SCÈNE I
La même salle du palais.
MYRRRA et BALÉÂ.
Myrr. {s* approchant d'une fenêtre). Le jour enfin a paru. Quelle nuit l'a précédé ! qu'elle a été belle dans le ciel ! L'orage passager qui l'a traversée n'a fait qu'ajouter la variété à sa magnificence! Mais combien hideuse sur la terre, où la paix, l'espérance, l'amour et la joie, foulés aux pieds par les passions humaines, ont fait place en un instant à un chaos dont les éléments divers ne se sont pas encore dégagés ! — La guerre continue ! Le soleil peut-il bien se lever si brillant? comme il chasse devant lui les nuages qui se déroulent en vapeurs plus charmantes qu'un ciel uniformément serein, et qui figurent des dômes d'or, des montagnes de neige, des vagues plus pourprées que celles de l'Océan, et reproduisent une image de la terre si ressemblante qu'on la croirait permanente, si fugitive que nous ne pouvons prendre que pour une vision ses teintes mobiles éparses sur la voûte éthérée; et cependant ce spectacle saisit l'àme, la console, s'identifie avec elle, si bien que le lever et le coucher du soleil deviennent des heures consacrées a la douleur ;el a l'amour; celui qui les voit avec indifférence n'a jamais connu les régions habitées par les deux GOnies qui ennoblissent et purifient nos coeurs, en sorte que nous ne
2a4 ŒUVRES DE LORD BYRON.
cliangerions pas leurs rigueurs adorables contre toutes les joies bruyantes qui frappent l'air de leurs clameurs; il n'a point vu ces palais qu'ils ont élevés, et où leurs adorateurs viennent se reposer et respirer un moment. Dans ce rapide moment de calme et de fraîcheur, ils aspirent du ciel ce qu'il leur en faut pour supporter avec une pacifique résignation le reste des heures fatigantes de la vie mortelle , pendant qu'en apparence ils se livrent, comme les autres hommes, à leurs tâches respectives de peine et de plaisir, deux noms pour exprimer un même sentiment que, dans sa mobilité, notre souffrance intérieure voudrait varier en variant les sons qui le désignent, mais dont la réahté échappe à tous nos eff'orls pour être heureux.
Bal. Vous vous livrez à une rêverie bien paisible. Pouvezvous regarder ainsi se lever le soleil de notre dernier jour peut-être?
Myrr. C'est pour cela même que je le contemple. Je reproche à mes yeux, qui peut-êlre ne le reverront plus, de l'avoir regardé souvent, trop souvent, sans la vénéralion et le transport dus à cet astre qui empêche la terre d'être aussi fragile que je le suis dans ce corps mortel. Venez, regardez le dieu de la Chaldée. Quand je le contemple, je me convertis presque à votre BaaI.
Bal. Il règne aujourd'hui dans les cieux comme autrefois sur la terre.
Myrr. Il règne maintenant. avec plus de puissance; jamais monarque terrestre n'eut la moitié du pouvoir et de la gloire concentrés dans un seul de ses rayons.
Bal. Assurément c'est un dieu.
Myrr. Nous le croyons ainsi, nous autres Grecs, et néanmoins je pense quelquefois que cet astre éclatant doit être plutôt un séjour habile par des dieux qu'un dieu lui-môme. Le voilk maintenant qui perce les nuages et remplit mes yeux d'une lumière qui m'empêche de voir le reste du monde. Je ne puis, plus regarder.
Bal. Écoulez... — N'avez-vous rien entendu ?
MvRR. Non, ce n'est qu'une illusioa : on combat hors des
SABDANAPALE. ACTE V, SCÈNE I. 2oo
mur?, et non plus dans l'inlérieur du palais, comme la nuit dernière; le palais est devenu une forteresse depuis celle heure périlleuse, et ici, au centre même, entourés de vastes cours et de salles royales aux proportions gigantesques, qu'il faut emporter l'une après l'autre avant de pénétrer aussi loin que la première fois, nous sommes hors de la portée du péril, — aussi bien que de la gloire.
Bal. Mais ils sont déjà venus jusqu'ici!
Myrr. Oui, par surprise, et la valeur les en a repoussés. Maintenant, nous avons tout à la fois le courage et la vigilance pour nous garder.
Bal. Puissent-ils réussir!
Myrr. C'est ce que souhaitent plusieurs, ce que redoutent un plus grand nombre : c'est une heure pleine d'anxiété. Je cherche à n'y point penser... Hélas! c'est vainement.
Bal. On dit que la conduite du roi dans le dernier combat n'a pas moins étonné ses fidèles sujets qu'elle n'a effrayé les rebelles.
Myrr. Il est facile de frapper d'étonnement ou d'effroi une horde vulgaire d'esclaves ; mais il s'est bravement conduit.
Bal N'a-t-il pas tué Bélésès? J'ai entendu dire aux soldats qu'il l'avait étendu à terre.
Myrr. C'est vrai; mais ce misérable a été délivré, pour triompher peut-être de celui dont le courage l'a vaincu, et dont la clémence l'a épargné ; clémence imprudente qui a mis sa couronne en péril!
Bal. Écoulez...
Myrr. Vous avez raison... On s'approche, mais lentement.
( On voit entrer des soldats portant Saléraène blessé d'un javelot qui est encore dans la plaie; ils le déposent sur un divao qui meuble l'appartement. )
MvRR. 0 Jupiter!
Bal. Tout est donc perdu ?
Sal. C'est faux!... Tuez-moi l'esclave qui dit cela, si c'est un soldat.
MvRR. Ce n'en est point un : épargnez-le... Ce n'est que
256 OCDVRES DE LORD BTRON.
l'un de ces papillons de cour qui voltigent dans le cortège d'un roi.
Sal. En ce cas, qu'il vive.
Myrr. Vous vivrez aussi, je l'espère.
Sal. Je voudrais vivre une heure encore, afin de connaître le résultat du combat; mais j'en doute. Pourquoi m'avez-vous transporté ici ?
Un Soldat. Par ordre du roi. Quand le javelot vous a frappé, vous êtes tombé évanoui. Le roi nous a ordonné de vous transporter dans cette salle.
Sal. Il a bien fait... Puisqu'on me croyait mort dans cet évanouissement, cette vue aurait pu décourager les soldats j mais — c'est en vain : je sens revenir ma faiblesse.
Myrr. Laissez-moi voir la blessure... Je m'y connais un peu : dans ma patrie, cet art fait partie de l'instruction qu'on nous donne. La guerre étant continuelle, nous sommes accoutumées à de tels spectacles.
Le Sold. Il vaudrait mieux extraire le javelot.
Myrr. Arrêtez! non, cela n'est pas possible!
Sal. Alors, c'en est fait de moi !
Myrr. Le sang, qui coulerait en abondance, me ferait craindre pour votre vie.
Sal. Moi, je ne crains pas la mort... Où était le roi quand vous m'avez transporté loin du lieu où j'ai été frappé?
Le Sold. Il était en ce même endroit, encourageant de la voix et du geste les troupes alarmées qui vous avaient vu tomber, et déjà commençaient à plier.
Sal. Avez-Yous entendu nommer celui qui me remplace dans le commandement?
Le Sold. Non, seigneur.
Sal. Allez donc en toute hâte trouver le roi, et dites-lui que la dernière demande que je lui fais, c'est de confier mon poste à Zamès, jusqu'à ce qu'Ofratanès, satrape de Suze, ait opéré sa jonction, tant différée et si ardemment désirée. Laissez-moi ici : nos guerriers ne sont pas tellement nombreux qu'on puisse se passer de votre présence.
Le Sold. Mais, mon prince...
SAHDANAPALE. ACTE V, 8CÈNB I. 257
Sal. Partez, vous dis-je! Voilà un courtisan et une femme : c'est tout autant qu'il en faut à un malade. Comme ou ne m'a pas permis d'expirer sur le champ de bataille, je ne veux pas de soldats oisifs autour de mon ht de mort. Partez, et exécutez l'ordre que je vous donne. {Les soldats sortent).
MyrÎi. Ame vaillante et glorieuse, la terre doit-elle donc te perdre si tôt?
Sal. Aimable Myrrha, c'est la mort que j'aurais choisie, si j'avais réussi à sauver le monarque ou la monarchie. Du moins, j'ai la satisfaction de ne pas leur survivre.
Myrr. Vous devenez plus pâle!
Sal. Donnez-moi votre maia, Ce javelot brisé ne fait que prolonger mes tortures, sans prolonger assez mon existence pour me rendre utile; je l'arracherais moi-même, et ma vie en même temps, si je pouvais seulement apprendre où en est le combat.
SARDANAPALE entre avec quelques soldats.
Sard. Mon bien-aimé frère !
Sal. Et la bataille est perdue?
Sard. {avec abattement.) Tu me vois ici.
Sal. J'aimerais mieux vous voir ainsi!... {Il arrache le javelot de sa blessure, et expire.)
Sard. Et l'on me yevTàainsi, à moins qu'Ofratanès n'arrive avec les renforts, faible et dernier roseau sur lequel s'appuie notre espoir.
Myrr. N'avez-vous pas reçu un message de votre frère mourant, qui vous désignait Zamès pour lui succéder dans le commandement?
Sard. Je l'ai reçu.
Myrr. Où est Zamès?
Sard. Mort.
Myrr. Et Altada?
Sard. Mourant.
Myrr. Pania? Sféro?
Sard. Pania vit encore; mais Sféro est en fuite ou prisonnier. Je suis seul.
Myrr. Tout est donc perdu ?
258 a:UVRES DE LORD BTRON.
Sard. Nos remparts, malgré notre petit nombre, peuvent encore tenir contre les forces actuelles de l'ennemi , si la trahison ne s'en mêle; mais en rase campagne...
Myrr. Je pensais que l'intention de Salémène était de ne pas risquer une sortie avant d'avoir reçu les renforts qu'il allendait.
Sard. C'est moi qui lui ai fait abandonner cette détermination.
Myrr. Eh bien ! c'est la faute d'un homme de cœur.
Sard. C'est une faute funeste. 0 mon frère! je donnerais ces royaumes, dont tu étais le plus bel ornement; je donnerais mon épée et mon bouclier, seule gloire qui me reste, pour te rappeler à la vie. Mais je ne te pleurerai pas : tu seras honoré comme tu as désiré l'être. Ce qui m'afflige le plus, c'est que tu aies quitté là vie avec la pensée que je pouvais survivre à l'antique royauté de notre race, pour laquelle lu es mort. Si je parviens à la reconquérir, je le donnerai , pour apaiser ton ombre, le sang de milliers d'hommes, les larmes de millions de rebelles (celles de tous les gens de bien l'appartiennent déjà). Sinon, bientôt nous nous rejoindrons, si le souffle qui est en nous vit par delà la tombe. — Tu lis dans mon came maintenant, et tu me rends justice. Que je serre pour la dernière fois cette main encore chaude ! que je presse ce cœur qui a cessé de battre contre celui qui palpite si douloureusement! [Il embrasse le corps de Salémène). Maintenant, qu'on emporte le corps!
Un Soldat. Où?
Sard. Dans mon propre appartement. Placez-le sous mon dais, comme si c'était le corps du roi. Cela fait, nous aviserons aux honneurs qu'il faut rendre h de telles dépouilles. Des soldats emportent le corps de Salémène. —PANIA entre.
Sard. Eh bien, Pania, as-tu placé les sentinelles et donné les ordres convenus?
Pan. Sire, j'ai obéi.
Sard. Les soldats conservent-ils leur courage? Pan. Sire...
Sard. Tu m'as répondu... Quand un roi demande doux
fois la même chose, et qu'on répond à sa question par une au Ire, c'est un funesle augure. Quoi donc! sonl-ils découragés ?
Pan. La mort de Salémène, et les cris de victoire des rebelles en le voyant tomber, ont excité en eux...
Sard. Non du découragement, mais de la rage : — c'est Ik, du moins, ce qui aurait dû arriver. Mais nous trouverons moyen de ranimer leur énergie.
Pan. Une telle perle est bien faite pour mettre la victoire même en deuil.
Sard. Hélas! qui le sent plus vivement que moi? Cependant, ces murs où nous sommes assiégés peuvent opposer quelque résistance, et les renforts que nous attendons, se fraieront un chemin à travers l'armée ennemie, pour faire de nouveau de la demeure de leur souverain ce qu'elle était, — un palais, non une prison ou une forteresse.
Un officier entre précipitamment.
Sard. Ton visage annonce de tristes nouvelles... — Parle.
L'Off. Je n'ose pas.
Sard. Tu n'oses pas , quand des millions de nos sujets osent se révolter les armes à la main ! . . . Voilà qui est étrange. Je t'en prie, romps ce silence de la fidélité qui craint d'affliger son souverain... Je puis en supporter plus que tu n'as à en dire.
Pan. Tu entends? poursuis.
L'Off. La partie du rempart qui borde le fleuve vient d'être renversée par une inondation soudaine de l'Euphrate qui, gonflé par les pluies tombées dernièrement dans les hautes montagnes où il prend sa source, a franchi ses rives et détruit cette muraille.
Pan. C'est un funeste augure ! Depuis des siècles , il existe une prédiction qui annonce que « jamais la ville ne tombera sous les efforts de l'homme, à moins que le fleuve ne se déclare son ennemi. »
Sard. Je puis pardonner l'augure, mais non le ravage. Quelle quantité de murailles a été emportée?
L'Off. Environ vingt stades*.
Sard. Et tout cet espace est laissé accessible aux assiégeants ?
L'Off. Pour l'inslant, le courroux du fleuve rend toute attaque impossible; mais du moment où il rentrera dans son lit, et où les barques pourront le traverser, le palais est au pouvoir des rebelles.
Sard. C'est ce qui n'arrivera jamais. En dépit des hommes, des dieux, des éléments et des augures, tous ligués contre un homme qui ne les a pas provoqués, la demeure de mes pères ne sera point une caverne pour que les loups y viennent hurler.
Pais. Avec votre permission, je vais me rendre sur les lieux, et prendre les mesures nécessaires pour fortifier l'espace laissé sans défense, aussi bien que le temps et nos moyens le permettent.
Sard. Cours-y sur-le-champ, et rapporte-moi aussi promptement qu'une investigation approfondie le comporte, le véritable état des choses, par suite de cette irruption des eaux. .
(Pania et l'Officier sortent.)
Myrr. Ainsi voila les flots eux-mêmes qui s'arment contre vous!
Sard. Jeune fille, ils ne sont point mes sujets, et il faut leur pardonner, puisque je ne puis les punir.
Myrr. Je me réjouis de voir que cet augure ne vous a point abattu.
Sard. Leç augures ne peuvent plus rien sur moi : ils ne peuvent rien me dire que je ne me sois déjà dit moi-même depuis minuit: le désespoir anticipe sur tout ce qui peut survenir.
Myrr. Le désespoir !
Sard. Non, ce n'est pas tout à fait le mot; quand nous savons tout ce qui peut arriver, et que nous y sommes préparés, notre résolution, si elle est ferme, mérite un nom plus noble que celui de désespoir. Mais que nous importent les mots? bientôt nous en aurons fini avec eux et avec toute chose.
Myrr. Hormis un dernier acte, le plus important pour
SARDANAPALE. ACTE V, SCÈXc 1. 26i
tous les mortels, celui qui couronne tout ce qui fut, tout ce qui est, — tout ce qui sera; — la seule chose commune a tous les hommes, quelles que soient les différences de naissance, de langue, de sexe, de natures, de couleurs, de traits, de climats, de temps, de sentiments, d'intelligence; — point de réunion universelle auquel nous tendons, pour lequel nous sommes nés, et vers lequel nous marchons dans «:e labyrinthe mystérieux qu'on nomme la vie.
Sard. Le fil de notre existence tirant à sa fin, livrons-nous à la joie. Ceux qui n'onl plus rien à craindre peuvent sourire à ce qui naguère causait leur effroi, comme des enfants qui découvrent le secret d'un frivole épouvantait.
PANIA rentre.
Pan. Sire, les choses sont comme on vous l'a rapporté: j'ai doublé le poste qui doit veiller près de la brèche pratiquée par les eaux, en diminuant le nombre de ceux qui sont préposas a la défense de la partie des remparts la mieux fortifiée.
Sard. Tu as rempli fidèlement ton devoir, et comme je l'attendais de toi, mundignePania! Le moment approche où les liens qui nous unissaient n'existeront plus. Prends celte clef il lui donne une clef) ; elle ouvre une porte secrète derrière ma couche royale, où est déposé maintenant le plus noble fardeau qu'elle ait jamais porté, quoiqu'une longue suite de souverains se soient étendus sur l'or qui la com « pose; — et en effet, elle porte celui qui naguère était Salémène. Cherche le lieu caché où ce passage te conduira, il renferme un trésor'; prends-le pour toi et les compagnons. Quel que soit votre nombre, il y en a autant que vous pourrez en porter. Je veux aussi que les esclaves soient affranchis, et que tous les habitants du palais, de l'un et de l'autre sexe, le quittent dans une heure. Mettez à flot les barques royales, naguère destinées au plaisir, et qui doivent mainli-nant servir k votre sûreté. Le fleuve est large et grossi encore par la crue des eaux; plus puissant qu'un roi, il n'a rien k craindre des assiégeants. Fuyez et soyez heureux !
Pan. Oui, sous votre protection, si vous accompagnez votre fidèle garde.
Sard. Non, Pania, cela ne ^eut être; éloigne-loi, et laisse moi à ma destinée.
Pan. C'est la première fois que j'aurai désobéi; mais maintenant....
Sard. Tout le monde me brave donc aujourd'hui, et l'insolence dans mon propre palais imite la trahison à l'extérieur! Plus d'hésitation; ce sont mes ordres, mes derniers ordres. Veux-tu t'y opposer, fot, Pania?
Pan. Mais — cependant — ce n'est pas encore....
Sard, Eh bien, jure donc ici que tu obéiras quand je te donnerai le signal.
Pan. Mon cœur affligé, mais fidèle, vous le jure.
Sard. Il suffit. Maintenant, fais apporter des fagots, des pommes k pin, des feuilles flétries, et tous les combustibles qu'une étincelle peut embraser ; qu'on apporte aussi du cèdre, des essences précieuses, des épices, de grandes planches pour former un vaste bûcher ; qu'on y joigne de l'encens et de la myrrhe , car c'est un grand sacrifice que je veux ofi'rir; tu feras disposer tous ces matériaux autour du trône.
Pan. Seigneur!
Sard. J'ai parlé, et tu as juré d'obéir.
Pan. Je vous serais fidèle sans l'avoir juré. {Pania sort.
Myrr. Quel est votre dessein?
Sard. Tu connaîtras bientôt — ce que la terre n'oubliera jamais.
( Pania revient avec un héraut d'armes. )
Pan. Mon roi, au moment où j'allais exécuter vos ordres, on a amené devant moi ce héraut qui demande audience.
Sard. Qu'il parle!
Le Hér. Le Roi Arbace....
Sard. Quoi! déjk couronné? Mais poursuis.
Le Hér. Bélésès, le grand-prelre sacré....
Sard. De quel dieu ou de quel démon? — De nouveaux autels s'élèvent avec de nouveaux rois. — Mais continue. Tu as été envoyé pour annoncer les volontés de ton maître, et non pour répondre aux miennes.
Le Hér. Et le satrape Ofratanès.
Sard. Comment! il est des vôtres?
Le Hér. {montrant un anneau). Acquiers la certitude qu'il est maintenant dans le camp des vainqueurs; tu vois la bague qui lui sert de sceau.
Sard. C'est la sienne. Digne trio, en effet! Pauvre Salémène ! tu es mort a propos pour ne pas voir une trahison de plus; cet homme était ton fidèle ami et mon sujet le plus dévoué. — Poursuis.
Le Hér. Us t'offrent la vie; tu seras libre de choisir ta résidence dans l'une des provinces éloignées; tu seras gardé et surveillé sans être captif, et lu couleras tes jours en paix; mais k condition que les trois jeunes princes seront livrés comme otages.
Sard. [ironiquement]. Les généreux vainqueurs!
Le Hér. J'attends ta réponse.
Sard. Ma réponse, esclave! Depuis quand les esclaves ont-ils décidé du sort des rois ?
Le Hér. Depuis qu'ils sont libres?
Sard. Organe de la révolte! toi, du moins, tu recevras le châtiment dû à la trahison, quoique tu n'en sois que le représentant.— Pania, que du haut des remparts sa tête soil jetée dans les rangs des rebelles, et son corps dans le fleuve! Qu'on l'emmène !
(Pania et les gardes saisissent le héraut d'armes. )
Pan. Jamais je n'ai obéi à aucun de vos ordres avec plus de plaisir qu'à celui-ci. — Soldats, emmenez-le! Ne souillez point du sang d'un traître ce séjour de la royauté; metlez-le à mort hors de cette enceinte.
Le Hér. Un mot seulement; roi, mes fonctions sont sacrées.
Sard. Et que sont donc les miennes, que tu oses me demander de les abdiquer?
Le Hér. Je ne fais qu'exécuter les ordres que j'ai reçus. Le danger que me fait courir mon obéissance, un refus me l'eût également attiré.
Sard. Ainsi, des monarques d'une heure de durée sont
aussi despotiques que des souverains élevés dans la pourpre et placés sur le trône depuis leur naissance!
Le Hér. Ma vie dépend d'un mot de ta bouche. La tienne (je le dis avec humilité), — il se peut que la tienne soit dans un danger non moins imminent; serait-il digne des derniers instants d'une race comme celle de Nemrod — d'ôter la vie à un héraut pacifique et désarmé, dans l'exercice de ses fonctions, et de fouler aux pieds, non seulement ce qu'il y a de plus sacré chez les hommes, mais ce lien plus saint encore qui nous unit aux dieux ?
Sard. Il a raison. — Qu'on le laisse libre! — Le dernier acte de ma vie ne sera pas un acte de colère. — Approche, héraut; prends cette coupe d'or {il prend sur une table une coupe d'or qu'il lui donne); mets-y ton vin et pense à moi en la vidant ; ou fonds-la en lingot, et ne songe qu'à son poids et à sa valeur.
Le Hér. Je te remercie doublement, et pour m'avoir conservé la vie, et pour m'avoir fait ce don magnifique qui me la rend encore plus précieuse. Mais porterai-je une réponse ?
Sard. Oui ; je demande une heure de trêve pour réfléchir au parti que je dois prendre.
Le Hér. Une heure seulement?
Sard. Une heure. Si à l'expiration de ce terme tes maîtres ne reçoivent pas d'autre réponse de moi, ils doivent en conclure que je repousse leurs conditions, et agir en conséquence.
Le Hér. Je ne manquerai pas de Iransmellre fidèlement ta volonté.
Sard. Écoute! encore un mot.
Le Hér. Quel qu'il soit, je ne l'oublierai pas.
Sard. Présente mes compliments à Bélésès, et dis-lui que dans un an je lui donne rendez-vous.
Le Hér. En quel lieu?
Sard. A Babylone. C'est de la du moins qu'il viendra me rejoindre.
Le Hér. Tu seras ponctuellement obéi. {Le héraut sort.)
SAROAIfAPALE. ACTE V, SCÈNE I. 265
Sard. Paniaî — c'est maintenant, mon fidèle Pania! — hàle-loi d'exécuter mes ordres.
Pan. Seigneur, — les soldats s'en occupent déjà; les voici qui viennent.
(Des soldats entrent et construisent un bêcher autour du trône. )'
Sard. Plus haut, mes braves; mettez-y plus de bois; faites que les fondements du bûcher soient tels qu'il ne s'éteigne pas faute d'aliments, et qu'aucun secours officieux ne puisse l'éteindre. Que le trône en forme le centre : je ne veux le laisser aux nouveaux venus qu'embrasé d'un feu inextinguible. Arrangez-le tout comme s'il s'agissait d'incendier une forteresse de nos ennemis invétérés. Maintenant il prend quelque apparence! Qu'en dis-tu, Pania ? ce bûcher sera-t-il suffisant pour les funérailles d'un roi?
Pan. Oui, et pour celles d'un royaume. A présent, je vous comprends.
Sard. Et tu ne me blâmes pas?
Pan. Non. — Permettez seulement que je mette le feu au bûcher, et que j'y monte avec vous.
Myrr. Ce devoir me regarde.
Pan. Une femme!
Myrr. C'est le devoir d'un soldat de mourir pour son souverain : c'est celui d'une femme de mourir avec celui qu'elle aime.
Pan. Voilà qui est étrange!
Myrr. Moins rare, Pania, que tu ne l'imagines. Vis cependant. Adieu, le bûcher est prêt.
Pan. Je rougirais de laisser mon souverain avec une femme seulement pour partager sa mort.
Sard. Un trop grand nombre déjà m'ont précédé dans la tombe. Pars, va t'enrichir!
Pan. El vivre misérable !
Sard. Songe à ton serment : — il est sacré et irrévocable.
Pan. Puisqu'il en est ainsi, adieu!
Sard. Cherche bien dans mon appartement ; emporte sans scrupule tout l'or que tu y trouveras; rappelle-toi que ce que lu y laisseras sera pour les esclaves qui me tuent. Quand lu T. m. io
auras tout mis en sûreté sur tes barques, au moment ou tu quitteras le palais, fais retentir dans les airs le son prolongé de la trompette. Les bords du fleuve sont trop éloignés, le bruit de ses flots est trop grand maintenant, pour que le signal donné sur ses rives puisse être porté par l'écho jusqu'ici. Fuis alors avec tes compagnons, mais en détournant la tête de ce côté; suis le cours de l'Euphrate : si tu arrives dans la Paphlagonie, où la reine est en sûreté avec ses trois fils à la cour de Gotta, dis, dis-lui ce que tu as vu en parlant, et prie-la de se rappeler ce que j'ai dit lors d'une séparation encore plus douloureuse.
Pan. Donnez-moi votre main royale, que je la presse une fois encore sur mes lèvres, ainsi que ces pauvres soldats qui se pressent autour de vous, et qui voudraient mourir avec vous !
(Les soldats et Pania entourent Sardanapale, et baisent sa main ainsi que les pans de sa robe. )
Sard. Mes meilleurs et mes derniers amis ! n'énervons pas mutuellement nos courages! Partez sans délai; les adieux doivent être prompts, quand c'est pour toujours, si l'on ne veut qu'ils changent les moments en éternité, et qu'ils trempent de larmes les derniers grains douloureux du sablier de la vie. Partez et soyez heureux! Croyez-moi, je ne suis pas à plaindre maintenant; ou, si je le suis, c'est bien plus pour le passé que pour le présent; quant à l'avenir, il est entre les mains des dieux, s'il en existe : je le saurai bientôt. Adieu, — adieu! [Pania et les soldats sortent.)
Myrr. Ces hommes étaient fidèles : c'est une consolation pour nous que nos derniers regards puissent tomber sur des visages amis.
Sard. Et sur des visages charmants, belle Myrrha! — Mais écoute-moi ! le terme fatal s'approche : — si en ce moment tu éprouves une répugnance secrète à t'élancer dans l'avenir, à travers les flammes de ce bûcher, parle : pour avoir cédé à ta nature, je ne t'en aimerai pas moins, peutêtre même davantage j et tu as encore le temps de fuir.
Myrr. Allumerai-je Time des torches entassées sous la lampe qui brûle éternellement devant l'autel de Baal, dans la salle voisine?
Sard. Oui. Est-ce là ta réponse?
Myrr. Tu vas voir. [Myrrha sort.)
Sard. (seul). Elle est inébranlable! 0 mes pères! vous que je vais rejoindre, purifié peut-être par la mort de quelques-unes des grossières souillures de la nature matérielle, je n'ai pas voulu que des esclaves révoltés déshonorassent par leur présence votre antique demeure. Si je n'ai pas conservé votre héritage tel que vous me l'avez légué, du moins ce palais, qui en contient une portion brillante, vos trésors, vos armes consacrées, vos archives, vos monuments, vos trophées, dont ils auraient paré leurs triomphes, tout cela, pour vous le rendre, je l'emporte avec moi dans cet élément destructeur, image la plus vraie de l'àme, en ce qu'il laisse le moins de traces des matières consumées par son action dévorante. — La clarté de ce grand bûcher funéraire de la royauté ne sera pas seulement une colonne de fumée et de flammes, im phare éphémère à l'horizon, pour n'offrir ensuite qu'un monceau de cendres. Non, non, ce sera une le(,'on pour les siècles, pour les nations rebelles, pour les pri-nces voluptueux. Le Temps couvrira de l'oubli les annales de plus d'un peuple, les exploits de plus d'un héros; il anéantira plus d'un empire, à l'instar de ce premier des empires; mais il respectera mon dernier acte, pour l'offrir comme un problème que peu oseront imiter, que nul n'osera mépriser; et peut-être cet exemple détournera-t-il plus d'un roi d'imiter une vie qui m'a conduit à une telle fin.
(Myrrha revient avec une torche dans une main et une coupe dans l'autre. )
Myrr. Vois, j'ai allumé le flambeau qui doit éclairer notre vol vers les astres.
Sard. Et la coupe?
Myrr. Il est d'usage dans ma patrie défaire une libation aux dieux.
Sard. Et dans la mienne de faire une libation aux hom-
mes ; c'est une coutume que je n'ai pas oubliée ; et , quoique seul , je viderai une coupe en mémoire de tant de banquets joyeux.
( Sardaoapale prend la coupe, qu'il renverse après avoir bu, et s'écrie en voyant tomber une goutte;)
Cette libation est pour l'excellent Bélésès!
Myrr. Pourquoi le nom de cet homme se présente-t-il k ta pensée, plutôt que celui de son complice en scélératesse?
Sard. L'un n'est qu'un soldat , un instrument , une sorte d'épée vivante dans la main d'un ami; l'autre fait jouer les fils de cette marionnelte guerrière; mais je les bannis de mon souvenir. — Un moment encore, ma Myrrha ! Est-ce librement et sans crainte que tu m'accompagnes?
Myrr. Crois-tu donc qu'une fille grecque n'osera pas faire pour l'amour ce que fait une veuve indienne pour obéir à l'usage ?
Sard. Alors, nous n'attendons plus que le signal.
Myrr. Il tarde bien à retentir.
Sard. Allons, adieu! un dernier embrassemenl !
Myrr. Viens ; mais ce n'est pas le dernier, il en reste un encore.
Sard. Il est vrai : le feu mêlera nos cendres.
Myrr. Oui , mes cendres se mêleront aux tiennes, pures comme mon amour pour toi , dégagées des souillures de la terre et des passions terrestres. Une seule pensée m'afflige.
Sard. Laquelle?
Myrr. C'est qu'aucune main amie ne recueillera nos deux poussières dans une urne commune.
Sard. Tant mieux; mieux vaut qu'elles soient dispersées dans l'air el jetées à tous les vents que d'être souillées par le contact des mains de traîtres et d'esclaves. Dans ce palais on flammes, dans les ruines fumantes de ces gigantesques murailles, nous laissons un monument plus imposant que l'Egypte n'en a construit dans ces montagnes de briques amoncelées par elle pour servir de tombeaux à ses rois ou à ses bœufs ; car on ne sait encore si ces pyramides orgueilleuses sont destinées à leurs monarques ou à leur bœuf-dieu Apis :
SAKDANAPALE. — NOTES. 269
étranges monuments, qui ont perdu le souvenir du motif qui les érigea !
Myrr. Adieu donc, ô terre! et toi, le plus beau lieu de la terre, adieu, lonie! Puisses-tu toujours être libre et belle! et que jamais les calamités n'approchent tes rivages ! Ma dernière prière a été pour toi , tu as aussi mes dernières pensées, hormis une seule.
Sard. Et celle-là ?
Myrr. Elle est pour toi.
( La trompette de Pania se fait entendre. )
Sard. Écoute!
Myrr. Maintenant!
Sard. Adieu, Assyrie ! je l'aimais, ô ma terre natale! terre de mes aïeux ! je t'aimais plus comme ma patrie que comme mon royaume; je t'ai rassasiée de paix el de plaisirs; et voilà ma récompense î A présent, je ne te dois rien, pas même un tombeau. {H monte sur le bûcher.) Maintenant, Myrrha !
Myrr. Es-tu prêt?
Sard. Comme la torche que tu tiens.
( Myrrha met le feu au bûcher. )
Myrr. Le bûcher est allumé! Je viens.
(Au moment où Myrrha s'élance dans les flammes, la toile tombe. )
NOTES