et de sépulcre universel a des myriades d'êtres actuellement pleins de vie ! Que de souffle arrêté en un jour ! Monde jeune et beau, dévoué à la destruction, c'est avec un cœur brisé que je te contemple jour par jour, nuit par nuit, ces jours et ces nuits qui sont déjà comptés ! Je ne puis te sauver , je ne puis même sauver celle dont l'amour m'eût fait t'ai mer encore davantage ; mais je suis une portion de ton argile, et je ne puis penser k ta fm prochaine sans éprouver... — 0 Dieu! peux-tu bien...— .
(On entend sortir de la caverne un bruit semblable à un vent violent, puis des éclats de rire. — Un Esprit apparaît. )
Jap. Au nom du Très-Haut, qui es-tu ?
L'Esp. [riant). Uà\ ha! ha!
Jap. Par tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre, parle. L'Esp. [riant). lia! ha!
Jap. Par le déluge qui s'approche! par la terre que l'Océan va engloutir! par l'abîme qui va ouvrir toutes ses sources!
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par le ciel qui va convertir en mers ses nuées! parle Tout- Puissant qui crée et brise! fantôme inconnu, vague et terrible, parle-moi! pourquoi ris-tu de cet effroyable rire?
L'Esp. Pourquoi pleures-tu?
Jap. Pour la terre et tous ses enfants.
L'Esp. Ha! ha! ha! {L'Esprit disparaît.)
Jap. Comme ce démon insulte aux tortures du monde, a la ruine prochaine d'un globe sur lequel le soleil luira sans y trouver dévie k réchauffer! Comme la terre dort! Et tout ce qu'elle enserre dort aussi, à la veille de mourir! Pourquoi s'éveilleraient -ils? pour aller au-devant de la mort? Quels sont ces objets qui ressemblent à la mort vivante, et parlent comme des êlres nés avant ce monde expirant ? Ils approchent comme des nuages !
( Divers Esprits sortent de la carême. ) Un Esp. Réjouissons-nous ! la race abhorrée qui n'a pu conserver dans Éden son haut rang, mais a prêté l'oreille k la voix de la Science isolée de la Puissance, touche a l'heure de sa mort! Ce n'est pas lentement, un à un, qu'ils doivent succomber; ce ne seront pas la gloire, la douleur, les années, les chagrins du coeur, la marche destructive du temps qui les moissonneront. Voici venir leur dernier jour; la terre deviendra un océan! et sur l'immensité des vagues, il n'y aura de souffle que celui des vents! Les anges fatigueront leurs ailes sans trouver un lieu pour s'abattre; pas un rocher n'élèvera sa cime du milieu de ce tombeau liquide, pour offrir un refuge au Désespoir, ou signaler l'endroit où il expira, après avoir longtemps promené ses regards sur une mer sans limites, attendant un reflux qui n'est point arrivé. Partout sera le vide, partout la destruction ! Un autre élément sera le roi de la vie, et les enfants abhorrés de la poussière périront tous ; et de toutes les couleurs de la terre, il ne restera plus qu'un azur sans bornes; et tout sera changé sur la montagne pittoresque et dans la plaine unie ; les cèdres et les pins lèveront en vain leurs cimes. Tout sera submergé dans l'inondation universelle; l'homme, la terre et le feu mourront; le ciel et la terre n'offriront plus aux yeux de l'Eternel
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qu'un espace immense et sans vie. Sur l'écume des flols, qui construira une demeure?
Jap. {s'avançant). Ce sera mon père! La semence de îa terre ne périra pas ; le mal seul sera retranché. Loin d'ici, démons qui triomphez du malheur des hommes, qui hurlez votre hideuse joie alors que Dieu détruit ce que vous n'osez détruire ! Hâtez-vous de fuir ! retournez dans vos antres souterrains! jusqu'à ce que les vagues vous poursuivent dans vos profondes retraites, et que voire fatale race, lancée au loin dans l'espace, devienne le misérable jouet de tous les vents.
L'Esp. Fils de l'élu ! quand toi et les tiens vous aurez bravé le vaste et terrible élément; quand sera brisée la barrière de l'abîme, toi et les tiens serez-vous bons et heureux? — Non ! la douleur sera le partage du nouveau monde et de la race nouvelle. — Les hommes geront moins beaux, ils vivront moins longtemps que ces glorieux géants qui parcourent ce globe dans leur orgueil , que ces fils nés des amours du ciel avec les vierges de la terre. Il ne vous restera du passé que les larmes; et n'as-tu pas de honte de survivre a tes frères, de continuer à manger, à boire, à engendrer ? Se peut-il que lu aies le cœur assez lâche et assez vil pour entendre annoncer celte immense destruction sans éprouver la douleur courageuse qui le porterait à attendre les flots appelés pour dissoudre le monde, plutôt que de partager l'asile de ton père favorisé, et de bâtir ta demeure sur la tombe de la terre noyée? Il n'est qu'une âme aveugle et lâche qui consente à survivre à son espèce. La mienne hait la tienne, comme appartenant à une autre classe d'êtres; mais nous ne haïssons pas notre propre race. Il n'en est aucun parmi nous qui n'ait laissé dans le ciel un trône vacant, pour habiter ici dans l'obscurité, plutôt que de laisser ses frères souffrir sans lui. Va, misérable! — vis, et donne une vie comme la tienne à d'autres misérables ! El quand les flots destructeurs mugiront sur leurs ravages accomplis, porte envie aux géants patriarches qui ne seront plus, méprise ton père pour leur avoir survécu! et toi-même, rougis d'être SOQ ûls !
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( La voix des Esprits s'élève en chœur du sein de la caverne. )
Choeur des Esp. Réjouissons-nous! la voix humaine ne viendra plus dans les airs interrompre notre joie par ses prières; les hommes n'adoreront plus; et nous, qui depuis des siècles avons cessé d'adorer le Seigneur par qui la prière est impérieusement exigée, aux yeux de qui l'omission d'un sacrifice est un crime, nous verrons se déchaîner les sources amères de l'abîme jusqu'à ce qu'un seul élément fasse l'œuvre de tous les autres dans le chaos, et périr ces créatures orgueilleuses de leur chétive argile, et leurs os blanchis, éparpillés dans les cavernes, dans les antres, dans les crevasses des montagnes, où la merles poursuivra jusque dans leurs dernières retraites ; les animaux eux-mêmes, dans leur désespoir, cesseront de faire la guerre à l'homme et de s'attaquer entre eux, et le tigre se couchera pour mourir à côté de l'agneau, comme s'il était son frère ; et toutes choses redeviendront ce qu'elles étaient, silencieuses et incréées, à l'exception du ciel ; seulement il sera fait une courte trêve avec la mort; elle consentira a épargner de faibles débris de la création antérieure, à la condition d'engendrer de nouvelles nations pour son usage; ces débris flotteront sur les eaux du déluge, et quand elles seront retirées, quand la chaleur du soleil aura cuit et raffermi le sol fumant encore, ils donneront le jour k de nouveaux êtres ; et alors reviendront les années, — les maladies, — les douleurs, — les crimes, avec leur cortège d'agitation et de haine, jusqu'au jour...
Jap. [les interrompant). Où la volonté éternelle daignera expliquer ce rêve de biens et de maux, rappeler a lui tous les temps et toutes choses, les rassembler sous ses puissantes ailes, abolir l'enfer ! et, rendant a la terre régénérée sa beauté primitive, lui restituer son Eden dans un paradis sans fm, où l'homme ne pourra plus succomber comme il l'a déjh fait, où les démons eux-mêmes seront justes !
Les Esp. Et quand s'accomplira cette merveilleuse prophétie ?
Jap. Quand le Rédempteur viendra, d'abord dans les souffrances, puis dans sa gloire.
Un Esp. Jusque-là continuez à vous débattre sous votre chaîne mortelle, jusqu'à ce que la terre ait vieilli; faites une guerre inutile, et à vous-mêmes, et à l'enfer, et au ciel, jusqu'à ce que les nuages soient rouges des vapeurs exhalées du sang des champs de bataille. Il y aura de nouveaux temps, de nouveaux climats, de nouveaux arts, de nouveaux hommes; mais les vieilles larmes, les vieux crimes, les vieux maux d'autrefois, continueront à se reproduire parmi vous sous différentes formes; les mêmes tempêtes morales submergeront l'avenir, comme les vagues dans quelques heures les tombeaux des géants glorieux ^.
Chœur des Esp. Frères! réjouissons-nous! Mortel, adieu! Écoulez! écoutez! déjà nous entendons la voix lugubre de l'Océan qui s'enfle et gronde; les vents balancent déjà leurs ailes rapides ; les nuages ont presque rempli leurs réservoirs; les sources de l'abîme vont se déchaîner, et les cataractes du ciel vont s'ouvrir *; et cependant les hommes voient ces redoutables présages sans en prendre souci ; — leur aveuglement continue comme par le passé. Nous entendons des bruits qu'ils ne peuvent entendre; la menaçante armée des tonnerres se rassemble ; mais son arrivée est différée encore de quelques heures; les bannières brillent déjà dans les cieux, mais elles ne sont pas encore déployées, et le regard perçant des Esprits peut seul les apercevoir. Hurle ! hurle! ô Terre! tu es plus rapprochée de ta mort que de ton berceau récent; tremblez, montagnes, qui devez bientôt disparaître sous le débordement des flots ! les vagues viendront assaillir les cimes de vos rochers; et les coquillages, les petits coquillages, les hOtes les plus chétifs de l'Océan, seront déposés là où l'aigle couve maintenant ses aiglons. — Quels cris il fera entendre en planant sur la mer impitoyable! En vain il appellera à lui sa naissante famille, la vague envahissante seule lui répondra; — c'est vainement aussi que l'homme lui enviera ses larges ailes qui ne le sauveront pas; — où pourra-t-il reposer son vol alors qu'à perte
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de vue l'espace ne lui offrira que l'Océan, son tombeau? Frères, réjouissons-nous! élevons les accents de nos voix surhumaines ! — Tout mourra, hormis un faible débris de la postérité de Seth, — de la postérité de Seth, soustraite à la mort, et réservée à de futures douleurs. Mais des fils de Caïn aucun ne survivra, et toutes ses filles si belles seront englouties sous les vagues dévastatrices; ou, flottant à leur surface, leurs longs cheveux épars sur les ondes, elles accuseront la cruauté du ciel, qui n'a pas voulu épargner des créatures si charmantes jusque dans la mort. L'arrêt est prononcé, tous doivent mourir! et à la clameur universelle des humains succédera l'universel silence ! Fuyons, frères, fuyons! mais réjouissons-nous! nous sommes tombés! ils tombent! Ainsi périssent tous ces chétifs ennemis du ciel, qui reculent devant l'enfer!
(Les Esprits prennent leur vol et disparaissent.)
Jap. Dieu a proclamé la sentence de la terre; l'arche de salut de mon père Ta annoncée; les démons eux-mêmes la crient du fond de leurs cavernes ; le livre d'Enoch ^ l'a depuis longtemps prOdile dans ces pages muettes dont le silence en dit plus à l'esprit que la foudre a l'oreille; et cependant les hommes n'ont point écouté, et ils n'écoutent pas; mais ils marchent aveuglément à leur destinée qui, bien que si prochaine, n'émeut pas plus leur slupide incrédulité, que leurs derniers cris n'ébranleront la volonté du Très -Haut, ou l'Océan obéissant et sourd qui l'accomplit. Nul signe n'arbore encore sa bannière dans les airs; les nuages sont en petit nombre, et ils ont leur apparence accoutumée ; le soleil se lèvera sur le dernier jour de la terre, comme il se leva sur le quatrième jour de la création, quand Dieu lui commanda de luire, et qu'il fit briller sa première aurore; alors sa naissante lumière n'éclaira pas le pète du genre humain, non formé encore, — mais alla éveiller avant la prière de l'homme, les concerts plus doux des oiseaux créés avant lui, qui, dans le vaste firmament du ciel, prennent leur vol comme les anges, et comme eux saluent le ciel chaque jour avant les fils d'Adam, L'heure de leur hymne
matinal approche; — déjà rorient se colore; — bientôt ils vont chanter î et le jour va paraître ! comme si la redoutable catastrophe n'était pas toute prête à éclater! Hélas! les premiers laisseront retomber sur les ondes leurs ailes fatiguées ; et le jour, après le cours rapide et brillant de quelques aurores, — oui, le jour se lèvera; mais sur quoi? — sur un chaos pareil a celui qui précéda la lumière, et qui, en se renouvelant, anéantira le temps! car, sans la vie, que sont les heures ? pas plus pour la poussière que n'est l'éternité pour Jéhovah qui créa le temps et l'éternité. Sans lui l'éternité elle-même ne serait qu'un vide : sans l'homme, le temps meurt avec l'homme, et est englouti dans cet océan qui n'a point de source, comme la race humaine sera dévorée par celui qui va submerger le monde naissant. — Que vois-je ? des enfants de la terre et des fils de l'air ? Non, ce sont tous des enfants du ciel, tant ils sont beaux. Je ne puis distinguer leurs traits; je ne vois que leurs formes : avec quelle grâce ils descendent la montagne grisâtre dont leur approche écarte les brouillards ! Après les farouches et sombres esprits dont l'infernale immortalité vient d'exhaler l'hymne impie du triomphe, leur présence est douce à mon cœur comme une apparition d'Eden. Peut-être viennent-ils m'annoncer le délai accordé h. notre jeune monde, ce délai que mes prières ont tant de fois imploré. — Us viennent! Anah! 0 Dieu! et avec elle.... —
Arment SAMIASA, AZARIEL, ANAH et ABOLIBAMAH.
An. Japhet!
Sam. Quoi! un fils d*Adam!
AzAR. Que fait ici l'enfant de la terre, pendant que toute sa race sommeille ?
Jap. Ange ! que fais-tu sur la terre quand tu devrais être au ciel ?
AzAR. Ignores-tu, ou as-tu oublié qu'une partie de nos fonctions consiste à veiller sur ce globe ?
Jap. Mais tous les bons anges ont quitté la terre, qui est condamnée i les mauvais esprits eux-mêmes fuient le chaos
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qui s'approche. Anah! Anah ! toi que j'ai si vainement et si longtemps aimée, et que j'aime encore! pourquoi te promènes-tu avec cet Esprit, en ce moment où nul Esprit bon ne prolonge son séjour ici-bas ?
An. Japhet, je ne puis te répondre; cependant pardonnemoi.
Jap. Puisse le ciel, qui bientôt ne pardonnera plus, te pardonner, — à toi ! car tu es grandement tentée.
Ahol. Retourne vers tes frères, tils insolent de Noé! nous ne te connaissons pas.
Jap. Un temps viendra peut-être où tu me connaîtras mieux, et où ta sœur me retrouvera ce que j'ai toujours été.
Sam. Fils du patriarche qui a toujours été juste devant son Dieu, quelles que soient tes afflictions, et tes paroles semblent mêlées de douleur et de colère, en quoi Azariel ou moi avons-nous pu te faire injure?
Jap. Injure! la plus grande de toutes les injures! mais tu as raison; bien qu'elle fût poussière, je ne la méritais pas, je ne pouvais la mériter. Adieu, Anah! Ce mot, je l'ai dit si souvent! mais maintenant, je le prononce pour la dernière fois. Ange! ou qui que tu sois, as-tu le pouvoir de sauver cette belle, — ces belles filles de Gain?
AzAR. Les sauver ! et de quoi?
Jap. Se peut-il que vous aussi vous l'ignoriez? Anges! anges! vpus avez partagé le péché de l'homme, et peut-être devez-vous aussi partager son châtiment , ou du moins mo douleur.
Sam. La douleur! C'est pour la première fois que j'entends un fils d'Adam me parler en énigmes.
Jap. Et le Très-Haut ne les a-t-il pas expliquées? Alors c'en est fait de vous, et d'elles aussi.
Ahol. Eh bien! soit! s'ils aiment comme ils sont aimés, ils n'hésiteront pas plus k subir la destinée des mortels, que je ne reculerais devant une immortalité de soulTrances avec Samiasa !
An. Ma sœur! ma sœur! ne parle point ainsi,
AzAR. As-tu peur, mon Anah?
An. Oui, pour toi : je sacrifierais volontiers la plus grande partie de ce qui me reste de cette courte vie, pour épargner à ton éternité une seule heure de douleur.
Jap. C'est donc pour lui , pour le séraphin que lu m'as abandonné ! ce n'est rien si tu n'as pas aussi abandonné ton Dieu! car dételles unions entre une mortelle et un immortel ne sauraient être heureuses ni saintes. Nous avons été envoyés sur la terre pour travailler et mourir; et eux, ils furent créés pour servir au ciel le Très-Haut : mais s'il a le pouvoir de te sauver, l'heure ne lardera pas a venir où les hommes n'auront de recours que dans l'aide céleste.
An. Ah ! il parle de mort.
Sam. De mort, à nous î et à celles qui sont avec nous ! Si cet homme ne semblait accablé d'affliction, je sourirais.
Jap, Ce n'est pas pour moi que je m'afflige et que je crains; je serai épargné , non pour mes mérites, mais pour ceux d'un père vertueux, qui a été trouvé assez juste pour sauver ses enfants. Que sa puissance de rédemption n'est-elle plus grande! Plût à Dieu que, par l'échange de ma vie contre celle qui seule pouvait rendre la mienne heureuse, la dernière el la plus charmante des filles de Caïn pût être admise dans l'arche qui recevra les débris de la race de Selh!
Ahol. Et penses-tu que nous, qui avons dans nos veines ardenles le sang de Caïn, le premier né d'Adam, — Caïn le fort! Caïn, engendré dans le paradis, — nous consentirions à nous mêler aux enfants de Seth ; Seth , le dernier fruit de la vieillesse d'Adam ? Non , non, quand le salut de toute la terre devrait en dépendre, si la terre était en pôril ! noire race a vécu séparée de la tienne depuis le commencement; il en sera de même pour l'avenir.
Jap. Ce n'est pas a toi que je m'adressais, Aholibamah ! Il ne t'a que trop transmis de son sang orgueilleux, celui de les aïeux que tu vantes, celui qui versa le premier sang, et le sang d'un frère encore! Mais toi, mon Anah! laisse-moi l'appeler ainsi, quoique tu ne sois pas à moi; je ne puis renoncera te donner ce nom, bien qu'il me faille renoncer à loi j mon Anah ! toi qui me fais quelquefois penser qu'A-
bel a laissé une fille dont la race pieuse et pure revit en toi, tant tu ressembles peu au reste des filles baulaines de Gain, si ce n'est par la beauté, car toutes sont belles a voir... —
Ahol. Voudrais-tu donc qu'elle ressemblât d'àme et de corps à l'ennemi de notre père? Si je le croyais, si je pensais
qu'il y eût en elle quelque chose d'Abel! — Retire-toi ,
fils de Noé, tu crées l'inimilié.
Jap. Fille de Gain , c'est ce que fit ton père.
Ahol. Mais il n'a pas tué Seih; et qu'as-tu à voir dans d'autres actes qui restent entre son Dieu et lui?
Jap. Tu dis vrai ; son Dieu l'a jugé, et je n'aurais pas parlé de son action , si tu n'avais toi-même semblé te faire gloire de lui appartenir, et ne pas désavouer ce qu'il a fait.
Ahol. Il fut le père de nos pères, le premier né de l'homme, le plus fort, le plus brave et le plus énergique. Rougirai-je de celui à qui nous devons l'être? Regarde les enfants de notre race ; vois leur stature et leur beauté, leur courage, leur vigueur, le nombre de leurs jours !
Jap. Ils sont comptés.
Ahol. Soit! mais tant que durera le souffle qui les anime, je me glorifierai dans mes frères et dans mes pères.
Jap. Mon père et ma race ne se glorifient que dans leur Dieu; Anah! et toi?
An. Quoi que notre Dieu ordonne, le Dieu de Seth et de Gain, je dois obéir, et je m'efforcerai d'obéir avec résignation. Mais, dans celte heure de vengeance universelle (si cette heure doit luire), si j'osais demander a Dieu quelque chose, ce ne serait pas de vivre, et de survivre seule a toute ma famille. Ma sœur! ô ma sœur! que serait le monde, que seraient d'autres mondes, que serait l'avenir le plus brillant, sans le passé si doux , — sans ton amour, — sans l'amour de mon père, — sans toute celte vie, tous ces objets qui sont nés avec moi, étoiles radieuses éclairant ma ténébreuse existence de douces lumières qui n'étaient pas a moi ! Aliolibamah ! oh ! s'il y a possibilité de pardon , — demande-le, obtiens-le : je hais la mort s'il faut que tu meures.
Ahol. Eh quoi! ce rêveur, avec l'arche de son pore, cet
épouvantail qu'il a construit pour faire peur aux hommes, a-t-il donc effrayé ma sœur ? ne sommes-nous pas aimées par des séraphins? Et lors même que nous ne le serions pas, irions-nous placer notre vie sous la protection d'un fils de Noé? ah! plutôt mille fois... — Mais c'est un insensé qui rêve les pires de tous les rêves, les visions engendrées par l'amour rebuté dans un cerveau que les veilles ont échauffé. Qui ébranlera ces pesantes montagnes, cette terre solide? Qui dira à ces nuages et à ces eaux de prendre une forme différente de celle que nous et nos pères leur avons vu revêtir dans leur cours éternel? Qui le pourra?
Jap. Celui qui d'une parole les a créés.
Ahol. Qui a entendu cette parole?
Jap. L'univers, qui à sa parole s'élança dans la vie. Ah ! tu souris encore avec dédain ! Demande à tes séraphins : s'ils ne l'attestent pas, ce titre ne leur est pas dû.
Sam. Aholibamah , confesse ton Dieu !
Ahol. J'ai toujours reconnu celui dont nous sommes Vouvrage, Samiasa, ton Créateur et le mien; c'est un Dieu d'amour, non de douleur.
Jap. Hélas! qu'est-ce que l'amour, sinon de la douleur? Celui-là même qui créa la terre dans son amour, eut bientôt à s'affliger sur ses premiers, ses plus parfaits habitants.
Ahol. On le dit.
Jap. C'est la vérité.
Arrivent NOÉ et SEM.
Noé. Japhet, que fais-tu ici avec les enfants des pécheurs ? Ne crains-tu pas de partager leur châtiment qui s'approche?
Jap. Mon père, ce ne saurait être un péché que de chercher h sauver un enfant de la terre; regardez, elles ne sauraient être criminelles, puisqu'elles sont dans la compagnie des anges.
Noé. Voilà donc ceux qui désertent le trône de Dieu pour choisir des femmes dans la race de Caïn , ces fils du ciel qui recherchent les filles de la terre pour leur beauté !
Azar. Patriarche ! tu l'as dit.
NoÉ. Malheur, malheur, malheur k de telles unions? Dieu n'a-t-il pas établi une barrière entre la terre et le ciel, et limité chaque être à son espèce?
Sam. L'homme n'a-t-il pas été fait à l'image de Jéhovah? Dieu n'aime-t-il pas ce qu il a fait? et faisons-nous autre chose que d'imiter son amour pour les êtres qu'il a créés?
NoÉ. Je ne suis qu'un homme, et il ne m'appartient pas de juger les hommes, encore moins les fils de Dieu ; mais notre Dieu ayant daigné communiquer avec moi, et me révéler ses jugements, je réponds que dans l'action des séraphins qui descendent de leur éternel séjour dans un monde périssable et à la veille de périr y il ne saurait y avoir rien de bon.
AzAR. Et si c'était pour sauver ?
NoÉ. Ce n'est pas vous, avec toute votre gloire, qui pouvez sauver ce qu'a condamné celui qui vous a faits glorieux. Si votre mission était une mission de salut, elle serait générale, et ne se bornerait pas a deux créatures, quelle que fût leur beauté ; et en effet, elles sont belles, mais elles n'en sont pas moins condamnées.
Jap. 0 mon père ! ne dites pas cela.
NoÉ. Mon fils ! mon fils ! si tu veux éviter leur châtiment, oublie qu'elles existent ; bientôt elles auront cessé d'être, tandis que toi tu seras le père d'un monde nouveau et meilleur.
Jap. Que je meure avec celui-ci, et avec elles!
NoÉ. Tu le mériterais pour une telle pensée; mais il n'en sera point amsi ; tu seras sauvé par celui qui a le pouvoir de sauver.
Sam. Et pourquoi lui et toi, plutôt que celles que ton fils préfère à tous deux ?
NoÉ. Demande-le à celui qui te fit plus grand que moi et les miens, mais k la toule-puissance duquel tu es soumis ainsi que nous. Mais je vois venir le plus doux de ses messagers, le moins sujet à être tenté.
Arrive l'Archange RAPHAËL^.
Raph. Esprits ! dont la place est auprès du trône, que faites-vous ici ? Est-ce ainsi que vous faites votre devoir de séraphins, maintenant que l'heure approche oii la terre doit
être abandonnée à elle-même ? Retournez avec les « sept » élus offrir le glorieux hommage de vos adorations et de votre encens. Votre place est au ciel.
Sam. Raphaël ! le premier et le plus beau des enfants de Dieu, depuis quand est-il interdit aux anges de fouler celte terre qui vit si souvent Jéhovah ne pas dédaigner d'imprimer sur son sol la trace de ses pas ? Il aima ce monde et le créa pour aimer ; combien de fois, d'une aile joyeuse, nous avons apporté ici ses messages, l'adorant dans ses moindres ouvrages, veillant sur cette planète, la plus jeune étoile de ses domaines, et désireux de conserver digne de notre maître cette dernière œuvre née de son auguste parole ! Pourquoi nous montres-tu un front sévère, et pourquoi nous parles-tu de destruction prochaine ?
Raph. Si Samiasa et Azariel étaient restés à leur poste avec les chœurs des anges, ils auraient vu écrit en lettres de feu le dernier décret de Jéhovah, et ne s'informeraient pas auprès de moi de la volonté de leur Créateur; mais l'ignorance accompagne toujours le péché ; la science des Esprits eux-mêmes diminue en raison de l'accroissement de leur orgueil, car l'aveuglement est le premier fruit du désordre. Alors que tous les bons anges se sont éloignés de la terre, vous y êtes restés, mus par d'étranges passions, et abaissés par des affections mortelles pour une mortelle beauté ; mais jusqu'ici Dieu vous pardonne et vous rappelle parmi vos égaux irréprochables. Parlez ! parlez ! ou restez, et perdez par ce délai votre éternité.
AzAR. Et toi ! si le séjour de la terre est interdit par le décret que nous ignorions jusqu'à ce moment, n'es-tu pas aussi coupable que nous de te trouver ici ?
Raph. Je suis venu pour vous. rappeler dans votre sphère, au nom puissant et par l'ordre de Dieu; ses ordres me sont toujours chers, et le devoir que je viens remplir en ce moment ne l'est guère moins pour moi. Jusqu'à présent nou? avons foulé ensemble l'éternel espace; continuons à parcourir ensemble les étoiles. Il est vrai, la terre doit mourir ! sa race, rappelée dans ses entrailles, doit se flétrir ainsi
qu'un grand nombre des objets qu'elle contient; mais celte terre ne saurait-elle être créée ou détruite sans qu'il se fasse un large vide dans les rangs immortels, immortels encore dans leur incommensurable forfaiture ? Satan, notre frère, est tombé ; sa volonté brûlante a mieux aimé affronter la souffrance que de continuer a adorer. Mais vous, séraphins, qui êtes purs encore, vous qui êtes moins puissants que ce plus puissant de tous les anges, rappelez-vous sa chute, et voyez si la satisfaction de tenter l'homme peut compenser la perte du ciel trop tard regrellé.? Longtemps j'ai combattu, loniïlemps je dois combattre encore l'esprit orgueilleux qui ne put supporter la pensée d'avoir été créé, et refusa de reconnaître celui qui l'avait placé parmi les chérubins, radieux comme des soleils vis-a-vis d'étoiles inférieures, et éclipsant les archanges placés à sa droite. Je l'aimais ; — il était si beau! ô ciel ! excepté celui qui l'avait fait, qui jamais égala Satan en beauté et en puissance ? Que ne peut l'heure qui le vil faillir être oubliée un jour! c'est un souhait impie. Mais vous! qui n'êtes point déchus encore, que son exemple vous instruise! L'éternité avec lui, ou avec son Dieu, voila le choix que vous avez a faire : il ne vous a point tentés ; il ne peut tenter les anges, que ses pièges ne peuvent plus atteindre : mais l'homme a écouté sa voix, et vous celle de la femme; — elle est belle, et la voix du serpent moins fascinante que son baiser. Le serpent n'a vaincu que la poussière ; mais elle fera tomber du ciel de nouveaux anges violateurs des célestes lois. Fuyez ! il en est temps encore. Vous ne pouvez mourir, mais ces filles de la terre mourront; et vous, le ciel retentira de vos cris douloureux pour ces créatures d'argile périssable, dont la mémoire survivra de beaucoup dans votre immortalité au soleil qui leur donna le jour. Songez que votre essence n'a de commun avec la leur que la faculté de souffrir ! Pourquoi vous associer aux douleurs qui doivent être le partage des enfants de la terre, — nés pour voir leur existence labourée par les ans, semée par les soucis el moissonnée par la Mort, propriétaire du sol de l'humanité ? Lors môme que leur vie n'eûi point
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no OEUVRES DE LORD BYRON.
été abrégée par la colère de Dieu, et qu'on les eût laissés se frayer a travers le temps un chemin vers la tombe, ils n'en eussent pas moins été la proie du péché et de la douleur.
Ahol. Qu'ils fuient! j'entends la voix qui annonce que nous devons mourir avant l'âge où sont morts nos patriarches en cheveux blancs, et que là-haut un océan est préparé, jiendant qu'ici-bas les eaux de l'abîme s'élèveront, et iront > se joindre aux torrents des cieux. Un petit nombre, il paraît, sera seul épargné ; la race de Caïn n'y est point comprise, et c'est vainement qu'elle lèvera les yeux vers le Dieu d'Adam. Puisqu'il en est ainsi, ma sœur, puisque nos supplications ne sauraient obtenir du Seigneur la rémission d'une sgule heure de souffrance, séparons-nous de ce que nous avons adoré ; présentons-nous aux vagues comme nous nous présenterions au glaive, sinon sans émotion, du moins sans peur, gémissant moins pour nous que pour ceux qui nous survivront dans un esclavage mortel ou immortel, et, après le départ des ondes écoulées, pleureront sur les myriades qui ne pourront plus pleurer. Fuyez, séraphins, vers vos régions éternelles, où il n'y a point de vents qui mugissent, de vagues qui grondent. Notre sort, a nous, est de mourir; le vôtre, de vivre à jamais : mais ce qui vaut mieux, d'une éternité de mort ou de vie, le Créateur est le seul qui . le sache. Obéissez-lui comme nous lui obéirons. Je ne voudrais pas, pour toute la miséricorde accordée h la race de Seth, garder vivante celte argile une heure de plus que sa volonté ne l'ordonne, ni vous voir perdre une portion de sa grâce. Fuyez! et quand vos ailes vous emporteront loin de ce séjour, songe, Samiasa, que mon amour montera avec toi dans le ciel ! et si, en suivant ton vol, mes yeux restent sans larmes, c'est que la fiancée d'un ange dédaigne de pleurer. — Adieu ! maintenant tu peux venir, mer inexorable !
An. Nous faut-il donc mourir ? me faut-il donc te perdre aussi, Azariel ? 0 mon cœur ! mon cœur ! tes présages étaient vrais! et pourtant, tu élais si heureux! le coup, bien que prévu, me frappe comme s'il ne l'était pas j n'importe, quille-moi. Ah ! pourquoi ! mais que je ne te retienne pas j ,
— fuis! mes douleurs ne peuvent qu'elre courtes; mais les tiennes seraient éternelles si lu étais exilé du ciel k cause de moi. Tu n'as déjà que trop daigné faire pour une fille d'Adam ! Notre partage, c'est la douleur; non seulement sur nous, mais sur les Esprits qui n'ont pas dédaigné de nous aimer, descendent la souffrance et la honte. Le premier qui nous enseigna la science fut précipité de son trône d'archange, dans je ne sais quel monde inconnu ; et toi, Azariel ! — non, tu ne connaîtras pas la douleur à cause de moi. Pars ! et ne pleure pas ! tu ne peux pleurer ; mais ta douleur sans larmes n'en sera peut-être que plus poignante ; oublie donc celle h qui les flots de l'Océan destructeur n'apporteront point d'angoisse pareille à celle-ci ! Fuis ! fuis ! quand tu seras parti, il me sera moins difficile de mourir.
Jap. Oh! ne dis pas cela! — Mon père! et toi, archange! dans la pure et austère sérénité de ce front, je lis la miséricorde céleste; qu'elles ne soient point la proie de l'Océan sans rivage ; que notre arche les reçoive, ou que je cesse de vivre!
NoÉ. Silence! enfant des passions, silence! si tu ne peux maîlriser ton cœur, que du moins ta bouche n'outrage pas ton Dieu ! vis comme il l'exige; — meurs, quand il l'ordonnera, de la mort des justes, et non comme la race de Caïn. Cesse de t'affliger, ou gémis en silence; cesse de fatiguer le ciel de tes lamentations égoïstes. Voudrais-tu que Dieu commît un péché pour toi? c'en serait un que de changer ses décrets dans le seul intérêt d'une douleur mortelle. Sois homme ! et supporte ce que la race d'Adam doit et peut supporter.
Jap. Oui, mon père! Mais, quand tous auront péri, quand nous resterons seuls flottants sur le désert azuré, quand les vagues qui nous porteront cacheront dans leur profondeur notre terre chérie, et, plus chéris encore, des amis, des frères silencieux, tous ensevelis dans cet abîme sans fond, qui pourra alors arrêter nos larmes et nos cris? Dans le silence de la destruction trouverons-nous le repos ? 0 Dieu ! soyez Dieu, et épargnez pendant qu'il en est temps encore!
Ne renouvelez point la chute d'Adam. Le genre humain ne se composait alors que de deux; mais si multipliés sont maintenant les habitants de la terre, que les vagues et les fatales gouttes de pluie tomberont moins nombreuses que ne le seraient leurs tombeaux, s'il en était accordé à la race de Caïn.
NoÉ. Silence, présomptueux enfant! chacune de tes paroles est un crime. Ange ! pardonne au désespoir de ce jeune homme.
Raph. Séraphins! le langage de ces mortels est celui de la passion; vous, qui êtes ou devez être impassibles et purs, vous pouvez retourner au ciel avec moi.
Sam. Nous pouvons aussi n'en rien faire. Nous avons fait notre choix, nous en subirons les conséquences.
Raph. Est-ce la votre réponse?
AzAR. Ce qu'il a dit, je le dis aussi.
Raph. Encore ! A dater de ce moment, dépouillés que vous êtes de votre pouvoir, étrangers à votre Dieu, je vous quitte.
Jap. Hélas! où iront-ils? où iront-elles? Écoutez! écoutez! des sons lugubres s'échappent du sein de la montagne; ils vont en augmentant ; il n'y a pas dans la montagne un souffle de vent, et cependant toutes les feuilles tremblent, toutes les fleurs se détachent; la terre gémit comme sous un poids accablant.
NoÉ. Écoutez ! écoutez le cri des oiseaux de mer ! Leur multitude s'étend comme un nuage dans l'atmosphère assombrie; ils planent autour de la montagne, où jamais une aile blanche, humide des flots amers, n'avait osé prendre son essor, même au milieu des tempêtes les plus violentes. Ce sera bientôt leur unique rivage, et puis il n'y en aura plus pour eux !
Jap. Le soleil ! le soleil ! il se lève, mais non avec sa lumière bienfaisante, et le cercle noir qui entoure son disque irrité annonce h la terre que son dernier jour a lui ! Les nuages ont repris les teintes de la nuit; seulement ils ont une couleur bronzée à l'endroit de l'horizon où naguère se levaient des aurores plus brillantes.
NoÉ. Voyez-vous luire cet éclair? c'est le messager du tonnerre lointain! Il approche! partons! parlons! laissons aux éléments leur criminelle proie ! rendons-nous au lieu oiî notre arche sainte élève ses flancs protecteurs et à l'épreuve du naufrage.
Jap. 0 mon père ! arrêtez ! n'abandonnez pas mon Anah a la fureur des vagues.
NoÉ. Ne devons-nous pas leur abandonner tout ce qui respire ? Partons!
Jap. Je resterai.
NoÉ. Meurs donc avec eux ! Oses-tu bien lever les yeux vers ce ciel prophétique, et essayer de sauver ce que tout s'unit a condamner, dans un irrésistible accord avec la juste colère de Jéhovah ?
Jap. La fureur et la justice peuvent-elles marcher ensemble ?
NoÉ. Blasphémateur ! oses-tu bien murmurer dans un ■ pareil moment ?
Raph. Patriarche ! montre-toi encore père ! désarme ton front: en dépit de sa démence, ton fils vivra; il ne sait ce qu'il dit ; néanmoins, il ne boira pas avec des sanglots étouffés l'écume amère des vagues grossissantes ; mais, quand son délire sera calmé, il sera aussi juste que toi; comme ces fils du ciel, il ne périra pas avec les filles des hommes.
AnoL. La tempête approche; le ciel et la terre s'unissent pour la destruction de tout ce qui a vie. Entre notre force et r éternelle puissance, la lutte est inégale!
Sam. Mais la nôtre est avec toi ; nous vous emporterons dans quelque étoile paisible, où Anah et toi, vous partagerez notre sort ; et si tu ne regrettes pas la terre, nous oublierons aussi la perle du ciel.
An. 0 tentes de mon père! ô berceau de ma naissance! ô montagnes, vallées, forêts ! quand vous ne serez plus, qui essuiera mes larmes ?
Azar. L'ange ton époux. Ne crains rien; bien que nous soyons exilés du ciel, il nous reste plus d'un asile d'où nul ne pourra nous chasser.
1"4f OEUVRES DE LORD BYRON.
Raph. Rebelle ! tes paroles sont aussi coupables que tes actes seront désormais impuissants : le glaive de feu qui . chassa du paradis le premier né étincelle encore dans la main de l'archange.
AzAR. Il ne peut nous tuer; adresse a la poussière tes menaces de mort, et parle de glaive à ceux qui ont du sang à répandre. Que sont tes glaives à nos yeux immortels ?
Rapii. Le moment est venu de faire l'épreuve de la force ; tu vas apprendre enfin combien est vaine la lutte contre les volontés de ton Dieu ; toute ta force élait dans ta foi. ( On voit arriver des Mortels qui fuient et cherchent un refuge.)
Choeur de Mortels. Le ciel et la terre se confondent! — Dieu î ô Dieu ! qu'avons-nous fait ? épargne-nous ! Écoule ! il n'est pas jusqu'aux bêles des forêts qui ne hurlent leurs prières ! le dragon sort en rampant de son repaire, et vient, effrayé, inoffensif, se mêler aux hommes ; les oiseaux remplissent l'air des cris de leur souffrance ! 0 Jéhovah ! écarXe encore la verge de la colère ; prends en pitié le désespoir du monde. Ion ouvrage ! entends les supplications, non pas de l'homme seulement, mais de toute la nature !
Raph. Adieu, terre ! Et vous, malheureux fils de la poussière, je ne puis ni ne dois vous secourir ; votre arrêt est porté! {Baphaïil s'éloigne.)
Jap. Certains nuages volent comme des vautours après leur proie, pendant que d'autres, immobiles comme des rocs, attendent l'ordre d'épancher les torrents de leur colère. Un vêtement d'azur ne couvrira plus le firmament, nulle étoile n'y brillera plus : la mort s'est élevée à la place du soleil, une clarté pâle et sépulcrale s'est répandue sur l'atmosphère mourante.
Azar. Viens, Anah! quitte cette prison qui aie chaos pour fondement : les éléments viennent là rendre à l'état d'où elle est sortie; a l'abri de ces ailes lu seras en sûreté, comme autrefois l'aiglon sous celles de sa mère. — Laissons mugir le chaos avec tous ses éléments déchaînés! ne l'effraie pas du fracas de leur lutte bruyante! Nous allons explorer un monde plus brillant que celui-ci, et où tu respireras le souffle
d'une vie aérienne j il est d'autres iîrmamenls que ces nuages
sombres.
(Âzariel etSamiasa s'envolent et disparaissent avec Ânah et Aholibamah. )
Jap. Elles sont parties! elles ont disparu au milieu de la clameur du monde abandonné; et soit qu'elles vivent, soit qu'elles meurent avec tout ce qui a vie sur la terre, maintenant près de sa fin, rien désormais ne peut plus rendre Anah à mes yeux !
Choeur de Mortels. 0 fils de Noé! aie pitié de tes frères! Quoi ! veux-tu donc nous laisser tous, — tous, — tous à la merci des flots, pendant qu'au milieu de la guerre des élcinents tu seras tranquille et sans crainte dans ton arche favorisée ?
Une Mère [présentant son enfant à Japhet). Oh ! rerois cet enfant dans l'arche ! Je l'ai enfanté dans la douleur, mais j'ai souri de joie en le voyant suspendu h ma mamelle. Pourquoi est-il né ?Qu'a-t-il fait, — mon fils non sevré encore, r— pour mériter la colère ou le mépris de Jéhovah ? Qu'y a-t-il donc dans mon lait de si coupable, qu'il faille que la Mort arme le ciel et la terre pour détruire mon enfant et étouIFer sous les vagues son souffle innocent ? Sauve-le, fils de Seth ! ou sois maudit — avec celui qui t'a créé, ainsi que ta race, à laquelle on nous sacrifie.
Jap. Silence ! ce n'est pas l'heure de maudire, mais de prier.
CnccuR DE Mortels. De prier ! ! ! Et où montera la prière, quand les nuages gonflés s'abaissent sur les montagnes, et y versent leurs torrents; quand l'Océan débordé renverse toutes les barrières, et abreuve jusqu'à la soif des déserts ? Maudit soit celui qui te créa toi et ton père ! nous savons que nos malédictions sont vaines; il nous faut mourir; mais, puisque notre sort ne peut être aggravé, pourquoi élèverionsnous nos hymnes ? pourquoi ploierions-nous nos genoux devant l'implacable Tout-Puissant? Après tout, nous n'en mourrons pas moins. S'il a créé la terre, qu'il rougisse de •n'avoir fait un monde que pour le détruire. —Voilà qu'elles accourent, les vagues abhorrées ! elles accourent dans leur
fureur ! et leur mugissement rend muelle la Nature pleine de santé et de vie. Les arbres des forêts, contemporains de l'heure qui vit naîlre le paradis, avant qu'Eve apportât à Adam la science pour dot, ou qu'Adam chantât son premier hymne d'esclavage, ces arbres gigantesques, verts encore dans leur vieillesse, les flots ont dépassé leur cime ; leurs fleurs sont arrachées par l'Océan, qui monte, monte, monte toujours. En vain nous levons les yeux vers les cieux ; les deux s'abaissent, se confondent avec les mers, et cachent Dieu à nos regards suppliants. Fuis, fils de Noé, fuis, prends tes aises dans la tente qui t'a été dressée sur l'Océan ; vois flotter sur les eaux les cadavres des hommes parmi lesquels s'écoulèrent tes beaux jours, et alors élève vers Jéhovah l'hymne de ta reconnaissance!
Un Mortel. Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ! Quoique les eaux couvrent la terre, c'est l'œuvre de sa parole, adorons ses décrets! Il me donna la vie; en me l'ôtant il ne fait que reprendre ce qui lui appartient; et quand mes yeux devraient se fermer pour jamais, quand ma voix suppliante ne pourrait plus se faire entendre au pied de son trône, béni soit le Seigneur pour ce qui est passé, comme pour ce qui est ; car toute chose est à lui, depuis la première jusqu'à la dernière, le temps, — l'espace, — l'éternité, — la vie, — la mort, le vaste domaine du connu, et le champ illimité de l'inconnu. Ce qu'il a fait, il peut le défaire; irais-je, pour un léger souffle de vie, blasphémer et gémir ? Non, j'ai fécu avec la foi, je mourrai avec elle ; et, dût l'univers chanceler sur sa base, je resterai inébranlable.
Choeur de Mortels. Où fuir? sur les hautes montagnes? leurs torrents se précipitent en mugissant au-devant de l'Océan qui s'avance, qui a déjà submergé les collines, et pénétré les profondeurs de toutes les cavernes.
Une femme. Oh! sauvez-moi, sauvez-moi! Notre vallée n'est plus : mon père et la tente de mon père, mes frères et les troupeaux de mes frères, les arbres charmants qui à midi nous prêtaient leur ombre, et le soir nous faisaient entendre le doux chant des oiseaux, le petit ruisseau qui ra-
fraîchissait nos verts pâturages, tout cela a disparu. Ce malin, quand j'ai gravi la montagne, je me suis retournée pour bénir ce séjour, et pas une feuille ne paraissait prête à. tomber; — et maintenant ces lieux ne sont plus ! — Pourquoi suis-je née?
Jap. Pour mourir! pour mourir jeune, heureuse de ne pas voir le tombeau de l'univers , sur lequel je suis condamné a pleurer en vain. Quand tous périssent, pourquoi faut-il que
je survive?
(Les eaux montent; les hommes fuient de tous côtés; les vagues en atteignent un grand nombre ; le chœur des Mortels se disperse et cherche un refuge dans les montagnes; Japhet reste debout sur un rocher; on aperçoit l'arche qui flotte dans le lointain et s'avance vers lui )
NOTES