‹ Œuvres complètesChapitre 51 sur 74 · CUOEUR D'ESPRITS DANS LES AIRS · texte numérisé non relu

CUOEUR D'ESPRITS DANS LES AIRS

L'aurore se lève triste et sombre. Où fuit l'alouette silencieuse? Où se cache le soleil voilé? Le jour a-t-il réellement commencé? La Nature jette un reil attristé- sur la ville illustre et sainte; autour d'elle il se fait un vacarme capable de réveiller les saints qui dorment dans son enceinte, et de ranimer les cendres héroïques le long desquelles le Tibre précipite ses ondes jaunâtres. 0 sept collines! éveillez-vous avant dêtre ébranlées dans votre base !

Entendez le bruit cadencé des pas! Mars lui-même en règle les mouvements! Ils observent tous la mesure, comme les marées obéissent à la lune! Ils marchent a la mort en réglant leur pas comme les vagues de l'Océan , qui franchissent les môles en conservant toujours leur symétrie, et en se brisant par files régulières. Entendez les armures qui résonnent! Voyez le guerrier fixer un regard courroucé sur les remparts; voyez ces échelles dont les échelons ressemblent à la peau rayée d'une couleuvre.

Regardez ces remparts hérissés de guerriers, garnis dans toute leur étendue de canons a la gueule noircie, de lames étincelantes, de mèches allumées, de mousquets infernaux prêts a vomir la mort! Tous les instruments de carnage, anciens et nouveaux, sont réunis dans celte lutte, aussi nombreux qu'un nuage de sauterelles. Ombre de Kémus! ce jour

est aussi terrible que celui où ton frère commit son crime! Des chrétiens sont armés contre l'autel du Christ; — son destin doil-il ressembler au tien ?

A mesure qu'ils s'approchent, la terre tremble sous leurs pas; un bruit sourd accompagne d'abord leur marche, comme celui de l'Océan à demi réveillé, jusqu'au moment où, devenu plus fort et plus bruyant, son choc réduit les rochers en poussière; — ainsi s'avancent les flols de celle armée! Héros dont le nom est immortel ! guerriers puissants! ombres éternelles ! premières fleurs des sanglantes prairies dont Rome est environnée, Rome, celle mère d'un peuple qui n'eut point de frère ! dormirez-vous pendant que les querelles des nalions déracinent vos lauriers ? Vous qui pleurâtes surCairlhage en cendres, ne pleurez pasj — frappez! car Rome est dans le deuil ^' !

Les guerriers de vingt nations diverses s'avancent ! Depuis longlemps la Famine leur a distribué Iturs râlions. Aussi nombreux , mais plus redoulables que des troupeaux de loups, la haine et la faim les poussent vers les remparis. 0 cité glorieuse ! faut-il que lu deviennes un objet de pitié! Romains, combatlez tous comme vos pères! Alaric était un ennemi clémenl, comparé aux farouches bandits de Bourbon! Lève-loi, cilé éternelle; lève-loi ! Mels plulutle feu de tes propres mains à tes porliques, que de voir de tels hôles souiller de leur présence le moindre de tes foyers.

Vois ce spectre sanglant! Les enfants d'Ilion ne trouvent pas dileclor; les fils de Priam aimaient leurs frères; le fondateur de Rome oublia sa mère quand il tua son vaillant frère jumeau, et se souilla d'un crime inexpiable. Vois-lu l'ombre gigantesque planer de toule sa hauleur sur les remparts ? Le jour où il franchit la première enceinte, ta fondation fut attristée du présage de ta chute. Mainlenant, bien que tu sois aussi haute qu'une nouvelle tour de Babel, qui

peut arrêter ses pas? Enjambant les édifices les plus élevés, Rémus réclame sa vengeance, ô Rome !

Leur fureur t'atteint maintenant : la flamme, la fumée et des bruits infernaux Tenvironnent, ô merveille du monde! Dans tes murs, sous tes murs, est la mort! L'acier résonne sur l'acier; l'échelle craque et se brise sous son fardeau d'airain, qu'on voit au loin reluire, et à ses pieds les blasphènjcs retentissent! De nouveaux assaillants paraissent! Chaque guerrier qui succombe est remplacé par un autre qui gravit à son tour le rempart. La mêlée devient plus sanglante : le sang de l'Europe inonde tes fossés, Rome, les murs peuvent tomber; mais cet engrais fertilisera tes champs, elles couvrira d'une moisson vivante; mais, ô Rome! malheur à tes foyers! — Cependant, sois Rome encore; au milieu de tes douleurs, combats comme aux jours de tes triomphes !

0 dieux Pénates! ne souffrez pas que vos foyers soient livrés de nouveau à l'inflexible Até ! Ombres des héros, ne vous soumettez pas à ces Nérons étrangers ! Si le fils meurtrier de sa mère répandit le sang de Rome, il était votre frère : c'était un Romain qui opprimait les Romains ; — l'étranger Rrennus fut repoussé. Saints et martyrs, levez-vous! vos titres sont plus sacrés encore! Divinités puissantes des temples qui s'écroulent, vous dont la ruine est encore imposante! et vous, fondateurs plus puissants de la vraie foi et des autels chrétiens, — accourez tous frapper les assaillants! Tibre! Tibre! que tes flots témoignent du courroux de la nature. Que tout cœur vivant se soulève d'indignation, comme le lion qui se retourne contre le chasseur ! Quand tu devrais être brisée, et n'être qu'un vaste tombeau, ô Rome ! sois toujours la Rome des Romains !

(Bourbon, Arnold, César et autres arrivent au pied du rempart. Arnold se dispose à y appuyer son échelle, lorsqu'il en est empêché par Bourbon.)

BouRB. Arrêtez, Arnold! je suis le premier.

Arn. Il n'en sera rien, seigneur.

BouRB. Arrêtez, vous dis-je! Suivez-moi! je suis fier d'être suivi par un tel homme; mais je ne souffrirai pas qu'on me précède. {Bourbon appuie son échelle et commence à monter.) Maintenant, enfants! en avant I en avant! ( Un coup de feu r atteint et il tombé).

Ces. Et le voila par terre.

Arn. Puissances éternelles ! Le découragement va s'emparer de l'armée; mais vengeance! vengeance!

BouRB. Ce n'est rien. Donnez-moi votre main.

(Bourbon prend la main d'Arnold et se lève; mais au moment oîiil met le pied sur l'échelle, il retombe.)

Arnold ! c'est fait de moi. Cachez ma mort, et tout ira bien; — cachez ma mort, vous dis-je. Jetez mon manteau sur ce qui ne sera bientôt plus que poussière; que les soldats ne le voient pas.

Arn. Il faut vous transporter hors d'ici; le secours de...

BouRB. Non, mon brave ; ma mort est venue. Mais qu'est-ce qu'une vie de plus ou de moins? L'âme de Bourbon plane encore sur l'armée. Qu'ils n'apprennent qu'après la victoire que je ne suis plus qu'une argile insensible. — Faites alors ce qu'il vous plaira.

Ces. Votre altesse voudrait-elle baiser la croix? — Nous n'avons pas de prêtre ici ; mais la garde d'une épée pourra vous servir; — c'est ainsi que lit Bayard i*.

BouRB. Esclave railleur! me faire entendre ce nom-là en un pareil moment! Mais je l'ai mérité.

Arn. (à César). Coquin, lais-toi.

Ces. Quoi ! lorsqu'un chrétien meurt, ne puis-je lui offrir, en bon chrétien, un vade in pace?

Arn. Silence ! — Oh ! comme ils sont ternes ces yeux qui regardaient le monde avec dédain, les yeux de celui qui ne voyait point d'égal !

BouRB. Arnold, si jamais vous voyez la France... — mais écoutez! écoutez ! l'assaut redouble d'acharnement. — Oh ! une heure, une minute de vie pour mourir dans ces rem-

paris! Hàlez-vous, Arnold! hàtez-vous ! ne perdez pas de temps; — ils prendront Rome sans vous ".

Arn. Et sans vous!

BouRB. Non, non; mon âme les guidera encore. Couvrez mon cadavre, et ne dites pas que j'ai cessé de vivre. Parlez, et soyez vainqueur !

Arn. Mais je ne dois pas vous quitter ainsi.

BouRB. 11 le faut, — adieu. — En avant! la victoire est à nous ! {Bourbon meurt.)

Ces. [à Arnold). Venez, comte; a l'ouvrage!

Arn. Tu as raison; je pleurerai après.

(Arnold couvre d'un manteau le corps de Bourbon, et monte à l'échelle en s'écriant ; )

Bourbon ! Bourbon ! En avant, mes enfants ! Rome est a nous.

Ces. Bonne nuit, seigneur connétable; tu étais un homme, toi. {César suit Arnold; ils atteignent le créneau; ils sont renversés.) Une jolie culbute ! votre seigneurie est -elle meurtrie ?

Arn. Non. (7/ remonte à l'échelle.)

Ces. Il est franc du collier quand il est une fois écliauiïé; el, par ma foi, ce n'est pas un jeu d'enfant. Comme il frappe ! Il pose sa main sur le créneau. — Il le saisit comme on embrasserait un autel; voilà qu'il y pose le pied... lié! qu'est-ce qui arrive ici ? — Un Romain ? [Un homme tombe.) Le premier oiseau de la couvée ' 11 est tombé en dehors da nid. — Eh bien! camarade ?

Le Blessé. Une goutte d'eau?

Ces. D'ici au Tibre, il n'y a d'autre liquide que du sang.

Le Blessé. Je meurs pour Rome ! (// meurt.)

Ces. Bourbon aussi, dans un autre sens. Oh ! tous ces hommes immortels! avec leur généreux mobile! Mais il faut que j'aille rejoindre mon jeune maître; il doit être maintenant au Forum. En avant! en avant! {César monte à l'échelle. — La scène finit.)

3GS œUVRES DE LOM> BYROW.

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