ROGERS
10 „ Déposé, lui qui avait si longtemps et si glorieusement régné ! On ôta de son front le bonnet ducal ; on le dépouilla de sa robe ; on brisa devant lui son sceau et son anneau, mnis rien ne put ébranler sa douceur et sa fermeté; il resta le même devant les Dix, qui vinrent lui apporter le décret. Foscari en vit un qu'il ne connaissait point, et s'informa de son nom. M Je suis le fils de Marco Memmo. —Ah! » répliqua-t-il, « ton père était mon ami. » Rogers.
1* «Et maintenant il sort : l'heure est passée, je n'ai plus rien à faire ici. — Mais ne crains-tu pas les regards de la foule? Prends ce chemin dérobé. — Non, par où je suis entre je veux me retirer;» et, s'appuyant sur sa béquille, il quitta le palais qui lui avait servi trente ans de résidence; il descendit cet escalier garde par des géants monstrueux, terribles, et par où il était monté jadis au pouvoir. Arrivé au bas, il s'arrêta, et, toujours appuyé sur sa béquille, il se retourna et dit : » Je suis entré par la seule recommandation de mes services ; je m'en vais chassé par la malice de mes eoncmis. » Puis il se retira dans sa maison, aussi pauvre que
lorsqu'il en était sorti , au milieu des soupirs de la foule qui n'osait parler. >> Rogers.
** Le vieux Foscari ne mourut point dans le palais, mais dans sa propre maison, non aussitôt après être descendu par l'escalier des Géants, mais un jour plus tard, en entendant, dit M. de Sismondi, le son des cloches qui sonnaient en actions de grâces pour l'élection de son successeur.il mourut subitement d'une hémorrhagie causée par une veine qui éclata dans sa poitrine.
» Un peu avan t que je n'eusse atteint l'âge de seize ans, » dit lord Byron, «je fus témoin d'un accident pareil qui arriva aune jeune personne à la suite d'émotions diverses ; elle ne mourut pas cependant sur-le-champ, mais elle succomba, plusieurs années après, d'une seconde rupture de vaisseau. » \oir Don Juan, c. vi, st. 59.
18 Par un décret du Conseil, les insignes du souverain pouvoir, dont le doge s'était dépouillé lors de sa déposition, lui furent rendus à sa mort ; il fut enterré avec toute la magnificence d'usage, dans l'église des Mineurs. Le nouveau doge était rangé dans la suite parmi les pleureurs.
'♦ L'ha pagata. Historique, Voir VHist. de Venise, par Daru. Le manuscrit original donne ici les deux vers qui suivent :
• Li Cutr uts Dix. QaeUe était cette dette ?
« LoRtDiiNO. Une dette jaste et ancienne qu'il avait contractée envers la nature
• et envers moi. »
Ils furent ajoutés par M. Gifford. Sur la marge du manuscrit, lord Byron avait écrit :«Si le dernier vers paraît obscur à ceux qui ne se rappellent pas que dans le premier acte Loredano parle de la dette qu'il avait inscrite sur son livre ; « Doit le doge Foscari, pour la mort de mon père et celle de mon oncle, «vous pouvez ajouter;
• Ls Cair dis Dix. Que vous devait-il?
" LoiÉDAKO. Sa vie et celle de son fils en expiation de la mort de mon père et da
• mon oncle. »
« Mais d'où venait cette haine mortelle qui produisit tous ces malheurs, la haine de Loredano? C'était un legs que lui avait laissé son père, qui, avant Foscari, avait régné à Venise, et, comme le venin dans la queue du serpent, cette haine grossit et s'accrut peu à peu. Lorsque son père mourut, le bruit se répandit:» 3/ort ewpoi'sonne/»> Ces paroles l'effrayèrent comme si elles s'étaient échappées du tombeau de son père; il les grava sur le marbre ou la pierre funéraire, et, comme un marchand, il inscrivit sur son livre, parmi les débiteurs qu'il ne devait oublier ni jour ni nuit: «Poursuivre frariceîco Foscari pour la mort de mon père, >• laissant le reste en blanc, afin de le remplir plus tard. Lorsque le noble cœur de Foscari eut enfin cessé de battre, il prit le volume avec le même sang-froid, et remplit ainsi le blanc: « 11 m'a payé. » Vous qui de jour en jour avez médité et poursuivi une vengeance impitoyable, attendant que l'heure sonne d'aiguiser vos dents, et comme ce Pisan qui rongea le crâne chevelu de celui qui l'avait offensé, si c'est votre droit, vengez-vous, mais craignez de léguer votre vengeance à vos enfants. » ROGERS.
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