SCÈNE V
I Une forêt.
ARNOLD arrive avec sa mère BERTEtE.
Bert. Va4'en, bossu!
Arn . Je suis né comme cela, ma mère ^.
Bert. Va-l'en, incube! cauchemar! seul avorton de sept fils que j'ai eus.
Arn. Plût au ciel que j'eusse été un avorton, et n'eusse jamais vu la lumière!
Bert. Oui, plûl au ciel ! mais puisque lu l'as vue, — val'en, — va l'en, et fais de Ion mieux. Ton dos peut porter une charge;ilestplushaut, sinon aussi large, que celui des autres.
Arn. Il porte son fardeau ; — mais mon cœur souficndra- T. m, 10
t-il celui dont vous l'accablez, ma mère? Je vous aime, ou du moins je vous aimais; vous seule dans la nature pouvez aimer un être tel que moi. Vous m'avez nourri, — ne me tuez pas!
Bert. Oui, — je l'ai nourri parce que tu étais mon premier né, et je ne savais si je donnerais le jour a un second fils moins laid que toi, caprice monstrueux de la nature ! Mais va-t'en, et ramasse du bois.
Arn. J'y vais; mais quand je reviendrai, parlez-moi avec bonté. Quoique mes frères soient beaux et forts, et aussi libres que le daim auquel ils donnent la chasse, ne me repoussez pas ; eux et moi, nous avons été nourris du même lait.
Bert. Tu as fait comme le hérisson, qui vient pendant la nuit téter la mère du jeune taureau, en sorte que la laitière trouve le lendemain matin les mamelles taries et le pis malade*. N'appelle pas mes autres enfants tes frères! ne m'appelle pas ta mère; car si je t'ai enfanté, j'ai fait comme la poule imbécile qui parfois fait éclore des vipères en couvant des œufs étrangers. Va-t'en, magot, va-l'en ! {Berthe s'éloigne.)
Arn. (seul). 0 ma mère ! — Elle est partie, et je dois exécuter ses ordres. — Ah ! je le ferais avec plaisir si je pouvais seulement espérer en retour un mot de bonté. Que faire?
(Arnold se met à couper du bois; tout en travaillant, il se blesse à . la main.)
Voilà que je ne pourrai plus travailler du reste de la jour-* née. Maudit soit ce sang qui coule si vite! car maintenant une double malédiction m'attend a la maison ; — quelle maison? Je n'ai point de maison, point de parents, point d'espèce. — Je ne suis point fait comme les autres créatures, ni destiné à partager leurs jeux et leurs plaisirs. Dois-je donc saigner comme elles? Oh! que ne peut chacune de ces gouttes en tombant a terre, en faire naître un serpent qui les morde comme elles m'ont mordu ! Oh ! que ne peut le dé • mon, auquel on me compare, venir en aide a son image! Si j'ai sa laideur, pourquoi pas aussi son pouvoir? Est-ce parce que je n'ai pas la volonté? Il suffirait d'un mol bienveillant
de la bouclie de celle qui m'a donné la vie pour me réconcilier avec mon aspect odieux. Lavons ma blessure.
(Arnold s'approche d'un ruisseau et se baisse pour y plonger la main ; tout à coup il recule.)
Ils ont raison; et dans ce miroir de la nature je me vois tel qu'elle m'a fait. Je ne veux plus arrêter mes regards sur cette vue, et j'ose à peine y penser. Hideuse créature que je suis! les eaux elles-mêmes semblent me railler en reproduisant mon horrible image, — qu'on prendrait pour un démon placé au fond de cette source pour empêcher les troupeaux de venir y boire. {Il garde un moment le silence.) Et continuerai-je à vivre, a charge à la terre et a moi-même, objet de honte pour celle qui m'a donné le jour? Ce sang qui coule si abondamment d'une simple égratignure, essayons de lui ouvrir une plus large issue, afin que mes maux s'écoulent pour jamais avec lui; rendons à la terre ce corps odieux, composé de ses atomes; qu'il se dissolve, (ju'il retourne a ses éléments primitifs, qu'il prenne la forme n'importe de quel reptile, pourvu que ce ne soit pas la mienne, et qu'il devienne un monde pour des myriades de nouveaux vermisseaux ! Voyons si ce couteau tranchera mon existence, et coupera cette tige flétrie de la nature, comme il a coupé la verte branche de la forêt.
(Arnold lixe son couteau en terre, la pointe en l'air.)
Le voilà placé, et je puis me précipiter sur sa pointe. Mais encore un regard à ce beau jour qui ne voit rien d'aussi hideux que moi, et à ce doux soleil qui m'a réchauffé, mais en vain. Les oiseaux! oh! comme ils chantent gaiement! qu'ils chantent, car je ne veux point qu'on me pleure; que leurs plus joyeux accords soient le glas de mort d'Arnold, les feuilles tombées, mon monument, et le murmure de la source voisine, ma seule élégie. Mon bon couteau! tiens-toi ferme pendant que je vais m'élancer sur toi ! (Au moment où il va pour se précipitersur le couteau, son regard est tout à coup arrêté par un mouvement qu'il aperçoit dans le ruisseau.)
L'onde se meut sans qu'aucun vent ait soufflé; mais changerai-je ma résolution pour une eau qui s'agile? La voilà qui se meut encore! Ce n'est pas l'air, il me semble,
340 ŒUVRES DE LORD BVnON.
qui lui communique ce mouvement, mais je ne sais quelle
puissance souterraine du monde intérieur. Quevois-je? un
brouillard? rien de plus !
(Un nuage s'élève de la source. Arnold le contemple, le nuage se dissipe, et un grand homme noir s'avance vers lui.)
Arn. Que veux-tu? parle ! Es-tu un esprit ou un homme?
L'(nco.n-m;. Puisque l'homme réunit les deux natures, pourquoi un même mot n'exprimerait-il pas ces deux choses?
Arn. Ta forme extérieure est celle de l'homme, et cependant tu peux être un démon.
L'Inc. Tant d'hommes le sont, ou passent pour tels, que tu peux me placer sans inconvénient dans l'une ou dans l'autre de ces catégories. Mais voyons : tu veux te tuer, — achève.
Arn. Tu es venu m'interrompre.
L'Inc. Quelle résolution que celle qui peut être interrompue! Si j'étais le diable, comme tu le crois, un moment de plus, et ton suicide t'aurait livré a moi pour toujours; et pourtant c'est ma venue qui te sauve.
Arn. Je n'ai pas dit que tu étais le démon, mais que ton approche ressemblait a la sienne.
L'Inc. a moins de le fréquenter {et tu ne semblés guère accoutumé à te trouver en si bonne compagnie), tu ne peux dire comment est son approche ; quant à son aspect, jette les yeux sur cette onde, puis sur moi, et juge lequel de nous deux a le plus de ressemblance avec l'être au pied fourchu qui fait l'épouvante du vulgaire.
Arn. Prétendrais-tu, oserais-tu me railler de ma difformité naturelle ?
L'Inc. Si je reprochais au buffle son pied fourchu, ou k l'agile dromadaire sa bosse sublime, ces animaux seraient charmés du compliment; et cependant ils sont plus agiles, plus forts, ils ont plus de puissance d'action et de résistance que toi et que tous les êtres les plus courageux et les plus beaux de la race. Ta forme est naturelle; seulement la nature s'est méprise dans sa prodigalilé, en donnant à un homme les attributs d'une autre espèce.
LE DIFFORME TRANSFORMÉ. PARTIE I, SCÈNE I. 3il
Arn. Donne-moi la force du buffle et son pied redoulable lorsqu'à l'approche de son ennemi il fait voler la poussière, ou fais que je possède la longue et patiente agiiilô du dromadaire, ce vaisseau du désert! — alors je supporterai avec la patience d'un saint tes diaboliques sarcasmes.
1/Inc. Je le veux bien.
Arn. (surpris). Tu le peux?
L'Inc. Peut-être. Que veux-tu encore?
Arn. Tu te moques de moi.
L'Inc. Non, certes. Voudrais-je railler celui que tout le monde raille ? ce serait un triste divertissement. Pour te parler le langage des hommes (car tu ne peux encore parler le mien), le forestier ne chasse pas le malheureux lapin, mais bien le sanglier, le loup ou le lion, abandonnant le menu gibier au petit bourgeois qui se met en campagne une fois l'an pour approvisionner sa cuisine de ces morceaux vulgaires.
Arn. Eu ce cas ne perds point ton temps avec moi : je ne t'ai point appelé.
L'Inc. Tes pensées ne sont pas éloignées des miennes. Ne me renvoie pas : il n'est pas facile de me rappeler quand on a besoin de moi.
Arn. Que feras-tu pour moi?
L'Inc. Je changerai de forme avec toi, si tu veux, puisque la tienne te déplaît, ou je te donnerai celle que tu désireras.
Arn. Oh ! alors, tu es certainement le démon ; car il est le seul qui puisse consentir à revêtir ma laideur.
L'Inc. Je te montrerai les formes les plus belles que le monde ait jamais vues, et tu choisiras.
Arn. a quelle condition?
L'Inc. Belle question! il y a une heure tu aurais donné ton âme pour avoir Textérieur des autres hommes, et maintenant lu hésites quand il s'agit de revêtir la forme des héros !
Arn. Non; je ne veux ni ne dois compromettre mon âme.
L'Inc. Quelle est l'âme de quelque valeur qui voudrait habiter ime telle carcasse?
Arn. C'est une àme ambitieuse, quelque peu digne d'elle
que soit son logement. Mais fais-moi connaître ton pacte : faut-il signer avec du sang?
L'Inc. Pas avec le tien.
Arn. Avec quel sang donc?
L'Inc. Nous parlerons de cela plus tard. Mais je ne serai point exigeant avec toi, car je vois en toi de grandes choses. Tu n'auras d'autre engagement que ta volonté, d'autre pacte que les actions. Es-tu content?
Arn. Je te prends au mot.
L'Lnc. Commençons donc!
(L'Inconnu s'approche de la source, puis se tourne vers Arnold. )
Un pei* de ton sang.
Arn. Pourquoi faire ?
L'Inc. Pour mêler avec la magie des eaux et rendre le
charme efficace. Arn. [lui présentant son bras blessé). Prends-le tout! L'Inc. Pas à présent; quelques gouttes suffiront. (L'Inconnu prend quelques gouttes du sang d'Arnold dans le creux de sa main, et les jette dans la source.)
« Ombres de la Beauté ! ombres de la Puissance ! paraissez « a ma voix ! Le moment est venu ! sortez charmantes et « dociles du fond de cette source , comme le géant enfant « des nuages parcourt la montagne de Hartz *. Venez telles « que vous étiez, afin que mes yeux puissent voir dans « l'air le modèle de la forme que je créerai. Apparaissez « brillantes comme Iris quand elle déploie son arc dans les « nues; — tel est son désir {il montre Arnold), tel est mon « commandement! démons héroïques. — Démons autrefois (t revêtu de la forme du stoïcien ou du sophiste, — ou de « celle de tous les victorieux, depuis l'enfant de la Macé- « doine jusqu'à ces orgueilleux Romains qui ne venaient au « monde que pour détruire! ombres de la Beauté! ombres « de la Puissance ! paraissez a ma voix ! — Le moment est « venu! »
(Divers fantômes s'élèvent du fond des eaux et passent tow à tour devant l'Inconnu et Arnold.)
Arn. Que vois-je ?
L'Inc. Le Romain au nez aquilin, aux yeux noirs, qui jamais ne vit son vainqueur, qui jamais ne mit le pied sur un pays sans le ranger aux lois de Rome, tandis que Rome ellemême se soumit à lui et à tous ceux qui héritèrent de son nom.
Arn. Ce fantôme est chauve; et c'est la beauté que je cherche. Si je pouvais avec ses défauts obtenir aussi sa gloire !
L'Lnc. Son front fut ombragé de plus de lauriers que de cheveux. Tu vois son aspect; prends ou refuse. Je ne puis te promettre que sa forme; sa gloire sera longtemps un objet d'ambition, et l'on combattra longtemps pour l'obtenir.
Arn. Je veux aussi combaîlre, mais non en César pour rire. Passons à un autre. Son aspect peut être beau, mais il ne me convient pas.
L'Inc. En ce cas, tu es plus difficile que la sœur de Caton, ou la mère de Brulus, ou Cléopâtre a seize ans, âge où l'amour n'est pas moins dans les yeux que dans le cœur. Mais soit. — Ombre, disparais!
(Le fantôme de Jules César s'évanouit.)
Arn, Se peut-il que l'homme qui ébranla la terre sous ses pas ait disparu sans laisser de traces?
L'Inc Tu te trompes ; sa substance a laissé après elle assez de tombeaux, assez de calamités et plus de gloire qu'il n'en faut pour éterniser sa mémoire; mais quant à son ombre, elle n'est pas plus que la tienne au soleil ; seulement elle est un peu plus haute et plus droite. En voici une au Ire.
[Un second fantôme passe.)
Arn. Quel est celui-ci ?
L'iNc. Il fut le plus brave et le plus beau des Athéniens. Considère-le bien.
Arn II est plus gracieux que le dernier. Comme il est beau*!
L'Inc. Tel fut le fils deClinias, à la chevelure bouclée.— Veux-tu revêtir sa forme?
Arn. Plût au ciel qu'elle m'eût été donnée en naissant! Mais puisque j'ai la faculté de choisir, voyons-en d'autres. (L'ombre d'Alcibiade disparaît.)
L'Inc. Regarde maintenant.
Arn. Quoi! ce satyre trapu, au teint basané, au nez court, aux yeux ronds, avec ses jambes cagneuses, ses larges narines, sa courte taille et sa mine de Silène"'! J'aime mieux rester ce que je suis.
L'I.NC. Et pourtant il fut la perfection terrestre de toute beauté morale et la personnitication de toute vertu. Mais tu n'en veux pas ?
Arn. Si, avec sa forme, j'avais aussi ce qui faisait compensation ! — Non.
L'Inc. Je ne puis te le promettre; mais tu peux essayer et trouver la chose plus facile, soit avec cette forme, soit avec la tienne.
Arn. Non, je ne suis pas né pour la philosophie, quoique j'en aie besoin. Qu'il parte!
L'Inc. Évanouis-toi, buveur de ciguë !
(L'ombre de Socrate disparaît; une autre lui succède.)'-
Arn. Quel est celui-ci dont la barbe frisée et le mâle aspect rappellent Hercule, si ce n'est que son œil joyeux tient plus de Bacchus que de ce sévère expurgateur de l'empire infernal qu'on nous représente appuyé d'un air triste sur sa massue victorieuse, comme s'il regrettait l'indignité de ceux pour lesquels il a combattu?
l'Inc. C'est celui à qui l'amour fit perdre l'ancien monde.
Arn. Je ne puis le blâmer, car moi j'ai aventuré mon àme, parce que je n'ai pas trouvé ce qu'il préférait a l'empire du monde.
L'Inc. Puisque vous sympathisez en ce point, veux-tu revêtir ses traits?
Ar.N. Non. Comme tu m'as donné la faculté de choisir, je deviens difficile, ne fût-ce que pour voir des héros que je n'aurais jamais pu voir de ce côté du sombre rivage qu'ils ont quitté pour venir voltiger devant nous.
L'Inc Va- t'en, triumvir : taCléopàtre t'attend.
(L'ombre d'Antoine disparaît; une autre la remplace.)
Arn. Quel est celui-ci, qui a vraiment l'air d'un demi dieu, jeune et brillant, avec une chevelure dorée et une stature
qui, sinon plus haute que celle des humains, a je ne sais quelle grâce immortelle et indicible dont il est revêtu comme le soleil de ses rayons, — un je ne sais quoi qui brille en lui, et qui n'est pourtant que l'éclatante émanation de quelque chose de plus noble encore? Cet être n'était qu'un homme*?
L'Inc. Que la terre le dise, s'il reste encore quelques atomes de lui ou de l'or plus solide qui composait son urne.
Arn. Qui était cet homme, la gloire de l'espèce humaine?
L'Inc. La honte de la Grèce pendant la paix, son foudre de guerre dans les combats: — Démélrius le Macédonien el le preneur de villes.
Arn. Voyons d'autres ombres.
L'Lnc. {à l'ombre.) Retourne dans les bras de Lamia. (L'ombre de Démétrius Poliorcète s'évanouit; une autre paraît.)
Je trouverai ton affaire, ne crains rien, mon bossu. Si les ombres de ceux qui ont existé ne plaisent point h ton goût délicat, j'animerai, s'il le faut, le marbre idéal jusqu'à ce que j'aie trouvé une enveloppe nouvelle qui convienne à ton àme.
Arn. Mon choix est fait... Je m'en tiens à celui-ci.
L'Inc. Je ne puis que louer ton goût. C'est le divin fils de la Néréide et de Pelée. Regarde ses longs cheveux, voués au fleuve Sperchius, aussi beaux et aussi brillants que les flots d'ambre du riche Pactole, qui roule sur un sable d'or; vois-les briller a travers le cristal de cette source, et onduler comme des fleurs flottantes au souffle de la brise. Tel il était auprès de Polyxèue, conduit à l'autel par un amour pur et légitime , contemplant son épouse troyenne pendant que le remords causé par le trépas d'Hector et les pleurs de Priam, se mêlait dans son cœur au sentiment profond de sa tendresse pour la modeste vierge, dont la jeune main tremblait dans celle du meurtrier de son frère. C'est ainsi qu'il était dans le temple : tu le vois tel que le vit la Grèce avant que la flèche de Paris eût immolé le plus grand de ses fils.
Arn. Je le regarde comme si j'étais son âme, lui dont la forme va bientôt servir d'enveloppe a la mienne.
L'Inc. Tu as bien choisi... L'extrême difformité ne doit s'échanger que contre l'extrême beauté, s'il est vrai, comme le dit un proverbe des hommes, que les extrêmes se touchent.
Arn. Allons, dépêche-toi : je suis impatient
L'Lnc. Comme une jeune beauté devant son miroir. Elle et loi, vous voyez, au heu de ce qui est, ce que vous voudriez qui fût.
Arn. Devrai-je attendre ?
L'Inc. Non, ce serait dommage. Mais d'abord, un mot ou deux... Sa stature a douze coudées. Voudrais-tu l'élever si fort au-dessus de la taille de notre époque, et devenir un Titan, ou, pour parler canoniquement, voudrais- tu devenir un fils d'Anak ?
AiîN. Pourquoi non?
L'Inc. Ambition glorieuse ! j'aime à te voir surtout dans les nains! Un mortel de taille philistine aurait échangé sa stature de Goliath contre celle d'un petit David ; mais toi, mon petit nabot, tu aspires à la taille plus qu'à l'héroïsme. Si tel est ton désir, il sera satisfait. Cependant, crois-moi, en l'éloignant un peu moins des proportions de l'humanité actuelle, tu la domineras plus facilement : car, tel que tu es maintenant, tu verrais tous les hommes le courir sus, comme pour chasser un nouveau Mammoth ; et, d'autre part, leurs maudits engins, leurs couleuvrines, et cœtera, pénétreraient à travers l'armure de notre ami Achille avec plus de facilité que la flèche de l'adullère Paris ne perça son talon, que Thétis avait oublié de baptiser dans le Slyx.
Arn. Fais alors ce que tu jugeras convenable.
L'ÏNC. Tu seras aussi beau que l'objet que tu vois, aussi fort qu'il l'était, et...
Arn. Je ne demande pas à être vaillant, car la Difformité est naturellement pleine d'audace^. 11 est dans sou essence de chercher à se mettre au niveau des autres hommes, et môme a les surpasser par l'énergie de l'àme et du cœur. Il y a dans tous ses mouvements un aiguillon qui l'excite à obtenir ce qui est refusé à d'autres, dans les objets de concurrence universelle, pour compenser la parcimonie de la
Nature marâtre. Elle recherche, par d'intrépides exploits, les sourires de la Fortune ; et souvent, comme Timour le Tartare boiteux, elle les obtient.
L'Inc. Bien parlé ! Et sans doute tu resteras ce que tu es. Je puis congédier cette ombre, destinée a servir de moule h. l'enveloppe de chair dont j'allais revêtir celte âme hardie qui n'en a pas besoin pour accomplir de grandes choses.
Arn. Si aucune puissance ne m'avait offert la possibilité d'un changement, mon âme aurait fait de son mieux pour se frayer un chemin sous le poids fatigant, funeste et décourageant de la difformité qui pèse sur mon cœur, ainsi que sur mes épaules, comme une montagne, et qui me rend hideux ou haïssable aux yeux des hommes plus heureux. C'est avec un soupir, non d'amour, mais de désespoir, que j'aurais regardé ce sexe dont la beauté est le type de tout ce que nous connaissons ou rêvons de plus beau par delà ce monde qu'il embellit ; et avec un cœur plein d'amour, je n'aurais pas cherché a plaire a ce qui ne pouvait me payer de retour, a cause de celte enveloppe hideuse qui me condamne a l'isolement. J'aurais pu tout supporter si ma mère ne m'avait pas repoussé loin d'elle. L'ours lèche ses nourrissons, et finit par leur donner une sorte de forme; — ma mère a vu que la mienne était sans remède. Si, comme un Spartiate, elle m'avait exposé avant que je connusse la partie passionnée de la vie, j'aurais élé confondu avec le sol de la vallée, — plus heureux de n'être rien que d'être ce que je suis. Mais, même en mon état actuel, le plus laid, le plus vil et le dernier des hommes, avec du courage et de la persévérance, peut-être serais-je devenu quelque chose; — c'est ce qui est arrivé k des héros jetés dans le même moule que moi. Tout à l'heure tu m'as vu maître de ma propre vie, et prêt à en faire le sacrifice; celui qui est maître de sa vie est le maître de quiconque craint de mourir.
L'Inc. Choisis entre ce que tu as été et ce que lu veux être.
Arn. J'ai choisi. Tu as ouvert une perspective plus brillante a mes yeux et plus douce à mon cœur. Tel que je suis maintenant, je puis êlre craint, admiré, respecté, aimé, excepté
3i8 ŒUVRES DE LORD BYRON.
de ceux dont je voudrais l'être , et qui tiennent à moi de plus près. Comme tu m'as permis de choisir une forme, je prends celle qui est maintenant sous nos yeux. Dépêche! dépêche !
L'Inc. Et moi, quelle forme prendrai-je?
Arn. Sans douté que celui qui dispose à son gré de toutes les formes prendra la plus belle de toutes, une forme supérieure même a ce qu'était ce fils de Pelée qui est devant nous. Il pourrait prendre celle du prince qui le tua, celle de Paris, ou — s'élevant plus haut encore, — il peut revêtir la beauté du dieu des poètes, beauté qui a elle seule est une poésie.
L'Inc. Je me contenterai de moins que cela; car, moi, j'aime la variété.
Arn. Ton aspect est sombre, mais non dépourvu de grâce.
L'iNC. Si je voulais, je serais plus blanc, mais j'ai un penchant pour le noir; — c'est une couleur si franche! avec elle on n'est exposé ni a rougir de hor^, ni a pâlir de crainte ; mais je l'ai portée assez longtemps, et maintenant je vais prendre ta forme.
Arn. La mienne?
L'Inc Oui, tu feras un échange avec le fils de Thétis, et moi avec le fils de Berthe, la progéniture de ta mère. Chacun son goût; tu as le tien, — j'ai le mien.
Arn. Hâte-toi! hâte -toi!
L'Inc Sur-le-champ.
('Inconnu prend de la terre, la pétrit sur le gazon, puis s'adresse au fantôme d'.\chille.)
« Belle ombre du fils de Thétis ! qui dort sous le gazon qui « couvre Troie, avec de la terre rouge, je fais une créature (f à ton image, comme fit l'être qui créa Adam, et dont j'i- « mite l'action ^^. Argile, anime-toi ; que ces joues se colorent « du vermillon de la rose, alors qu'entr'ouvrant son bouton « elle revêt ses premières couleurs ! Violettes que je cueille, « transformez-vous en ses yeux! et toi, onde où le soleil ré- « fléchit sa lumière, change-toi en sang; que ces tiges d'hya- « cinthe deviennent sa longue chevelure, et qu'elle flotte sur « son front comme elle se balançait dans l'air! Formons son « cœur avec le granit que je détache de ce rocher, mais que
« sa voix ressemble au gazouillement des oiseaux qui clian- « tent sur ce chêne! Composons sa cliair de l'argile la plus « pure qui nourrissait les racines du lis, et qu'abreuvait la « plus douce rosée! Que ses membres soient les plus agiles « qui aient jamais été formés, et son aspect le plus beau « qu'on puisse voir sur la terre! Éléments qui m'entourez, « mêlez-vous, animez-vous; connaissez-moi, entendez-moi « et jaillissez à ma parole! Rayons du soleil, échauffez cette « animation terrestre! C'est fini, il a pris son rang dans la « création. »
(Arnold tombe inanimé ; son âme passe dans la forme d'Achille, qui se lève; le fantôme a disparu peu à peu à mesure que le corps auquel il a servi de modèle a été composé.)
Arn. {soiis sa forme nouvelle). J'aime et je serai aimé! 0 viel à la fin je te sens! Esprit glorieux!
L'Inc. Arrête! que ferons-nous de l'enveloppe que tu as quittée, de celle masse informe, de ce corps hideux dans lequel tu étais tout a l'heure?
Arn. Que m'importe? que les loups et les vautours sen accommodent si cela leur convient.
L'Inc. S'ils s'en emparent, s'ils ne s'en éloignent pas avec effroi, lu pourras dire que la paix règne et que les champs ne leur offrent pas une meilleure proie.
Arn. Laissons la ce cadavre; peu importe ce qu'il deviendra.
L'Inc. Cela n'est pas poli, c'est même ingrat. Quel qu'il soil, ce corps a logé ton àme un certain temps.
Arn. Oui , c'est un fumier qui recelait une perle maintenant enchâssée dans l'or comme doivent l'être les joyaux.
L'Inc. Mais si je l'ai donné une nouvelle forme, ce doit être en vertu d'un échange loyal et non d'un larcin; car ceux qui créent des hommes sans l'aide de la femme ont depuis longtemps pris patente et n'aiment pas du tout les contrefacteurs. Le diable a le droit de prendre les hommes, mais non de les faire, — quoiqu'il recueille le bénéfice de la fabrication première. — Il faut donc trouver quelqu'un qui revête la forme que tu as quittée.
T. in. 20
330 ŒUVRES DE lORD BYRON.
Arn. Qui voudrait y consentir?
L'Inc. Je ne sais trop, c'est pqurquoi je me chargerai moimême de ce soin.
Arn. Toi?
L'Inc. Je te l'avais dit avant que tu habitasses ton palais actuel de beauté.
Arn. C'est vrai. J'ai tout oublié dans le transport de joie que m'a causé cette immortelle transformation.
L'Lnc. Dans quelques minutes je serai ce que tu étais, et lu me verras toujours auprès de toi, comme ton ombre.
Arn. Je voudrais qu'on m'épargnât ce désagrément.
L'Inc. Cela n'est pas possible. Eh quoi! déjà ce que tu es aurait peur de voir ce que lu étais?
Arn. Fais ce qu'il te plaira.
L'Inc [s' adressant au corps d'Arnold étendu à terre). « Argile qui n'es pas morte, mais où il n'y a pas d'âme, « quoique aucun homme ne voulût te choisir, néanmoins ud « immortel daigne l'accepter. Tu es argile, et aux yeux d'un « esprit toute argile est égale. Feu sans lequel rien ne peut « vivre ! feu dans lequel rien ne peut vivre, hormis la fabu- « leuse Salamandre, ou ces âmes immortelles errantes et « qui brûlent dans des flammes inextinguibles, suppliant ce- « lui qui ne pardonne pas, et implorant avec des hurlements « une seule goutte d'eau ; feu ! seul élément dans lequel ni « poisson, ni quadrupède, ni oiseau, ni reptile, si ce n'est « le ver qui ne meurt pas, ne peuvent conserver un moment « leur forme; toi qui les absorbes tous, loi qui es pour « l'homme une sauvegarde et un danger; feu! premier né « de la Création, et fils menaçant de la Destruction quand (( le ciel en aura fini avec le monde ; feu 1 aide-moi à rappe- « 1er la vie dans ce corps roide et glacé qui est la gisant! « sa résurrection dépend de moi et de toi ! Une légère étin- « celle de flamme, et il redeviendra ce qu'il était; mais « j'occuperai la place de son âme! »
(Un feu follet voltige dans le bois et vient se poser sur le front du corps; l'inconnu disparaît; le corps se lève.)
Arn. {sous sa nouvelle forme). Oh! horrible!
L'Inc. {sous la forme primitive d'Arnold). Quoi! lu trembles ?
Arn. Non; — je frissonne seulement. Où est allée la forme dont lu étais revêtu tout à l'heure ?
L'Inc. Dans le monde des ombres. Mais parcourons celuici. Où veux-tu aller ?
Arn. Faut-il que lu m'accompagnes ?
L'Inc. Pourquoi non? Des gens qui valent mieux que toi fréquentent plus mauvaise compagnie.
Arn. Qui valent mieux que moi?
L'Inc. Oh ! je vois que la nouvelle forme t'a rendu fier : j'en suis bien aise. Te voilà aussi devenu ingrat ! Tant mieux, tu fais des progrès; — deux transformations en un instant! te voilà déjà vieilli dans les voies du monde. Mais souffremoi; tu verras d'ailleurs que je te serai utile dans ton pèlerinage. Mais, voyons, décide où tu veux que nous allions.
Arn, Où le monde est le plus peuplé, afin que je puisse voir ses œuvres.
L'Inc C'est-à-dire là où règne l'activité de la guerre et de la femme. Voyons ! l'Espagne, — ITtalie, — le nouveau monde atlantique, — l'Afrique avec ses Maures! En vérité, il y a peu de choix à faire : les hommes sont, comme à l'ordinaire, acharnés les uns contre les autres.
Arn. J'ai entendu dire de grandes choses de Rome.
L'Inc. C'est un excellent choix. — Il serait difficile de trouver mieux depuis que Sodome a cessé d'exister; et puis on peut s'y donner carrière ; car au moment où nous parlons, le Franc, le Hun, la race ibérique des vieux Vandales, prennent leurs ébats sur les féconds rivages du jardin du monde.
Arn. Comment nous y rendrons-nous ?
L'Inc. Comme des chevaliers vaillants, sur de bons coursiers. — Holà ! mes chevaux ! — Il n'y en eut jamais de meilleurs depuis que Phaéton fut précipité dans l'Éridan. — Holà! nos pages !
Deux pages arrivent avec quatre chevaux noirs.
Arn. Voilà de magnifiques chevaux.
S52 CEUVRES DÉ LORD BTRON.
L'Inc. Et d'une noble race. Trouve-moi leurs pareils en Barbarie ou en Arabie!
Arn. Les nuages de vapeur qui s'échappent de leurs fiers naseaux embrasent Tair, et des étincelles de flammes, pareilles à des moucherons phosphoriques, tourbillonnent autour de leur crinière, comme ces vulgaires insectes qui voltigent vers le soir autour des vulgaires coursiers.
L'Inc. Montez, Monseigneur j eux et moi, nous sommes vos serviteurs.
Arn. Et ces pages aux yeux noirs, commentles nommezvous?
L'Inc. C'est toi qui les baptiseras.
Arn. Quoi! avec de l'eau bénite?
L'Inc. Pourquoi pas? les plus grands pécheurs font les meilleurs saints.
Arn. Ces pages sont vraiment beaux , et ne sauraient être des démons.
L'Inc C'est vrai ; le diable est toujours laid, et ce qui est beau n'est jamais diable.
Arn. Celui qui porte le cor doré, et qui a le visage si vermeil , je l'appelle Huon; car il ressemble à l'aimable enfant de ce nom, perdu dans la forêt, et qu'on n'a plus retrouvé; quant à l'autre, dont l'air est plus sombre et plus pensif, qui ne sourit pas, mais qui est sérieux et calme comme la nuit, je l'appellerai Memnon, d'après ce roi d'Ethiopie dont la statue fait delà musique une fois par jour. Et toi ?
L'Inc J'ai dix mille noms et deux fois autant d'attributs ; mais comme je porte une figure humaine, je prendrai un nom humain.
Arn. Plus humain que ta forme, quoiqu'elle ait été la mienne.
L'Inc Appelle-moi donc César.
Arn. Mais c'est un nom impérial, qui a été porté par les maîtres du monde.
L'Inc C'est pour cela qu'il convient au diable déguisé, — puisque tu me prends pour le diable, à moins que tu ne veuilles me croire pape.
Arn. Eh bien, soit! va pour César! Pour moi, je continuerai à m'appelertout simplement Arnold.
Ces. Nous y ajouterons un titre: « comte Arnold ; » c'est un nom qui sonne bien et fera beaucoup d'effet sur un billet doux.
Arn. Ou dansun ordredujour, la veille d'une bataille.
Ciis. {chante). A cheval! à cheval! Mon coursier noir frappe du pied la terre, et aspire l'air dans ses naseaux ! Il n'esl pas de coursier arabe qui connaisse mieux son cavalier; il gravira la colline sans se fatiguer; plus elle sera haute, plus il ira vite. Dans les marais il ne ralentira point le pas; dans la plaine on ne pourra pas l'atteindre; dans les ondes il n'enfoncera pas; sur les bords des ruisseaux il ne s'arrêtera pas pour boire ; on ne le verra point haletant dans la course, ni aifaibli au combat; sur les cailloux il ne bronchera point; le temps ni la fatigue ne pourront l'abattre; il ne deviendra pas poussif dans l'élable; mais, sans autres ailes que ses pieds, il volera comme le griffon. Ne sera-ce pas un voyage délicieux? Vive la joie! jamais nos coursiers noirs ne feront de faux pas! des Alpes au Caucase courons, ou plutôt volons! Ces montagnes disparaîtront derrière nous en un clin d'oeil. [Us montent à cheval et disparaissent.)