‹ Œuvres complètesChapitre 37 sur 74 · SCÈNE r · texte numérisé non relu

SCÈNE r

On aperç9it Sardanapale endormi sur un divan; son sommeil est par moments troublé; Myrrha veille auprès de lui.

MYRRHA, en le regardant.

Je me suis glissée auprès de lui pendant qu'il repose , si c'est un repos qu'un sommeil convulsif. Dois-je l'éveiller? Non : il paraît maintenant plus tranquille. 0 toi ! dieu du repos, qui tiens sous ton sceptre les paupières fermées, et les doux songes, et le sommeil profond, si profond que rien ne peut le faire cesser, oh! ressemble à ta sœur, la Mort, — si calme, — si immobile; — car nous ne sommes jamais plus heureux que dans l'empire de celte sœur sombre, silencieuse, et qui n'a pas de réveil. Il remue de nouveau ; — les mouvements de la douleur se manifestent sur ses traits, comme le souffle soudain de la brise, ride la surface du lac tranquille endormi sous l'ombre delà montagne; ou comme le vent agite les feuilles d'automne qui, languissantes, immobiles, pendent au rameau chéri, il faut que je l'éveille!

— Non, pas encore : qui sait ce que le réveil va lui ôter ? Il semble souffrir. Mais si cette douleur doit faire place à une douleur plus grande ? La lièvre de cette nuit tumultueuse, la douleur de sa blessure, toute légère qu'elle est, produisent peut-être ces symptômes, et me donnent, à moi, plus d'inquiétude qu'à lui de souffrances. Abandonnons-le aux soins maternels de la Nature; veillons, non pour la contrarier, mais pour la seconder.

Sard. [s' éveillant). Non, — quand vous multiplieriez les astres à l'inûni, quaad vous m'en feriez partager l'empire avec vous, je n'achèterais pas a ce prix l'empire de l'éternité. Arrière ! — arrière ! — vieux chasseur des premiers hôtes des forêts ! et vous qui avez chassé aux hommes, comme s'ils étaient des bêtes féroces ! autrefuis mortels sanguinaires, — aujourd'hui idoles plus sanguinaires encore, si vos prêtres ne mentent pas! Et toi, — spectre sanglant de mon aïeule, qui foules à tes pieds le cadavre de l'Inde, — arrière, arrière! Où suis- je ? où sont les fantômes ? où... — Non, — ce n'est pas une illusion trompeuse: je les reconnaîtrais au milieu de tout ce que les morts peuvent évoquer de plus terrible de leur gouffre ténébreux pour effrayer les vivants. — Myrrha !

Myrr. Hélas! comme tu es pâle! des gouttes de sueur s'amassent sur ton front, pareilles a la rosée de la nuit. Mon bien-aimé, silence! calme-toi. — Tes paroles semblent d'un autre monde, et tu es le souverain de celui-ci. Rassure-toi, tout ira bien.

Sard. Ta main. — Bien, — c'est la main; c'est une main vivante; presse la mienne, — plus étroitement encore, jusqu'à ce que je me sente redevenu ce que j'étais.

Mvrr. IJeconnais-moi du moins pour ce que je suis, et serai toujours, — la Myrrha.

Sard. Je reviens à moi, je reviens à la vie. Ah ! Myrrha ! j'ai été là où nous serons.

Myrr. Seigneur!

Sard. J'ai été dans le séjour de la tombe, — où les vers sont souverains, et où les rois sont... Mais je ne croyais pas que la mort fût ainsi ; je pensais que ce n'était rien.

Myrr. Ce n'est rien en effet, excepté pour les âmes timides qui anticipent par la pensée sur ce qui ne sera peutêtre jamais.

Sard. 0 Myrrha ! si le sommeil fait voir de telles choses que ne doit pas révéler la mort !

Myrr. Je ne sais point de maux que la mort doive montrer, que la vie n'ait déjà fait voir à ceux qui ont longtemps vécu. S'il est en effet un rivage où l'âme doit survivre, ce sera comme âme qu'elle vivra, et d'une manière incorporelle; ou s'il lui reste encore quelque ombre de cette importune enveloppe d'argile qui s'interpose entre l'âme et le ciel et nous enchaîne à la terre, — notre fantôme, quoi qu'il puisse avoir à craindre, du moins ne redoutera pas la mort.

Sard. Je ne la redoute pas; mais j'ai senti, — j'ai vu — une légion de morts.

Myrr. Et moi aussi. La poussière sur laquelle nous marchons fut autrefois animée et souffrante. Mais continue; qu'as-tu vu ? parle ; cela te soulagera, et dissipera les ombres qui assiègent ton esprit.

Sard. lime semblait...

Myrr. Non, attends, tu es fatigué, — tu souffres , tu es épuisé; tout cela affaiblit à la fois l'esprit et le corps: tâche plutôt de l'endormir de nouveau.

Sard. Pas en ce moment, — je ne voudrais plus rêver, quoique je sache maintenant que ce que j'ai vu n'était qu'un songe; — pourras-tu en supporter le récit ?

Myrr. Je puis tout supporter, quels que soient les rêves de vie ou de mort que je partage avec toi, en imagination ou en réalité.

Sard. Celui-ci semblait réel, je te l'assure : mes yeux étaient ouverts quand j'ai vu les fantômes s'enfuir, — car c'est alors qu'ils se sont enfuis.

Myrr. Poursuis.

Sard. Il me semblait, ou plutôt je rêvais que j'étais ici, — ici, — dans ce même lieu; nous étions à table, et je me croyais l'un des convives, n'ayant autour de moi que des égaux; mais à ma droite et à ma gauche, au lieu de loi et de

Zamès, de nos convives habituels, était assis à ma gauche un spectre au visage hautain, sombre et terrible; je ne pus le reconnaître, et pourtant je l'avais vu, quoique je ne pusse dire où; il avait les traits d'un géant; son œil était brillant, mais immobile; ses longs cheveux retombaient sur ses larges épaules, derrière lesquelles s'élevait un énorme carquois garni de flèches empennées avec des plumes d'aigle, qui hérissaient leurs pointes à travers les serpents de sa chevelure. Je l'invitai a remplir la coupe placée entre nous, mais il ne me répondit pas. — Je la remplis, — il ne la prit pas; mais ses yeux s'arrêtèrent sur moi; si bien que je tremblai sous la fixité de son regard ; je fronçai le sourcil comme il convient a un roi offensé, — il ne fronça pas le sein, mais continua à me regarder avec une inaltérable immobilité qui ajouta encore à ma terreur; je voulus, pour le fuir, m'adresser à des êtres plus doux, et le chercher à ma droite, oii tu as coutume de l'asseoir. Mais... {Il s'arrête.)

Myrr. Que vis- tu au lieu de moi?

Sard. Sur ton siège, — à la place que tu occupes dans nos banquets, — je cherchai ton charmant visage; — mais au lieu de toi, — un spectre décharné, aux cheveux gris, ayant du sang dans les yeux, du sang sur les mains; un fantôme sépulcral, vêtu comme une femme, portant une couronne sur son front ridé par l'âge, ayant le sourire de la vengeance sur les lèvres, et dans les yeux une flamme lascive, était assis ; — mon sang se glaça.

Myrr. Est-ce tout?

Sard. Dans sa main droite, — sa main décharnée et crochue, — elle tenait une coupe dans laquelle bouillonnait du sang; et dans la gauche, une autre coupe pleine de... — je ne pus voir ce que c'était, car je détournai les yeux. Tout autour de la table étaient assis une suite de spectres couronnés, d'aspects divers, mais ayant tous une expression uniforme.

Myrr. Et tu ne sentais pas que ce n'était qu'une illusion ?

Sard. Non : tout était si palpable que j'aurais pu les toucher. J'examinais successivement chaque visage dans l'es-

poir d'en trouver un que j'eusse antérieurement connu; mais non, — tous se tournèrent vers moi, et me regardùrent ; ils ne buvaient ni ne mangeaient, mais regardaient; si bien que je me vis comme changé en marbre ainsi qu'ils le paraissaient eux-mômes, mais en marbre vivant, car je trouvais en eux de la vie ainsi qu'en moi. Il y avait entre nous je ne sais quelle horrible sympathie, comme s'ils se fussent dépouillés d'une portion de mort pour venir a moi, et moi de la moitié de ma vie pour me réunir a eux ; noire existence ne tenait ni du ciel ni de la terre. — Ah ! puissé-je voir la mort tout entière plutôt qu'une telle existence !

Myrr. Et enfin ?

Sard. Enfin, j'étais immobile et froid comme un marbre, quand le chasseur et la vieille femme se levèrent, en me souriant; — oui, le gigantesque mais noble chasseur me sourit, — du moins ses lèvres, car ses yeux ne bougèrent pas, — et sur les minces lèvres de la vieille parut aussi une sorte de sourire ; — tous deux se levèrent, et les spectres couronnés placés à droite et a gauche, se levèrent aussi, comme pour suivre l'exemple des deux ombres principales, — simples imitateurs, même après la mort ; — mais moi, je ne bougeai pas; je ne sais quel courage désespéré s'infusa dans tous mes membres, et enfin je n'eus plus peur de ces fantômes, et me mis à rire a leur face. Mais alors! alors le chasseur posa sa main sur la mienne; je la pris, je la serrai, — elle s'évanouit sous mon étreinte; lui aussi disparut, ne me laissant que le souvenir d'un héros, car il en avait l'air.

M\RR. C'en était un : l'ancêlre d'une race de héros, et le lien.

Sard. Oui, Myrrha ; mais la femme, — la femme qui restait se jeta sur moi, et brûlâmes lèvres de ses bruyants baisers ; et, rejetant les coupes qu'elle tenait dans chaque main, il me sembla que leurs poisons se répandaient par flots autour de nous, jusqu'à former deux fleuves hideux. Cepenfdant elle continuait à s'attacher à moi, pendant que les autres antômes , pareils a une rangée de statues, restaient immobiles comme dans nos temples j elle me serrait dans ses bras^

et moi, je cherchais à la repousser, comme si, au lieu d'être son descendant, j'eusse été le fils qui la tua pour punir son inceste. Alors, — alors je me trouvai au milieu d'un épais chaos d'objets hideux et informes; j'étais mort et vivant, — enterré et ressuscité, — dévoré par les vers, purifié par la flamme, évaporé dans l'air ! Tout ce que je me rappelle ensuite, c'est qu'au milieu de ces tortures, j'appelais ta présence, et le cherchais, lorsque je m'éveillai et te trouvai près de moi.

Myrr. Tu m'y trouveras toujours, dans ce monde et dans l'autre, si ce dernier existe; mais ne pense plus à ces choses, — simple produit des derniers événements sur un corps non accoutumé à la fatigue, et néanmoins surchargé de travaux qui feraient fléchir les plus robustes courages.

Sard. Je me sens mieux; maintenant que je te revois, ce que j'ai vu ne me semble plus rien.

SALÉMÈNE entre.

Sal. Le roi est-il déjà éveillé?

Sard. Oui, mon frère, et je voudrais n'avoir pas dormi; car tous les prédécesseurs de notre race m'ont apparu, afin, je crois, de m'entraîner auprès d'eux. Mon père était aussi avec eux; mais, je ne sais pourquoi, il se tenait à l'écart, me laissant entre le chasseur auteur de notre race, et la reine homicide qui immola son époux, et que tu appelles glorieuse.

Sal. C'est ainsi que je vous appelle vous-même, maintenant que vous avez montré une àme semblable à la sienne. Je propose que nous fassions une sortie à la pointe du jour, et que nous attaquions de nouveau les rebelles, qui continuent à se recruter, repoussés, mais non tout à fait vaincus.

Sard. Oii en est la nuit?

Sal. Il reste encore quelques heures d'obscurité; profitez-en pour vous reposer encore.

Sard. Non, pas celte nuit, si elle n'est pas encore finie. Il m'a semblé que ce rêve avait duré des heures.

Myrr. Une heure à peine; j'ai veillé auprès de vous;

c'était une heure longue et pénible , mais une heure seulement.

Sard. Tenons donc conseil ; demain nous ferons une sortie.

Sal. Mais auparavant j'avais une grâce à demander.

Sard. Elle est accordée.

Sal. Écoutez -la avant de me faire une réponse trop prompte. C'est à vous seul que je désire parler.

Myrr. Prince, je me retire. {Myrrha sort.)

Sal. Celte esclave mérite sa liberté.

Sard. Sa liberté seulement? cette esclave mérite de partager un trône.

Sal. Prenez patience, — ce trône n'est pas vacant, et c'est de celle qui l'occupe avec vous que je voulais vous entretenir.

Sard. Comment? de la reine?

Sal. D'elle-même. J'ai jugé convenable, pour sa sûreté et celle de ses enfants, de les faire partir à la pointe du jour pour la Paphiagonie, oii commande notre parent Cotta ; là, à tout événement, la vie de vos fils, mes neveux, sera en sûreté, et avec eux, leurs justes prétentions à la couronne, dans le cas où...

Sard. Je viendrais k périr. C'est bien penser; — qu'ils partent avec une escorte sûre !

Sal. Elle est déjà prête, ainsi que la galère qui doit descendre l'Euphrate; mais avant leur départ, ne consentirezvous pas avoir... •

Sard. Mes fils? Cela pourrait énerver mon courage; les pauvres enfants pleureraient; et que puis-je faire pour les consoler ? je n'ai à leur offrir que des espérances trompeuses et des sourires forcés. Tu sais qu'il m'est impossible de feindre.

Sal. Mais je pense du moins que vous êtes capable de sentir; en un mot, la reine demande à vous voir avant de vous quitter pour jamais.

Sard. Pourquoi ? dans quel but ? Je suis prêt à lui accorder tout ce qu'elle voudra me demander, — hormis cette entrevue.

24i2 OEUVRES DE LORD BYRON.

Sal. Vous connaissez, vous devez connaître assez les femmes, puisque vous en avez fait une étude si approfondie, pour savoir que ce qu'elles demandent dans tout ce qui touche le cœur, est plus cher a leurs afîeclions ou à leurs caprices que le monde extérieur tout entier. Je pense comme vous du désir de ma sœur; mais c'est son désir, — elle est ma sœur, — vous êtes son époux; — voulez-vous le lui accorder?

Sard. Ce sera inutile, mais qu'elle vienne.

Sal. Je vais la chercher. {Salémène sort).

Sard. Nous avons trop longtemps vécu séparés pour nous revoir, — et nous revoir maintenant ! N'ai-je pas assez de soucis et de chagrins à supporter seul ? Pourquoi uniraientils leurs afflictions ceux que l'amour a cessé d'unir ?

( Salémène rentre aveo Zarina. )

Sal. Du courage, ma sœur ! ne faites pas rougir notre sang par d'indignes frayeurs; mais rappelez-vous de quelle race nous sortons. — La reine est en votre présence, Sire.

Zar. Je vous en prie, mon frère, laissez-moi.

Sal. Puisque vous le désirez.... {Salémène sort)

Zar. Seule avec lui ! Nous sommes bien jeunes encore, et pourtant combien d'années se sont écoulées depuis le jour oii nous nous sommes vus pour la première fois ! et tout ce temps, je l'ai passé dans le veuvage du cœur. Il ne m'aimait pas; cependant il me semble peu changé, — changé pour moi seule; — que le changement n'est-il mutuel ! il ne me parle point, — à peine il me regarde ; — pas une parole, — ~^s un regard ; — cependant il y avait de la douceur dans on air et dans sa voix : il était indifférent, mais non sévère, îeigneur!

Sard. Zarina!

Zar. Non, fas Zarina , — ne dites pas Zarina; ce ton , ce mot , effacent de longues années, et des choses qui les ont rendues plus longues encore.

Sard, Il n'est plus temps de songer à ces rêves du passé. Ne nous faisons pas, — c'est-à-dire ne me faites pas de reproches, — pour la dernière fois.

Zar. Et la première, Je ne vous en ai jamais adressé.

SAnDANAPALE. ACTE IV, SCÈNE I. 2i3

Sard. Il est vrai; et celle réflexion pèse plus sur mon cœur que... —mais noire cœur n'est pas en notre pouvoir.

Zar. Notre main non plus; mais j'ai donné l'un et raiilre.

Sard. Voire frère m'a dit que vous désiriez me voir avant de partir pour Ninive avec... [Il hésite.)

Zar. Nos enfants. C'est vrai; je voulais vous remercier de n'avoir pas séparé mon cœur de tout ce qui lui reste maintenant à aimer, — de ceux qui sont k vous et a moi , qui vous ressemblent, et me regardent comme vous me regardiez autrefois; — mais ils n'ont pas changé, eux. i

Sard. Ils ne changeront jamais. Je veux qu'ils vous soient dévoués.

Zar. Ce n'est pas seulement avec l'aveugle afîeclion d'une mère, c'est aussi comme épouse que j'aime ces enfants. Ils sont maintenant le seul lien qui existe entre nous.

Sard. Croyez que je vous ai rendu justice. Faites qu'ils ressemblent plutôt à votre race qu'à leur père. Je les laisse avec confiance auprès de vous; rendez-les dignes d'un trône; ou si ce partage leur est refusé... — Vous avez entendu le bruit de cette nuit tumultueuse?

Zar. Je l'avais presque oublié; je bénirais tout malheur, à moinsqu'ilnevousatteignît, auquel je devrais de vous revoir.

Sard. Le trône, — et ce n'est pas la peur qui me fait parler, — le trône est en péril, et peut-être n'y monteront-ils jamais ; mais que jamais ils ne le perdent de vue. J'oserai tout pour le leur transmettre; mais si j'échoue, ils doivent alors le reconquérir vaillamment, et l'occuper sagement. Qu'ils fassent de la royauté un meilleur usage que moi.

Zar. Ils n'apprendront de moi qu'à honorer la mémoire de leur père.

Sard. Qu'ils apprennent la vérité de vous, plutôt que d'un monde injuste. S'ils vivent dans l'adversité, ils éprouveront trop tôt le mépris de la foule pour les princes sans couronne, et on rejettera sur eux les fautes de leur père. Mes fils ! — j'aurais pu tout supporter si j'avais été sans enfants.

Zar. Oh ! ne parle point ainsi , — n'empoisonne pas la paix qui me reste, en regrettant d'être père. Si tu triomphes,

244 OEUVRES Dfi LORD BYRON.

ils régneront, et honoreront celui qui conserva pour eux un trône dont il se souciait peu lui-même; et si...

Sard. Si l'empire est perdu, le monde entier leur criera: a Remerciez-en votre père , » et à ce cri ils mêleront leur malOdiclion.

Zar. Ils n'en feront rien ; mais plutôt ils honoreront le nom de celui qui , mourant en roi , à sa dernière heure aura plus fait pour sa gloire que beaucoup de monarques dans une longue suite de jours qui signalent la fuite du temps, mais ne constituent point des annales.

Sard. Nos annales approchent peut-être de leur fin ; mais du moins, quel qu'ait pu être le passé, elles finiront comme elles ont commencé, avec gloire.

Zar. Cependant, écoute la prudence, — prends soin de tes jours; vis du moins pour ceux qui t'aiment.

Sard. El qui sont-ils? une esclave qui aime par passion,

— je ne dirai pas par ambition : elle a vu mon trône ébranlé, et elle aime encore; — quelques amis qui ont partagé mes plaisirs et qui ne font qu'un avec moi ; — car si je tombe, ils ne seront plus rien ; — un frère que j'ai offensé; — des enfants que j'ai négligés, — et une épouse...

Zar. Qui t'aime.

Sard. El me pardonne?

Zar. Cette pensée ne m'est jamais venue; je ne puis pardonner avant d'avoir condamné.

Sard. Mon épouse!

Zar. Oh! sois béni pour ce mot! Je n'espérais plus l'entendre de ta bouche.

Sard. Oh ! tu l'entendras de la bouche de mes sujets. Oui,

— ces esclaves que j'ai nourris, choyés, comblés de paix, gorgt's d'abondance, jusqu'à les rendre lOiS eux-mêmes, vrais monarques dans leur maison, les voilà maintenant qui se révoltent en foule, et ils demandent la mort de celui qui fit de leur vie un jubilé ; tandis que le petit nombre de ceux qui ne me doivent rien me sont restés fidèles ! cela est vrai , mais cela est monstrueux.

Zar. Ce n'est peut-être que trop naturel : car, dans

SARDANAPALB. ACTE IV, SCÈNE f. Si5

les âmes perverses, les bienfaits se changent en poison.

Sard. Et les âmes vertueuses tirent le bien du mal, plus heureuses que l'abeille qui ne tire son miel que de fleurs salutaires.

Zar Recueille donc le miel sans l'enquérir d'où il vient. Sois convaincu — que tous ne t'ont point abandonné.

Sard. Je le crois, puisque je vis. Si je n'étais encore roi, je ne serais pas longtemps mortel, c'est-à-dire lii où les mortels sont, non là où ils doivent être.

Zar. Je ne sais; mais vis pour l'amour de mes... — je Teux dire de tes enfants !

Sard. Ma douce Zarina, toi que j'ai offensée! Je suis l'esclave des circonstances et de mes impulsions. — Emporté au gré du moindre souffle, déplacé sur le trône, — déplacé dans la vie, je ne sais ce que j'aurais pu être ; mais je sens que je ne suis pas ce que je devrais être; — n'en parlons plus. Mais écoute : je n'étais pas fait pour apprécier un amour tel que le tien, une âme comme la tienne, et pour adorer ta beauté, comme j'ai encensé de moindres charmes, sans autre motif sinon que cette adoration était un devoir, et que je détestais tout ce qui avait l'apparence d'une chaîne pour moi ou pour les autres (et ceci, la rébellion elle-même peut l'avouer). Entends cependant mes paroles, qui sont peut-être les dernières : personne n'a estimé plus que moi tes vertus, bien que je n'aie pas su en profiter; — j'ai ressemblé au mineur qui, rencontrant une veine d'or vierge, découvre ce qui ne lui sera d'aucune utilité; il l'a trouvée, mais elle n'est point à lui, — elle appartient à un maître qui l'a placé là pour creuser la terre, non pour partager les ^iches^es qui brillent à ses pieds; il n'ose ramasser cet or ni le peser; il faut qu'il continue à ramper en remuant la terre.

Zar. Oh! si tu as à la fin découvert que mon amour est digne d'estime, je n'en demande pas davantage; mais fuyons ensemble, et pour moi, — permets-moi de dire pour nous, — il y aura encore du bonheur. L'Assyrie n'est pas toute la terre; nous nous ferons un monde à nous, et nous serons

plus heureux que je ne l'ai jamais été, et que tu ne l'as été toi-même avec un empire a tes pieds.

Entre SALÉMÈNE.

Sal. Il faut que je vous sépare; — les moments s'écoulent; nous n'en avons pointa perdre.

Zar. Frère inhumain ! veux-tu donc abréger des instants si précieux et si chers ?

Sal. Si chers!

Zar. Il s'est montré si bon envers moi, que je ne puis songer à le quitter.

Sal. Ainsi cet adieu de femme se termine, comme toutes les séparations de ce genre, par la résolution de ne pas se séparer; je le prévoyais, et c'est malgré moi que j'ai cédé à vos désirs; mais cela ne doit point être.

Zar. Ne doit point être?

Sal. Reste, et péris...

Zar. Avec mon époux...

Sal. Et tes enfants.

Zar. Hélas!

Sar. Ma sœur, écoutez-moi comme ma sœur; tout est prêt pour assurer votre salut et celui de vos enfants, notre dernière espérance; ce n'est pas seulement une question de sentiment, quoique ce fût déjà beaucoup, — c'est encore une question d'Étal; il n'est rien que les rebelles ne fissent pour s'emparer de la postérité de leur souverain, et détruire ainsi...

Zar. Ah! n'achève pas!

Sal. Écoutez-moi donc : quand ils auront échappé aux mains des Mèdes, les rebelles auront perdu le but principal qu'ils se proposent, — l'extinction de la race des Nemrod. Quand le roi actuel devrait succomber, ses fils vivront pour vaincre et le venger.

Zar. Mais ne puis-je rester seule?

Sal. Quoi ! laisser vos enfants orphelins du vivant de leurs parents! — si jeunes, les laisser dans uns terre étrangère, et si loin !

Zar. Non, — mon cœur se brisera.

Sal. Maintenant vous savez tout, décidez.'

Sard, Zarina, il a raison ; il nous faut céder pour un temps

à cette nécessité. En restant ici vous pouvez perdre tout; en

partant vous sauvez ce qui reste de plus précieux pour nous

el pour les cœurs fidèles qui battent encore dans cet empire.

Sal. Le temps presse.

Sard. Partez donc. Si nous nous revoyons jamais, peutêtre serai-je plus digne de vous; — sinon, rappeliez-vous que mes fautes, bien que non réparées, sont terminées. Cependant, je crains que sur le nom flétri et sur les cendres de celui qui fut jadis tout-puissant en Assyrie, tu ne verses pins de larmes — que... — mais voila encore mon courage qui faiblit; cela ne doit point être; c'est de la fermeté qu'il me faut maintenant; c'est d'une nature trop tendre que sont venues toutes mes fautes. — Cache-moi tes larmes; — je ne te dis pas de ne point en répandre; — il serait plus facile d'arrêter l'Euphrate à sa source que les larmes d'un cœur aimant el fidèle ; — mais que je ne les voie pas ; elles m'ôteraient la force dont je me suis armé. — Mon frère, conduisez-la. Zar. 0 Dieu ! je ne le verrai plus ! Sal. [s' efforçant de l'entraîner). Il le faut, ma sœur, je dois être obéi.

Zar. Je veux rester! — Laisse-moi, tu ne m'emmèneras pas. Faut-il donc qu'il meure seul, et que je vive seule?

Sal. Il ne mourra pas seul; mais vous avez vécu seule pendant plusieurs années.

Zar. Cela est faux! je savais qu'il vivait, et moi je vivais avec son image. Laisse-moi.

Sal. [V entraînant). Il faut que j'emploie la violence; vous la pardonnerez k l'afTection d'un frère.

Zar. Jamais! au secours! Sardanapale, souffriras-tu qu'il m'arrache d'auprès de toi ?

Sal. Tout est perdu si nous ne mettons pas ce moment k profil.

Zar. Ma tête tourne, — mes yeux s'obscurcissent. — Où est-il ? {Elle s'évanouit.)

Sard, (s' avançant) Non, — déposez-la. — Elle est merle, — et vous l'avez luée.

Sal. Ce n'est que l'épuisement amené par l'excès de l'émotion : le grand air la fera revenir à elle. Je vous en prie, éloignez-vous. — [A part.) Il faut que je profite de ce moment pour la transporter sur la galère royale où ses enfants sont embarqués. (Il remporte.)

Sard. (seul). Voilà encore, voilà ce que je dois souffrir, — moi qui jamais n'infligeai volontairement la moindre douleur î mais cela n'est point, — elle m'aimait et je l'aimais; — fatale passion ! pourquoi n'expires-tu pas en même temps dans les deux cœurs que tu as embrasés à la fois ? Zarina, il me faut payer chèrement le désespoir qui est maintenant ton partage. Si je n'avais aimé que toi, je régnerais maintenant sans obstacle, monarque respecté de mes peuples. Dans quel abîme une seule déviation du sentier des devoirs entraîne ceux-là même qui réclament l'hommage du genre humain comme un droit de leur naissance, et qui l'obtiennent jusqu'à ce qu'ils le perdent paf leur faute! MYRRHA entre.

Sard. Fous ici ! qui vous a appelée ?

Myrr. Personne ; — mais j'ai entendu de loin une voix de douleur et de lamentation, et je pensais...

Sard. Il ne vous est point permis d'entrer ici sans y être invitée,

Myrr. Je pourrais peut-être rappeler de votre part des pa rôles plus douces, quoiqu'elles exprimassent aussi des reproches : vous me les adressiez parce que je craignais de me rendre importune, résistant à mes propres désirs et à vos ordres qui m'enjoignaient de vous approcher à toute heure et sans être appelée; — mais je me retire.

Sard. Non, restez, — puisque vous êtes venue. Pardonnezmoi, je vous prie; les événements m'ont aigri et m'ont donné de l'humeur ; — n'y faites pas attention : je redeviendrai bientôt ce que j'étais.

Myrr. J'attends avec patience ce que je verrai avec plaisir.

Sard. Un moment avant votre entrée dans celte salle, Zarina, reine d'Assyrie, en est sortie.

Myrr. Ah !

Sard. Pourquoi tressaillir ?

Myrr. Ai-je tressailli?

Sard. Vous avez bien fait d'entrer par une autre porte, autrement vous vous seriez rencontrées : celle douleur du moins lui est épargnée.

Myrr. Je sais la plaindre.

Sard. C'est trop, c'est outrepasser la nature; — ce sentiment n'est ni mutuel ni possible; vous ne pouvez la plaindre, et elle ne doit que...

Myrr. Mépriser l'esclave favorite? pas plus que je ne me suis méprisée moi-même.

Sard. Vous! méprisée! vous qui faites l'envie de votre sexe! vous qui régnez sur le cœur du maître du monde !

Myrr. Fussiez-vous le maître de vingt mille mondes, — comme vous êtes à la veille peut-êlre de perdre celui qui vous était soumis, — je me sids autant avilie en devenant votre maîtresse que si vous n'étiez qu'un paysan, — et plus encore, si ce paysan était Grec.

Sard. Vous parlez bien.

Myrr. Je ne dis que la vérité.

Sard. Quand vienl l'heure de l'adversité, tous deviennent courageux contre celui qui tombe ; mais, comme je ne suis pas encore tombé tout à fait, et ne me sens pas disposé à entendre des reproches par cela même peut-êlre que je les mérite, séparons-nous du moins en paix.

Myrr. Nous séparer !

Sard. Toutes les créatures humaines qui ont existé ne se sont-elles pas séparées? toutes celles qui existent maintenant ne doivent-elles pas se séparer un jour?

Myrk. Pourquoi?

Sard. Pour voire sûreté; je me propose de vous donner une escorte pour vous reconduire dans votre pairie. Si vous n'avez pas été tout à fait reine, les présents que TOUS emporterez vous feront une dot égale au prix d'un royaume.

Myrr. Je vous en prie, ne parlez point ainsi.

Sard. La reine est partie; vous pouvez sans honte imiter

son exemple. Je veux succomber seul, — je ne veux partager que le plaisir...

Myrr. Et moi je n'ai de plaisir qu'à ne vous point quitter. Vous ne m'éloignerez point de vous.

Sard. Pensez-y mûrement. Bientôt peut-être il sera trop tard.

Myrr. Tant mieux; car alors vous ne pourrez me séparer de vous.

Sard. Je n'en ai pas la i^olonté; mais je pensais que vous le désiriez.

Myrr. Moi !

Sard. Vous parliez de votre avilissement.

Myrr. Et je le sens vivement, plus vivement que tout au monde, si ce n'est l'amour.

Sard. Alors, que la fuite vous en délivre!

Myrr. La fuite ne détruira point le passé; — elle ne me rendra ni mon honneur ni mon cœur. Non, je veux triompher ou succomber avec vous. Si vous êtes vainqueur, je vivrai pour jouir de votre grande victoire; si votre destinée est aulre, je ne pleurerai pas, mais je la partagerai. Vous ne doutiez pas de moi il y a quelques heures.

Sard. De votre courage, jamais; — de votre amour, tout à l'heure pour la première fois, et vous seule avez pu m'en faire douter. Ces paroles...

Myrr. N'étaient que des paroles. Je vous en prie, cherchez des preuves de mon amour dans la conduite que vous avez daigné louer en moi celte nuit même, et dans ma conduite ultérieure, quel que doive être votre destin.

Sard. Je suis satisfait ; et, confiant dans ma cause, je pense que nous pourrons encore triompher et reconquérir la paix, — seule victoire que j'ambilionne. Je ne mets point la gloire dans la guerre, — la renommée dans les conquêtes. La nécessité de soutenir mes droits par la force, pèse plus lourdement sur mon cœur que tous les outrages sous lesquels ces hommes voudraient courber ma tête. Jamais, jamais je n'oublierai cette nuit, quand je devrais vivre pour l'ajouter au souvenir des autres. Je croyais avoir fait de mon

règne inofTensif une ère de paix au milieu de nos sanglantes annales, une verte oasis dans le désert du siècle, sur laquelle l'Avenir tournerait ses regards charmés, pour la perpétuer, pn regrettant de ne pouvoir rappeler le règne d'or de Sardanapale. Je croyais avoir fait de mon royaume un paradis, et de chaque lune nouvelle une époque de nouveaux plaisirs. Je prenais les acclamations de la populace pour de l'amour, — la voix de mes amis pour celle de la vérité, — les lèvres de la femme pour ma seule récompense ; — elles le sont aussi, ma Myrrha ! embrasse-moi. (7/ l'embrasse ) Qu'ils prennent maintenant mon royaume et ma vie, ils auront l'un et l'autre; mais toi, jamais?

Myrr. Non, jamais ! L'homme peut dépouiller l'homme de tout ce qui est grand, de tout ce qui brille : — les empires s'écroulent, — les armées sont vaincues, — les amis nous abandonnent, — les esclaves fuient, — tous nous trahissent, — ceux-là surtout, ceux-là les premiers qui nous doivent le plus ; tous, excepté le cœur qui aime sans intérêt ! tel est le mien, — mets-le à l'épreuve. SALÉMÉNE entre.

Sal. Je vous cherchais. — Comment! elle est encore icij

Sard. Ne recommence pas tes reproches. Ton visage annonce des événements plus importants que la présence d'une femme.

Sal. La seule femme qui dans un tel moment a de l'importance pour moi est en sûreté : — la reine est embarquée.

Sard. Est-elle bien ? parle.

Sal. Ouï ; sa faiblesse passagère est dissipée, du moins elle s'est transformée en un silence sans larmes ; son pâle visage et ses yeux brillants, après un regard jeté sur ses enfants endormis, se sont tournés vers les tours du palais, pendant que la galère agile voguait rapidement à la lueur des étoiles; mais elle n'a rien dit!

Sard. Plût au ciel que je n'en ressentisse pas plus qu'elle n'en a dit!

Sal. Il est trop tard maintenant pour se livrer à ces regrets! ils ne sauraient guérir une seule douleur; d'autres

objets doivent nous occuper : je viens vous annoncer la nouvelle certaine que les rebelles de la Médie et de la Chaldée, commandés par leurs deux chefs, sont de nouveau en armes, et, formant leurs rangs, se préparent à nous attaquer ; on dit que d'aalres satrapes se sont réunis à eux.

Sard. Quoi ! de nouveaux rebelles ? Marchons sur eux les premiers.

Sal. C'était d'abord notre intention; mais il y aurait maintenant imprudence à le faire. Si demain à midi nous recevons les renforts que j'ai envoyé chercher par des messagers sûrs, nous pourrons hasarder une attaque, et espérer la victoire; mais jusque-la, mon avis est d'attendre l'ennemi.

Sard. J'abhorre ce délai ; il y a sans doute moins de dangers à combattre derrière de hautes murailles, à précipiter les ennemis dans des fossés profonds, ou à les voir se débattre sur les chevaux de frise ; mais ce genre de combat me déplaît, — j'y perds toute mon ardeur; mais une fois lancé sur eux, fussent-ils entassés les uns sur les autres comme des montagnes, il faut que j'en vienne aux mains avec eux ; si je dois mourir, que ce soit dans la chaleur de la mêlée! — Qu'on me laisse donc attaquer.

Sal. Vous parlez en jeune soldat.

Sard. Je ne suis pas soldat, mais homme; ne me parle pas de soldats, j'en déteste le nom et ceux qui s'en font gloire; mais qu'on me mette à même de tomber sur les rebelles.

Sal. Vous devez ne pas exposer témérairement votre vie; elle n'est pas comme la mienne ou celle de tout autre de vos sujets : toute la guerre en dépend; seule, elle la fait naître, rallume et peut l'éteindre ; — seule, elle peut la prolonger ou la unir.

Sard. Terminons donc l'une et l'autre, cela vaudrait peut-être mieux que de les prolonger ; je suis las de l'une et peut-être de toutes deux. ( Une trompette sonne.)

Sal. Écoutons!

Sard. Répondons au lieu d'écouter.

Sal. Et votre blessure?

Sard. Elle est pansée, — elle est guérie j — je l'avais ou-

bliée. Partons ! la lancette d'un chirurgien m'aurait percé plus profondément. L'esclave qui m'a fait cette blessure devrait être honteux d'avoir frappé un si faible coup.

Sal, Puisse maintenant personne n'en porter de plus sûr!

Sard. Oui, si nous sommes vainqueurs; sinon c'est à moi qu'ils laisseront une lâche qu'ils feraient bien d'épargner à leur roi. Marchons!

Sal. Je vous suis. {Les trompettes sonnent encore.)

Sard. Allons, mes armes! mes armes, vous dis-je!

( Ils sortent. )

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