‹ Œuvres complètesChapitre 36 sur 74 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

La salle du palais est illuminée. — Sardanapale et ses hôtes sont à table. — On entend le bruit d'une tempête, et le tonnerre gronde à plusieurs reprises pendant le banquet.

SARDANAPALE, ZAMÈS, ALTADA, MYRRHA, etc.

Sard. Remplissez jusqu'aux bords !... Voilk qui est bien. Je suis ici dans mon vrai royaume , au milieu de ces yeux brillants et de ces visages éclatants de bonheur et de beauté. Ici la douleur ne saurait nous atteindre.

Zam. Ici ni ailleurs : — où est le roi le plaisir brille.

Sard. Ceci ne vaut-il pas mieux que les chasses de Nemrod ou que ces expéditions de mon aïeule insensée chassant aux royaumes, et, après les avoir conquis, ne pouvant les conserver?

Alt. Tout puissants qu'ils aient été, comme tous ceux de votre royale race, nul de vos prédécesseurs n'égala Sardanapale, qui a placé son bonheur dans la paix, seule gloire véritable.

Sard. Et dans le plaisir, dont la gloire n'est que le chemin, cher Altada. Que cherchons-nous ? les jouissances. Nous avons abrégé la route qui y conduit, et nous n'avons pas voulu y marcher a travers les cendres humaines, en creusant une tombe sous chacun de nos pas.

Zam. Non : tout les cœurs sont heureux, et toutes les voix bénissent le roi pacifique qui tient le monde en joie.

Sard. En es-tu bien sûr? J'ai entendu parler différemment... 11 en est qui disent qu'il y a des traîtres.

Zam. Ce sont des traîtres qui disent cela. — C'est impossible : quels seraient leurs motifs ?

Sard. Leurs motifs ?... C'est vrai. — Remplissez ma coupe! Ne pensons pas à ces gens-là: ils n'existent pas, ou, s'ils existent, ils sont loin.

Alt. Convives, attention à la santé que je vais porter ! Que tout le monde tombe k genoux!... Buvons au salut du roi! — buvons au monarque, au dieu Sardanapale!

(Zam^s et les convives s'ageDouillent et s'écrient :

Au dieu Sardanapale, plus grand que son aïeul Baal !

(Au momeut où ils s'agenouillent, le tonnerre gronde; quelques-uns se lèvent effrayés.)

Zam. Pourquoi vous levez-vous, mes amis? Les dieux ses ancêtres, par la voix de la foudre, expriment leur assentiment.

Myrr. Ou plutôt leur menace. Roi, comment peux-tu souffrir celte folle impiété?

Sard. Impiété! — Si mes prédécesseurs sont des dieux, je ne ferai pas honte à leur lignage. Mais levez-vous, mes pieux amis : gardez vos dévotions pour le dieu qui tonne en ce moment... Je désire être aimé, non adoré.

Alt. Vous devez être l'un et l'autre : c'est le devoir de tout fidèle sujet.

Sard. Il me semble que le tonnerre redouble... La nuit est affreuse.

Myrr. Oh ? oui, pour ceux qui n'ont pas de palais k offrir à leurs adorateurs.

Sard. Tu as raison, ma Myrrha, et, si je pouvais convertir mon royaume en un vaste abri pour les malheureux, je le ferais.

Myrr. Tu n'es donc pas un dieu, puisque tu ne peux mettre a exécution un vœu d'une bienveillance aussi universelle ?

Sard. Et vos dieux, donc, qui le peuvent et ne le font pas !

Myrr. Ne parlons pas de cela, de peur de les irriter.

Sard. C'est vrai, ils n'aiment pas plus que les hommes à être censurés. Mes amis, il me vient une pensée... S'il n'y avait pas de temples, croyez-vous qu'il y eût des adorateurs de l'air, surtout lorsqu'il est en colère et qu'il fait du bruit comme en ce moment ?

Myrr. Le Persan prie sur sa montagne.

Sard. Oui, quand le soleil luit. *

Myrr. Si ce palais était sans toiture et en ruines, crois-tu qu'il y eût beaucoup de flatteurs qui viendraient baiser la poussière sur laquelle le roi serait étendu ?

Alt. La belle Ionienne est trop satirique envers une nation

qu'elle ne connaît pas suffisamment... Les Assyriens ne connaissent de bonheur que celui du roi, et c'est dans l'hommage qu'ils lui rendent qu'ils mettent leur orgueil.

Sard. Mes hôtes, pardonne/ à la belle Grecque sa parole un peu vive.

Alt. Lui pardonner, sire!... Après vous, c'est elle que nous honorons le plus. Silence î... qu'ai-je entendu ?

Zam. Ce n'est que le bruit de quelque porte éloignée ébranlée par le vent.

Alt. J'ai cru reconnaître le cliquetis des... — Écoutez encore...

Zam. C'est la pluie qui bondit sur le toit.

Sard. C'est assez. Myrrha, mon amour, ta lyre est-elle prêle ?... Chante-nous un hymne de Sapho... tu sais, celle qui, dans ton pays, se précipita...

PANIA einre avec son épée et ses vêtements ensanglantés; les convives se lèvent en désordre.

Pan. (awcc gardes). Veillez aux portes, et courez vite aux murs extérieurs. . . Aux armes ! aux armes ! le roi est en danger ! Monarque, excusez cet empressement : — c'est celui de la fidélité.

Sard. Parle.

Pan. Il est arrivé ce que Salémène craignait. Les perfides satrapes...

Sard. Tu es blessé? — Donnez du vinl Reprends haleine, brave Pania.

Pan. Ce n'est rien : la chair seule est entamée. Je suis plus fatigué de la hàle que j'ai mise à venir avertir mon souverain que de ma blessure.

Myrr. Eh bien! les rebelles?

Pan. A peine Arbace et Bélésès sont arrivés à leurs quartiers dans la ville, qu'ils se sont refusés a aller plus loin; et lorsque j'ai essayé de faire usage des pouvoirs qui m'avaient été délégués, ils ont appelé a leur aide leurs troupes, qui se sont audacieusement soulevées.

Myrr. Toutes?

PàN. Un trop grand nombre.

Sard. Dis tout ce que tu sais, n'épargne pas la vérité h. mon oreille.

Pan. Ma faible garde s'est montrée fidèle, et ce qui en reste l'est encore.

Myrr. Sont-ce les seuls qui soient restés dans le devoir?

Pan. Non, nous avons encore les Bactriens, commandés par Salémène, qui s'était déjà mis en marche, en conséquence des soupçons que lui inspiraient les généraux mèdes. Ils sont nombreux, tiennent tête aux rebelles, disputent le terrain pied à pied, et se sont concentrés autour du palais, où ils se proposent de réunir toutes leurs forces et de sauver le roi. (// hésite.) Je suis chargé de...

Myrk. Ce n'est pas le moment d'hésiter.

Pan. Le prince Salémène supplie le roi de s'armer, ne fût-ce que pour un moment, et de se montrer aux soldats. Sa seule présence pourrait faire en ce moment plus qu'une armée entière.

Sard. Allons, mes armes!

Myrr. Tu veux donc...

Sard. Si je le veux!... — Voyons, qu'on se dépêche! — Laissez mon bouclier, il est trop lourd. — Une légère cuirasse et mon épée ! Où sont les rebelles ?

Pan. Le plus fort du combat est à un stade tout au plus du mur extérieur.

Sard. Alors, je puis combattre à cheval. Holà! Sféro ! qu'on amène mon cheval! Il y a assez d'espace, même dans les cours et près de la porte extérieure, pour faire manœuvrer la moitié des cavaliers de l'Arabie. {Sféro sort pour chercher les armes du roi.)

MvRR. Comme je t'aime !

Sard. Je n'en ai jamais douté.

Myrr. Maintenant, je te connais.

Sard. (à un de ses serviteurs). Qu'on apporte aussi ma lance ! — Où est Salémène ?

Pan. Au poste d'un soldat, au plus fort de la mêlée.

Sard. Va le trouver sur-le-champ. — Le passage est-il libre? Peut-on communiquer entre le palais et les troupes?

Pan. Oui, Sire, du moins lorsque je l'ai quitté, et je n'ai pas de crainte; nos soldats faisaient bonne contenance, et la phalange était formée.

Sard. Dis-lui d'épargner sa personne pour le moment; ajoute que je n'épargnerai pas la mienne, — et que je vais le rejoindre.

Pan. Ce mot décide la victoire. {Pania sort.)

Sard. Allada! — Zamès! — allons, armez-vous! Vous trouverez des armes dans l'arsenal. Qu'on mette les femmes en sûreté dans les appartements reculés, qu'une garde y soit placée avec l'ordre formel de ne quitter ce poste qu'avec la vie. — Zamès, tu en prendras le commandement. — Altada, va t'armer, et reviens. Ton poste est près de notre personne.

(Tous sortent, à l'exception du Roi et de Myrrha. — Sféro et d'autres ofQciers du palais arrivent portant les armes du roi.)

Sf. Roi, voici votre armure.

Sard. {s'armant). Donnez-moi ma cuirasse, — bien; mon baudrier; maintenant mon épée. J'oubliais le casque, — où est-il.? C'est bien: — non, il est trop lourd; vous vous êtes trompé : ce n'est pas celui-ci que je voulais, mais l'autre qui porte un diadème.

Sf. J'ai craint que les pierreries dont il est orné n'attirassent trop les regards, et n'exposassent votre front sacré. — — Croyez-moi, celui-ci, quoique moins riche, est d'un métal plus solide.

Sard. Tu as craint! Serais-tu devenu un rebelle? Ton devoir est d'obéir : retourne sur tes pas, et... — Non, — il est trop tard, — je m'en passerai.

Sf. Portez du moins celui-ci.

Sard. J'aimerais autant porter le Caucase! c'est une vraie montagne que j'aurais sur la tète.

Sf. Sire, il n'est pas un soldat qui voulût combattre exposé ainsi. Tout le monde vous reconnaîtra; car l'orage a cessé, et la lune brille de tout son éclat.

Sard. Je sors pour être reconnu, et par ce moyen, je le serai plus tôt. Maintenant — ma lance ! je suis armé. [Sur

le point de sortir^ il s'arrête et se tourne vers Sféro,) Sféro, -j'avais oublié : — donne-moi un miroir.

Sf. Un miroir, Sire?

Sard. Oui, le miroir de bronze poli rapporté parmi les dépouilles de l'Inde; mais dépêche-loi. {Sféro sort.) Myrrha, retire-toi dans un lieu sûr. Pourquoi n'es-tu pas avec les autres femmes?

Myrr. Parce que ma place est ici.

Sard. Et quand je serai parti?

Myrr Je te suis.

Sard. Toi, au combat!

Myrr. Si cela était, je ne serais pas la première fille de la Grèce qui aurais pris ce chemin. J'attendrai ici Ion retour.

Sard. Ce lieu €st spacieux, c'est le premier où l'ennemi pénétrera s'il est vainqueur; si cela arrivait, et que je ne revinsse pas?

Myrr. Nous nous rejoindrons !

Sard. Où?

Myrr. Dans le lieu où tous doivent se réunir un jour, au séjour des ombres, s'il est, comme je crois, un rivage par delà le Styx; et, s'il n'en est pas, dans le tombeau.

Sard. Oseras-tu?

Myrr. J'oserai tout ! excepté de survivre à ce que j'ai tant aimé, et de consentira devenir la proie d'un rebelle. Pars! et déploie tout ton courage. {Sféro rentre avec le miroir.)

Sard. (se mirant). Celte cuirasse me sied a ravir, le baudrier mieux encore, et le casque pas du tout. {Il rejette le casque après l'avoir essayé de nouveau.) Il me semble que je suis très bien sous celte parure; il s'agit maintenant de la mettre à l'épreuve. Altada! Où est Altada?

Sf. Sire, il attend dehors, et tient votre bouclier, par droit de naissance transmis d'âge en âge.

Sard. Myrrha, embrasse-moi; — encore! — encore! — aime-moi, quoi qu'il advienne; ma principale gloire sera de me rendre plus digne de ton amour.

Myrr. Pars, et reviens vainqueur! {Sardanapale et Sféro

sortent.) Maintenant me voilà seule; tous sont partis; combien peu reviendront! Qu'il soit vainqueur, dussé-je périr! S'il est vaincu, je meurs; car je ne veux pas lui survivre. Il s'est enlacé a mon cœur, je ne sais ni comment ni pourquoi; ce n'est pas parce qu'il est roi, car maintenant son royaume vacille sous son trône, et la terre s'ouvre pour ne lui donner d'elle qu'un tombeau; et cependant je l'en aime davantage. 0 puissant Jupiter! pardonne-moi ce monstrueux amour pour un Barbare qui ne connaît pas l'Olympe! Oui, je l'aime maintenant, maintenant, beaucoup plus que... — Écoutons! — j'entends les cris des combattants ! on dirait qu'ils s'approchent. S'il doit en être ainsi [elle tire une fiole), ce subtil poison de Colchide, que mon père apprit à composer sur le rivage de l'Euxin, et qu'il m'enseigna à conserver, ce poison me délivrera! 11 m'eût déjà délivrée depuis longtemps, si je n'avais aimé jusqu'à, oublier presque que j'étais esclave : — là 011, hormis un seul, tous sont esclaves et fiers de leur servitude, pourvu qu'ils soient servis à leur tour par d'autres placés plus bas dans l'échelle de l'esclavage, on oublie que des chaînes portées comme parures n'en sont pas moins des chaînes. Encore des cris! et puis le cliquetis des armes! et maintenant, — et maintenant...

Entre ALTADA.

Alt. Holà ! Sféro ! holà !

Myrr. Il n'est pas ici; que lui voulez-vous? Où en est le combat?

Alt. Il est douteux et terrible.

Myrr. Et le roi?

Alt. Se conduit en roi. Je cherche Sféro pour îui procurer une nouvelle lance et son casque. Jusqu'à présent il combat nu-lête, et beaucoup trop exposé. Ses soldats l'ont reconnu , et l'ennemi aussi ; et , à la clarté brillante de la lune, sa tiare de soie et sa chevelure flottante ont fait de lui un but par trop royal. Toutes les flèches sont dirigées sur son superbe visage, sur son beau front , et sur le large bandeau qui le ceint.

Myrr. 0 vous, Dieux , qui lancez vos foudres sur la terre

de mes aïeux, protégez-le ! — Avez-vous été envoyé par le roi ?

Alt. Par Salémène qui m'a expédié secrètement , à l'insu de l'insouciant monarque. Le roi, le roi combat comme il s'amuse ! — Holà ! Sféro î Sféro î — Je vais à l'arsenal ! il doit y être. {Altada sort.)

Myrr. Il n'y a pas de déshonneur, — non, — il n'y a pas de déshonneur à avoir aimé cet homme. Peu s'en faut môme que je ne désire maintenant ce que je n'avais jamais désiré auparavant, qu'il soit Grec. S'il y eut de la honte à AlcideU porter les vêlements et la quenouille de la Lydienne Omphale, certes, celui qui depuis sa jeunesse jusqu'à l'âge viril, élevé dans la mollesse, s'élève tout à coup au niveau d'Hercule, et passe du banquet au champ de bataille comme à une couche d'amour, celui-là mérite une fille grecque pour amante, un poète grec pour ménestrel, un tombeau grec pour monument.

Un OfiScier entre.

Myrr. Où en est la bataille, seigneur?

L'Of. Perdue! perdue presque sans ressources. — Zamès! où est Zamès?

Myrr. A la tête des gardes qui veillent à l'appartement des femmes. {L'Officier sort.)

Il est parti ; et il s'est borné à me dire que tout est perdu ! Qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? Dans ces mots si courts sont submergés un royaume et un roi , une race de treize siècles, des vies innombrables, et la fortune de tous ceux qui survivront ; et moi aussi , dans ce naufrage je dois périr avec les grands de la terre, pareille à la bulle d'eau qui se brise avec la vague qui la portait. Du moins mon sort est dans mes mains ; nul insolent vainqueur ne me comptera au nombre de ses dépouilles.

PANIA entre. '

Pan. Fuyez avec moi, fuyez avec moi, Myrrha; hâtonsnous, nous n'avons pas un moment à perdre; — c'est tout ce qui nous reste maintenant à faire.

Myrr. Le roi?

Pan. M'a envoyé ici pour vous emmener de l'autre côté du fleuve par un passage secret.

Myrr. Il vit donc?

Pan. Il m'a chargé de mettre vos jours en sûreté, et vous prie de vivre pour l'amour de lui, jusqu'à ce qu'il puisse vous rejoindre.

Myrr. Abandonnera-t-il donc la lutte?

Pan. Il tiendra jusqu'au dernier moment; et cependant il fait tout ce que le désespoir peut faire, et dispute pied à pied son propre palais.

Myrr. Ils ont donc pénétré ici? — Oui, leurs clameurs retentissent dans les salles antiques qui, avant cette nuit fatale, n'avaient jamais été profanées par des voix rebelles. C'en est fait de la race d'Assyrie! c'en est fait du sang de Nemrod ! son nom même va s'éteindre.

Pan. Venez avec moi, — venez!

Myrr, Non , je veux mourir ici ! — Partez , et dites à votre roi que je l'ai aimé jusqu'au dernier moment.

SâRDANâPALE entre avec SALÉxMÈNE et ses soldats; Pania quitte Myrrha et se joint à eux.

Sard. Puisqu'il en est ainsi, nous mourrons où nous sommes nés, — dans notre propre palais. Serrez vos rangs, — tenez ferme. J'ai dépêché un fidèle satrape à la garde commandée par Zamès ; c'est une troupe fraîche et dévouée, elle va arriver. Tout n'est pas perdu. — Pania, veille sur Myrrha. {Pania retourne prendre place auprès de Myrrha.)

Sal. Nous pouvons reprendre haleine. Mes amis, encore une charge pour l'Assyrie !

Sard. Dis plutôt pour la Bactriane ! Mes fidèles Bactriens, je veux désormais être roi de votre nation j et quant à ce royaume, nous en ferons une province.

Sal. Écoulez ! Les voici , — les voici !

BÉLÉSÈS et ARBACE entrent avec les rebelles.

Arb. En avant î nous les tenons dans le piège. Chargez ! chargez !

Bel. En avant! en avant! Le ciel combat pour noiis et avec nous. — En avant!

(Ils attaquent le roi, Salémène, et leurs troupes, qui se défendent jusqu'à l'arrivée de Zamès avec les gardes déjà mentionnés; alors les rebelles sont repoussés et poursuivis par Salémène; au moment où le roi va aussi pour les poursuivre, il rencontre Bélésès.)

Bel. Arrête, tyran! — je vais d'un coup terminer cette guerre.

Sard. En vérité! mon prêlre belliqueux, mon généreux prophète, mon fidèle et reconnaissant sujet! Rends-toi, je te prie ! au lieu de tremper mes mains dans un sang sacré, je te réserve un plus digne sort.

Bel. Ton heure est venue.

Sard. Non, c'est la tienne. — Quoique je ne sois qu'un astrologue novice, j'ai dernièrement consulté les étoiles, et, en parcourant le zodiaque, j'ai lu ton destin dans le signe du scorpion, ce qui veut dire que tu vas être maintenant écrasé.

Bel. Ce ne sera pas par toi.

(Us combattent ; Bélésès est blessé et désarmé.) Sard. {levant son épée pour le tuer, s écrie :) Invoque maintenant tes planètes; s'élanceront-elles du ciel pour sauver leur prophète et leur réputation?

(Une troupe de rebelles entre et délivre Bélésès. Us attaquent le roi, qui, à son tour, est délivré par un détachement de ses soldats, qui chassent les rebelles.)

Le scélérat s'est montré prophète, après tout ! Poursuivonsles, — allons ! — la victoire est à nous !

(Il sort à la poursuite des rebelles.)

Myrr. (à Fania). Poursuis donc! Pourquoi restes-tu ici? Pourquoi quittes-tu les rangs de tes compagnons d'armes, et les laisses-tu vaincre sans toi ?

Pan. J'ai ordre du roi de ne pas vous quitter

Myrr. Moi ! ne t'occupe pas de moi. — Il n'est pas un soldat dont le bras maintenant ne soit nécessaire; je ne demande pas de gardes, je n'en ai pas besoin. Quoi donc ! quand le destin du monde va se décider, veiller sur une

femme! Pars, le dis-je, ou lu es déslionoré ! Mais j'irai moimême, faible femme, me jeter dans la mêlée sanglante; et si tu veux me garder, que ce soit là du moins où ton bouclier pourra couvrir ton souverain, {Myrrha sort.)

Pan. Arrêtez! — Elle est partie! Si quelque chose lui arrive, malheur à moi ! Elle est plus chère à Sardanapale que son propre royaume, pour lequel cependant il combat ; et puis-je moins faire que lui qui manie un cimeterre pour la première fois? Revenez , Mjrrha, et je vous obéis, dusséje désobéir au roi.

(Pania sort. — Altada et Sféro entrent par la porte opposée.)

Alt. Myrrha! Eh quoi ! elle est partie! pourtant elle était ici au moment du combat, et Pania avec elle. Que peut-il leur être arrivé?

Sf. Je les ai vus tous deux sains et saufs quand les rebelles ont pris la fuite ; ils sont probablement retournés au harem.

Alt. Si le roi est vainqueur, comme cela est maintenant probable, et qu'il ne retrouve plus son Ionienne, noire sort sera pire que celui des rebelles captifs.

Sf. Courons sur leurs traces; elle ne peut être loin, et en la retrouvant, nous ferons a notre souverain un présent plus riche que son royaume reconquis.

Alt. Baal lui-même ne combattit jamais avec plus de courage pour conquérir l'empire que son fils voluptueux pour le conserver. Il défie tous les augures de ses amis ou de ses ennemis; pareil a l'air brûlant d'un soir d'été qui couve une tempête, il éclate, fait briller les éclairs de son épée foudroyante, et inonde la terre d'une pluie de sang. C'est un homme incompréhensible.

Sf. Pas plus que les autres hommes. Tous, nous sommes les enfants des circonstances. Parlons ! — Tâchons de retrouver cette esclave, ou préparons-nous à être livrés a la torture, à cause de son fol amour, et a nous voir condamnés sans être coupables. [Altada et Sféro sortent.) SALÉMÈNE entre avec ses soldats.

Sal. Le triomphe est flatteur; ils sont repoussés du pa-

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lais, et nous avons ouvert une communication régulière avec les troupes stationnées de l'autre côté de l'Euphrale; elles sont peut-être restées fidèles ; elles le seront sans aucun doute quand elles apprendront notre victoire. Mais où est le principal vainqueur? où est le roi ?

SARDANAPALE entre accompagné de sa suite çt de Myrrha.

Sard. Me voici, mon frère.

Sal. Sain et sauf, j'espère?

Sard. Pas tout à fait; mais n'en parlons pas; nous avons purgé le palais d'ennemis.

Sal. Et la ville également, je pense. Notre nombre s'accroît; j'ai ordonné qu'un gros de Parthes, jusque-là tenu en réserve, et composé de troupes fraîches et braves, poursuivît l'ennemi dans sa retraite qui ne tardera pas à devenir une fuite.

Sard. C'en est déjà une ; du moins ils courent plus vite que je n'ai pu les suivre avec mes Bactriens qui marchaient fort bon pas. Je n'en peux plus; que l'on me donne un siège !

Sal. Sire, voilà le trône.

Sard. Ce n'est pas un lieu de repos pour l'esprit ou pour le corps; qu'on me donne un divan, une escabelle, peu m'importe, pourvu que je puisse reprendre haleine. {On approche un siège.)

Sal. Cette heure est devenue la plus brillante et la plus glorieuse de votre vie.

Sard. Et la plus fatigante. Où est mon échanson? qu'on m'apporte de l'eau!

Sal. {souriant). C'est la première fois que vous lui avez donné un pareil ordre; moi-même, le plus austère de vos conseillers, je vous engage à prendre un breuvage plus pourpré.

Sard. Du sang, — sans doute ! mais il y en a eu assez de répandu. Quant au vin, j'ai appris aujourd'hui tout ce que vaut l'élément limpide : j'en ai bu trois fois, et, trois fois renouvelant mes forces mieux que n'eût pu faire le jus du raisin, il m'a mis à même de retourner à la charge. Où est le soldat qui m'a présenté de l'eau dans son casque?

Un des cardes. Il est mort, Sire; une flèche lui a percé

le crâne au moment où, secouant les dernières gouttes qui éfaient dans son casque, il allait le replacer sur sa lêle.

Sard. II est mort ! sans avoir été récompensé ! et mort pour avoir élanché ma soif! Pauvre esclave! cela est dur! S'il vivait, je l'aurais rassasié d'or; tout l'or de la terre ne pourrait payer le plaisir que m'a fait cette gorgée d'eau, car j'avais le gosier desséché comme maintenant. [On apporte de l'eau. — Il boit.) Je commence à revivre; à dater de ce jour, je garde le vin pour l'amour et l'eau pour la guerre.

Sal. Sire, et ce bandage qui entoure votre bras?

Sard. C'est une égralignure du brave Bélésès.

Myrr. 0 ciel ! il est blessé !

Sard. C'est peu de chose; cependant, à présent que je suis plus calme, j'éprouve une certaine douleur.

Myrr. Vous avez bandé votre blessure avec...

Sard. Avec le bandeau de mon diadème; c'est la première fois que cet ornement m'a servi a quelque chose.

Myrr. {aux serviteurs). Allez vite chercher le plus habile médecin; je vous en prie, retirez-vous! — Je déferai l'appareil et panserai votre blessure.

Sard. Je le veux bien, car le sang y bat avec force. Mais est-ce que tu te connais aux blessures?... Pourquoi fais-je celte demande ? Vous ne devineriez pas, mon frère, où j'ai trouvé cette enfant?

Sal. Réunie aux autres femmes comme une gazelle effrayée ?

Sard. Non, comme la compagne du jeune lion; dans sa rage féminine (et féminine veut dire furieuse, parce que dans la femme toutes les passions sont portées à l'extrême), elle ressemblait a la jeune lionne dont le chasseur a enlevé les Honceaux; et, les cheveux épars, les yeux élincelants, elle animait les soldats du geste et de la voix.

Sal. En vérité!

Sard. Tu vois que je ne suis pas le seul dont cette nuit ait fait un guerrier; je me suis arrêté pour la contempler, et ses joues enflammées, ses grands yeux noirs étincelants k travers le long voile de ses cheveux épars, ses veines azurées

sur son front transparent, ses narines dilatées, ses lèvres entr'ouvertes, sa voix qui résonnait a travers le tumulte du combat, comme un luth qu'on entend a travers les sons discordants des cymbales ; ses bras étendus, effaçant par leur blancheur l'éclat de l'acier que tenait sa main, et qu'elle avait arraché à un soldat mort; tout cela la faisait apparaître aux yeux des soldats comme la prophétesse de la Victoire, ou la Victoire elle-même descendue parmi nous pour saluer ses enfants.

Sal. [à part). C'en est trop, voila de nouveau l'amour qui s'empare de lui, et tout est perdu si nous ne donnons le change a ses pensées. [Tout haut.) Sire, je vous en conjure, songez a votre blessure ; vous disiez tout à l'heure qu'elle était douloureuse.

Sard. Cela est vrai ; mais je ne dois pas y penser.

Sal. J'ai pris toutes les dispositions nécessaires; je vais maintenant voir comment ont été exécutés les ordres que j'ai donnés; je reviendrai ensuite prendre les vôtres.

Sard. C'est bien.

Sal. {en se retirant). Myrrha!

Myrr. Prince!

Sal. Vous avez montré celle nuit un courage qui, si le roi n'était l'époux de ma sœur... — Mais le temps presse; vous aimez le roi?

Myrr. J'aime Sardanapale.

Sal. Mais vous voudriez qu'il continuât a être roi?

Myrr. Je ne voudrais pas qu'il fût moins qu'il ne doit être.

Sal. Eh bien donc ! pour qu'il soit roi , pour qu'il soit à vous, pour qu'il soit ce qu'il doit être, ou ne doit pas être, pour qu'il vive., faites en sorte qu'il ne retombe pas dans la mollesse. Vous avez plus d'empire sur son esprit que n'en a la sagesse dans ces murs, ou la rébellion au dehors. Veillez à ce qu'il n'y ait pas en lui de rechute.

Myrr. Je n'avais pas besoin pour cela de la voix de Salémène ; je n'y manquerai pas ; tout ce que peut la faiblesse d'une femme...

SARDANAPALE. ACTE IV, SCfeNE I. 235

Sal. Est une puissance illimilée sur un cœur tel que le sien. Usez-en sagement. [Salémène sort.)

Sard. Myrrha! quoi! lu parles tout bas h mon inflexible frère? Sais-tu que je deviendrai jaloux?

Myrr. Vous auriez raison, Sire; car il n'existe pas sur la terre un homme plus digne de l'amour d'une femme, — de la contiance d'un soldat, — du respect d'un sujet, — de l'estime d'un roi, — de l'admiration du monde.

Sard. Fais son éloge, mais avec moins de chaleur; je ne veux pas que ces lèvres charmantes consacrent leur éloquence k ce qui me laisse dans l'ombre; cependant ce que lu dis est vrai.

Myrr. Maintenant, retirez-vous pour faire visiter votre blessure; appuyez-vous sur moi, je vous prie.

Sard. Oui , mon amour ! mais ce n'est pas parce que je souffre. {Tous sortent.)

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