SCÈNE I
Les environs d'Éden, comme dans le premier acte.
Arrivent CAIN ei ADAH.
Adah. Chut!,.. Marche doucement, Caïn.
CaLn. Volontiers... Mais pourquoi?
Adah. Kotre petit Enoch dort sur ce lit de feuilles , à l'ombre du cyprès.
Caïn. Le cyprès!... C'est un arbre de tristesse qui semble pleurer sur les objets qu'il couvre de son ombre. Quelle raison le l'a fait choisir pour abriter notre enfant?
Adah. Parce que ses branches inlerceptent le soleil, comme le ferait la nuit. C'est pour cela qu'il m'a semblé propre à voiler le sommeil.
CaLn. Oui, le dernier — et le plus long sommeil. — N'importe, — mène-moi vers lui. [Ils s'approchent de l'enfant.) Qu'il est charmant ! Le pur incarnat de ses petites joues rivalise avec les feuilles de roses doût sa couclie est semée.
CAIN. ACTt: llî, SCÈNE I. 423
Adah. El ses lèvres, comme elles sont gracieusement eiilr'ouvertes! Non, tu ne le baiseras pas maintenant î Attends un peu: il va hiemôt s'éveiller; — son sommeil de midi ne lardera pas à finir. Mais, jusque-là ce serait doramage de Iroubler son repos.
Caïn. Tu as raison : jusqu'à son réveil, je contiendrai mon cœur. 11 sourit et dorl!... — Dors et souris, mon enfant, jeune héritier d'un monde presque aussi jeune que loi ! dors et souris ! Heureux âge, où les heures et les jours rayonnent de joie et d'innocence! Toi^ tu n'as pas cueilli le fruit fatal,
— tu ne sais pas que lu es nu! Doil-iJ venir un temps oii tu seras puni pour des fautes inconnues, qui ne furent ni les tiennes ni les miennes?... Mais dors, maintenant!... Un sourire plus vif colore ses joues et ses paupières brillantes, qui tremblent abaissées sur ses longs cils, aussi noirs que le cyprès qui balance sur lui son ombrage, et à travers ce voile rit, jusque dans son sommeil, le transparent azur de ses yeux! Sans doute, il rêve... — De quoi? Du parad's?
— Oui, rêve du paradis, enfant déshérité ! Ce n'est qu'un rêve; car jamais plus ni loi, ni tes lils, ni tes pères, n'entreront dans ce lieu de délices, qui leur est interdit!
Adah. Cher Gain ! ne murmure pas auprès de ton fils ces douloureux regrets du passé ! Pleureras-lu donc toujours le paradis? Ne pouvons-nous pas nous en créer un autre?
Caïn. Où ?
Adah. Ici, partout où lu voudras : où tu es, je ne sens pas l'absence de cet Eden tant regretté. Ne t'ai-je pas? n'ai-je pas notre père, notre frère, Zillah notre sœur chérie, et notre Eve enfin, à qui nous devons tant, outre notre naissance?
Caïn. Oui, — la mort est du nombre des bienfaits que nous lui devons.
Adah. Gain, cet orgueilleux esprit qui t'a emmené avec lui t'a rendu plus sombre encore. J'avais espéré que les merveilles qu'il t'avait promis de le montrer, et que, dis-tu, il t'a fait voir, ces visions des mondes présents et pass's, auraient donné à Ion àme le calme de la science satisfaite ; mais je vois que ton guide t'a fait du mal. Cependant je la
424 ŒUVRES DE loud btron.
remercie, et peux tout lui pardonner, puisqu'il t'a si tôt
rendu à nous.
Caïn. Si tôt?
Adah. Tu as à peine été absent deux heures : deux longues heures pour moi, mais deux heures seulement d'après le soleil.
Caïn. Et cependant je me suis approché de ce soleil, j'ai vu des mondes qu'il a éclairés et qu'il n'éclairera plus, et d'aulressur lesquels il n'a jamais brillé. Il me semblait que mon absence avait duré des années.
Adah. A peine des heures.
Caïn. En ce cas, l'esprit a une mesure à lui pour le temps : il le calcule par ce qu'il voit d'agréable ou de pénible, de petit ou de grand. J'avais vu les œuvres immémoriales d'êtres infinis; j'avais vu passer sous mes yeux des mondes éteints, et, en contemplant l'élernité, il me semblait avoir emprunté quelque chose de son immensité; mais maintenant je sens de nouveau ma petitesse. L'esprit avait raison de dire que je n'élais rien.
Adah. Pourquoi a-t-il dit cela? Jéhovah ne l'a point dit.
Caïn. Non, il se contente de nous faire le rien que nous sommes, et, après avoir laissé entrevoir a la poussière Eden et l'iramortalilé, il la réduit de nouveau à n'être plus que poussière. — Pourquoi ?
Adah. Tu le sais, — à cause de la faute de nos parents.
Caïn. Que nous fait celte faute, à nous ?... Us ont péché, qu'ils meurent !
Adah. Ce que lu viens de dire n'est pas bien... Cette pensée ne vient pas de toi, mais de l'esprit qui était avec loi. Plût au ciel qu'ils pussent vivre, et moi mourir pour eux!
Caïn. J'en dis autant, — pourvu qu'une victime satisfasse l'être insatiablede vie, pourvu que ce petit dormeur aux joues vermeilles ne connaisse jamais ni la mort ni les affliclions humaines, et n'en transmette pas l'héritage à ceux qui naîtront de lui.
Adah. Que savons-nous si quelque jour une expiation de ce genre ne rachètera pas notre race ?
Caïn. En sacrifiant l'innocent pour le coupable? quelle expiation serait-ce?... Nous sommes innocents, nous : qu'avons-nous fait ? pourquoi serions-nous victimes d'une action commise avant notre naissance? ou comment des vicliracs seraient-elles nécessaires pour expier ce péché mystérieux et sans nom, — si toutefois c'est un péché si grand que d'aspirer à connaître ?
Adah. Hélas! lu pèches maintenant, mon cher Gain î Tes paroles ont quelque chose d'impie à mon oreille.
Caïn. Alors, laisse-moi !
Adah. Jamais!... quand ton Dieu lui-même te laisserait.
Caïn Dis-moi, que vois-je ici ?
Adah. Deux autels élevés par notre frère Abel , pendant ton absence, pour y offrir a Ion retour un sacrifice à Dieu.
Caïn. Et comment savail-il que je serais disposé à prendre part aux offrandes que, d'un front soumis dont la lâche humilité indique moins d'adoration que de crainte, il présente chaque jour au Créateur pour l'apter sa bienveillance ?
Adah. Assurément il fait bien.
Caïn. Un seul autel peut suffire : je n'ai point d'offrande.
Adah. Les productions de la terre, les fleurs nouvelles, les fruits, ce sont là des offrandes agréables au Seigneur, quand elles sont présentées par un cœur doux et contrit.
Caïn. J'ai travaillé, j'ai cultivé la terre k la sueur de mon front, conformément à la malédiction... — Cela ne suflit-il pas? Pourquoi serais-je doux ? parce qu'il me faut faire la guerre aux éléments avant qu'i s nous livrent le pain que nous mangeons?... Pourquoi strais-je reconnaissant ? parce que je suis poussière, et que je rampe dans la poussière jusqu'à ce que je sois rendu k la poussière?... Si je ne suis rien, — dois-je offrir sans motif des actions de grâces hypocrites, et me montrer satisfait de souffrir? De quoi serais-je contrit ? du péché de mon père, déjà expié par ce que nous avons tous subi et par ce que doit subir encore notre race dans les siècles prédits ? Ce petit enfant qui dort ne se doute pas qu'il porte en lui le germe du malheur de générations sans nombre... Mieux vaudrait que ma main le saisit dans
son sommeil et le brisât contre ces rochers, que de le laisser vivre pour..,
Adaii. 0 mon Dieu ! ne touche pas l'enfant, — mon enfant, — ton enfant, ô Caïn!
Caïn. Ne crains rien... Pour tous les astres, pour toute la puissance qui les dirige, je ne voudrais pas faire éprouver a cet enfant un contact plus rude que le baiser d'un père!
Adah. Pourquoi donc ta parole est-elle si terrible?
Caïn. Je disais que mieux vaudrait pour lui de cesser de vivre que de donner le jour a toutes les douleurs qui l'allendent, et, ce qui est plus cruel encore, qu'il doit léguer à ses descendants. Mais puisque cette parole le contrarie, je dirai seulement : — Mieux eût valu qu'il ne fût jamais né.
Adah. Oh! ne dis pas cela!... Oîi seraient alors les joies d'une mère, le bonheur de le veiller, de le nourrir, de l'aimer? Cinil! il s'éveille. Charmant Enocji ! {Elle s'approche de l'enfant.) 0 Caïn ! regarde-le ! vois comme il est plein de vie, de force, de santé, de beauté et de joie ! comme il me ressemble, — et a toi aussi, quand tu es paisible! car alors nous sommes tous semblables, n'est-ce pas, Caïn? Mère, père, fils, nos traits se réfléchissent les uns dans les autres, comme dans l'onde limpide, quand elle çs,[ paisible, et quand tu es paisible. Aime-nous donc, mon cher Caïn, et aime-toi pour l'amour de nous, car nous t'aimons! Vois! comme il rit! comme il étend ses petits bras! comme il ouvre tout grands ses yeux bleus et les tient fixés sur les tiens, pour faire accueil à son père, pendant que son petit corps s'agite comme si la joie lui donnait des ailes ! Que parles-tu de douleur? Les chérubins, sans enfants, p urraienl envier les jouissances d'un père. Bénis-le, Caïn ! Il n'a point encore de paroles pour te remercier, mais son cœur te remerciera, et le lien aussi.
Caïn. Enfant, je te bénis, si la bénédiction d'un mortel peut t'êlre utile et le garantir de la malédiction du serpent!
Adah. Elle l'en garantira. Sans doute la subtilité d'un reptile ne saurait prévaloir contre la bénédiction d'un père.
Caïn. J'en doute, mais je ne le bénis pas moins.
CAÏN. ACTE in, SCÈNE î. 427
Adah. Notre frère vient.
Caïn. Ton frère Abel?
Entre ABEL.
Aeel. Salut, Caïn, mon frère ! la paix de Dieu soit avec toi!
Caïn. Abel, salut!
Abel. Ma sœur m'a dit que tu as eu un entrelien secret avec un esprit, et que tu l'as accompagné bien au delà du rayon que nous avons l'habitude de parcourir dans nos promenades. Était-ce l'un de ces esprits que nous avons vus, et avec qui nous avons conversé comme nous ferions avec noire père?
Caïn. Non.
Abel. Pourquoi, alors, t'entretenir avec lui?... Ce peut être un ennemi du Très-Haut.
Caïn. Et un ami de l'homme. S'est-il montré tel à noire égard, le Très-Haut, — puisque c'est ainsi que tu l'appelles?
Abel. Que tu l'appelles !... Tes paroles sont étranges aujourd'hui , mou frère. — Adah , ma sœur , laisse-nous un moment... — Nous avons un sacrifice h faire.
Adah. Adieu, mon cher Caïn; mais, d'abord, embrasse ton fils. Puissent sou esprit innocent et le pieux ministère d'Abel te rendre le calme et une sainte sérénité! {Adah sort avec son enfant,)
Abel. Où as-tu été?
Caïn. Je n'en sais rien.
Abel. Qu'as-tu vu?
Caïn. Ceux qui ne sont plus; les mystères immortels, illimités, tout-puissants, accablants de l'espace j les innombrables mondes qui ont existé et qui existent, un tourbillon d'objets si extraordinaires, soleils, lunes, terres, roulant autour de moi dans leurs sphères avec une tonnante harmonie, que je me sens incapable de me livrer k une conversation mortelle. Laisse-moi, Abel.
Abel. Une lumière surnaturelle brille dans tes yeux; — une teinte surnaturelle colore tes joues; — quelque chose
^"28 GT.VVhZS DE LOUD BÏRON.
de surnaturel ivsonne dan« la voix; — que signifie cela?
Caïn. Cela signifie... — Je t'en prie, laisse-moi.
Abel. Je ne te quille pas que nous n'ayons prié et sacrifié ensemble.
Caïn. Abel, je l'en prie, sacrifie seul, — Jéhovah t'aime.
Abel. Il nous aime tous deux, j'espère.
Caïn. Mais tu es celui qu'il aime le mieux : cela m'est égal; tu es plus propre a son culte que moi; révère-le donc, — mais seul, — du moins sans moi.
Abel. Mon frère, je mériterais bien peu le nom de fils de notre père, si je ne te révérais comme mon aîné, si, dans le culte que nous rendons a Dieu, je ne t'appelais a le joindre à moi, et à me précéder dans l'exercice de ce sacerdoce : — c'est ton droit.
Caïn. Je ne l'ai jamais réclamé.
Abel. C'est ce qui m'afflige; je te prie de le faire aujourd'hui; ton âme semble placée sous l'influence de je ne sais quelle illusion puissante : cela te calmera.
Caïn. Non, rien ne peut plus me calmer; quedis-je! bien que j'aie vu le calme dans les éléments, mon àrae ne l'a jamais connu. Mon Abel, quille-moi, ou permets que je te laisse à ton pieux projet.
Abel. M l'un ni l'autre; nous devons remplir notre tâche ensemble. Ne me refuse pas.
Caïn. Tu le veux; eh bien, soit! que faut-il que je fasse?
Abel. Choisis l'un de ces deux autels.
Caïn. Choisis pour moi ; èi mes yeux ils ne sont que du gazon et des pierres.
Abel. Choisis toi-même!
Caïn. J'ai choisi.
Abel. C'est le plus grand; il te convient comme àTalné, Maintenant, prépare ton ofl"rande.
Caïn. Où est la tienne?
Abel. La voici : les premiers nés du troupeau et leur graisse, humble offrande d'un berger.
Caïn. Je n'ai pas de troupeau; je cultive la terre, et ne puis offrir que ce qu'elle accorde à mes sueurs, — ses fruits.
CAÏN. ACTi: III, SCÈNE I. i29
(7/ cueille des fruits.) Les voici dans tout leur éclat et loulj
leur maturité.
(Ils disposent leurs autels et y allument une flamme.)
Abel. Mon frère, comme l'aîné, ofTre le premier les prières et les actions de grâces qui doivent accompagner le sacriOce.
Caïn. Non, — je suis novice dans ces choses; commence, je t'imiterai— comme je pourrai.
Abel [s" agenouillant). 0 Dieu! qui nous as créés, qui a rais dans nos poitrines le souffle de vie; qui nous as bénis; qui, après le péché de notre père, au lieu de perdre tous ses enfants, comme lu le pouvais, si la miséricorde dans laquelle tu te complais n'avait tempéré ta justice, daignas nous accorder un pardon qui est un véritable paradis, vu l'énormilé de nos oflenses; — unique roi de la lumière! source de tout bien, de toute gloire, de toute éternité; toi, sans qui tout serait mal, et avec qui rien ne peut faillir, h moins que ce ne soit dans quelque vue utile de ta bonté toute-puissante, — impénétrable, mais infaillible; — accepte de ton humble serviteur, du premier des bergers, les prémices des premiers troupeaux. — Cette ofl*rande par elle-même n'est rien ; — car quelle offrande pourrait être quelque chose a tes yeux? accepte-la, néanmoins, comme l'hommage de la reconnaissance de celui qui, le front prosterné dans la poussière d'où il est sorti, offre ce sacrifice à la face du ciel, en ton honneur et à la gloire de ton nom, dans les siècles des siècles!
Caïn [debout). Esprit! qui que tu sois, ou quoi que tu sois; tout -puissant, peut-être! — bon, je Tignore; c'est à tes actes a le prouver! Jéhovah sur la terre, et Dieu dans le ciel! peut-être as-tu d'autres noms encore, car tes attributs paraissent aussi nombreux que tes œuvres; — si la faveur peut s'obtenir par des prières, accepte les nôtres! si des autels peuvent concilier ta bienveillance, et un sacrifice te fléchir, en voici! Deux êtres ont élevé pour loi ces autels. Si tu aimes le sang, il y en a sur l'autel du pasteur, a ma droite; il a égorgé en ton honneur les premiers nés de son troupeau, dont les chairs immolées exhalent vers le ciel un sanguinaire encens. Si ces fruils au goût
suave, aux couleurs vermeilles, doux produits de la clémence des saisons, étalés à la face du soleil qui les a mClris, sur ce gazon que le sang n'a point souillé; si ces fruits peuvent te plaire, en ce sens qu'ils sont intacts dans leurs formes et leur vie, et sont un cciiamillon de les ouvrages, plutôt qu'une olTrande destinée à appeler ton regard sur les noires; si un autel sans victime, un autel pur de sang* peut mériter îa faveur, regarde celui-ci ! Quant a celui dont la main l'a paré, il est ce que lu l'as fait, et ne demande rien de ce qu'on ne peut obtenir qu'en s'agenouillant; s'il est méchant, frappe-le! tu es Inul-puissant, et lu le peux: quelle résistance pourrait- il l'opposer? S'il est bon, frappele ou épargne-le, comme il te plaira! puisque tout rt pose sur loi, el que le bien et le mal semblent n'avoir de pouvoir que dans ta volonté; si c'est le bien ou le mal qui préside à celle volonté, je l'ignore, n'étant ni tout-puissant ni capable de juger la toute-puissance, mais condamné seulement à subir ses décrets que j'ai subis jusqu'ici.
(Le feu allumé sur l'autel d'Abel forme une colonne de flamme brillante qui monte vers le ciel, pendant qu'un lourbiUoa renverse l'autel de Gain et disperse les fruits sur la terre.)
Abel. 0 mon frère! prie! Jéhovah est irrité contre toi!
Gain. Pourquoi?
Abel. Vois tes fruits jetés par terre el dispersés.
Caïn. Ils viennent de la terre, qu'ils y reiournent; leurs semences, avant que vienne l'été, produiront de nouveaux fruits. Ton oflrande de chair brûlée reçoit un meilleur accueil; vois comme le ciel aspire à lui la flamme quand elle est chargée de sang!
Abel. JNe pense pas à la manière dont mon offrande est agréée; mais préparcs-en une autre avant qu'il soil trop lard.
(?AÏN. Je n'élèverai plus d'autels, et ne souffrirai pas qu'il en soit élevé.
Abel. Caïn! que prélends-tu?
Caïn. Jeter bas ce vil flatieur des nuages, ce messager fumant de les sQllps prières, — cet autel teint du sang des
agneaux et des chevreaux arrachés au lait maternel pour mourir égorgés !
Abel {se plaçant devant lui). Tu n'en feras rien! N'ajoute pas l'impiété de tes actes à celle de tes paroles ! Cet autel restera debout. — Il est maintenant consacré par l'immortelle faveur de Jéhovah qui a daigné accepter mon offrande.
Caïn. Sa faveur! à lui! Le sublime plaisir qu'il prend h respirer la vapeur des chairs et du sang, peut-il être rais en balance avec la douleur de ces mères qui, par leurs bêlements, appellent encore leurs nourrissons, ou avec les angoisses des ignorantes victimes elles-mêmes sous le pieux couteau? Écarte-toi; ce monument de sang ne restera pas debout à la face du soleil, pour faire honte à la création !
Abel. Mon frère, recule! Tu ne perleras pas une main violente sur mon autel ; si tu veux tenter un autre sacrifice, libre a toi.
Caïn. Un autre sacrifice! Retire-toi, ou ce sacrifice pourrait bien....
Abel. Où veux-tu en venir?
Caïn. Éloigne, — éloigne-toi ? — Ton Dieu aime le sang ! — Prends y garde! — Éloigne-toi, si tu ne veux qu'il lui en soit offert encore!
Abel. En son puissant nom, je m'interpose entre loi et l'aulel que sa faveur a honoré.
Caïn. Si tu as souci de ta vie, écarte-toi jusqu'à ce que j'aie dispersé ce gazon sur son sol natal; — sinon...
Abel {s'opposant à lui). J'aime Dieu beaucoup plus que ma vie.
Caïn {saisit un tison sur l'autel^ et en frappe Abel sur les tempex). Porte donc ta vie à ton Dieu, puisqu'il se complaît à l'immolation de la vie!
Abel {tombé). Qu'as-tu fait, mon frère!
Caïn. Mon frère!
Abel. 0 Dieu! rerois ton serviteur, et pardonne à son meurtrier, car il n'a pas su ce qu'il faisait! — Caïn , donnemoi, — donne-moi ta main! et dis à la pauvre Zillah...
Caïn [après un moment de stupéfaction). Ma main ! elle est rougie ; et avec — quoi ?
(Longsilence. — Ii promène lentement ses regards autour de lui.)
Oij suis-je ? Seul ! Où est Abel ? où est Caïn ? Se peut-il que ce soit moi! Mon frère, éveille-toi! Pourquoi restes-tu là , gisant sur le gazon ? Ce n'est pas l'heure du sommeil, — Pourquoi es-tu si pâle ? qu'as-tu ? — tu étais plein de vie ce matin ! Abel ! ie t'en conjure, ne te joue pas de moi ! Je t'ai frappé trop rudement; mais le coup n'est pas mortel. Ah! pourquoi m'as-tu résisté! Ceci est une feinte; tu veux m'effrayer. — Je n'ai porté qu'un coup, — un seul coup. — Remue, — remue donc! — de grâce, un seul mouvement! Là, comme cela, — c'est bien! — Tu respires! que je sente ton soufile! 0 Dieul ô Dieu!
Abel [d'une voix faible). Qui parle de Dieu?
Caïn. Ton meurlrier.
Abel. Alors que Dieu lui pardonne! Caïn, Console la pauvre Zillah : — elle n'a plus qu'un frère maintenant!
[Ahel meurt.)
Caïn. Et moi , je n'en ai plus ! — qui m'a ravi mon frère ? Ses yeux sont ouverts! il n'est donc pas mori? La mort ressemble au sommeil , et le sommeil ferme nos paupières; ses lèvres aussi sont enlr'ou vertes : donc il respire; et cependant je ne sens point sa respiration. — Son cœur! — son cœur ! oh ! voyons s'il bat ! Il me semble... — iNon ! — non! il faut que ce soit une vision, ou que je sois devenu l'habitant d'un autre monde pire que celui-ci. La terre tourne autour de moi. — Qu'est ceci ! c'est humide.
(Il porte la main au front d'Abel, puis la regarde.) Et pourtant il n'y a pas de rosée! c'est du sang, — mon sang, — le sang de mon frère et le mien, et répandu par moi! Que me sert de vivre maintenant que j'ai arraché la vie à ma propre chair? Mais il ne se peut pas qu'il soit mort! Est-ce la mort que le silence? non; il s'éveillera; Teillons donc auprès de lui. La vie ne saurait être chose si fragile qu'on puisse la détruire si promptemenl! — Depuis,
CAÏλ. ACTE Ilf, SCÈNE I. 433
il m*a parlé; que lui dirai-je? — Mon frère! Non; il ne répondra pas à ce nom , car des frères ne se frappent pas entre eux. N'importe, — n'importe, parle-moi! oh! une seule parole de la douce voix , afin que je puisse supporter encore le son de la mienne !
ZILLAH survient.
ZiLLAH. J'ai entendu un bruit étrange; qu'est-ce que cela peut être? Eh quoi! Gain qui veille auprès de mon époux ! Que fais-tu là, mon frère? dort-il? 0 ciel! que signifient celte pâleur et ce sang ? — Non , non , ce n'est pas du sang; car qui aurait pu verser son sang? Ahel' qu'y a-t-il donc ? — qui a fait cela ? Il ne remue pas, il ne respire pas, et ses mains que je soulève retombent inanimées ! Ah ! cruel Gain ! comment n'est-lu pas venu a temps pour le sauver? qui que ce soit qui l'ait attaqué, tu étais le plus fort, lu devais tejeter entre lui et l'assaillant! Mon père! — Eve! — Adah! venez ! la mort est dans le monde ! [Zillah s'éloigne en appelant.)
Caïn [seul). Et qui l'a fait venir? — moi, — qui abliorre à tel point le nom de la mort que l'idée seule empoisonnait ma vie avant que je connusse son aspect, — je l'ai amenée ici, et j'ai livré mon frère à son froid et silencieux embrassement, comme si elle avait eu besoin de mon aide pour revendiquer son inexorable privilège! Enfin je suis réveillé, — un rêve funeste m'avait rendu insensé; — mais lui^ il ne s'éveillera plus!
Arrivent ADAM, EVE, ADAH et ZILLAIT.
Adam. Les cris douloureux de Zillah m'ont amené ici. — Que vois-je? — Il n'est que trop vrai ! — mon fils! mon fils! [A Eve) Femme, contemple l'ouvrage du serpent et le tien!
ÈVE. Oh! ne parle point de cela maintenant; le dard du serpent est dans mon cœur ! Mon bien-aimé Abel î Jéliovah! m'enlever mon fils ! Oh ! ce châtiment dépasse le crime d'une mère !
Adasi. Qui a commis cet acte aiïreux? — Parle, Gain, puisque tu élais présent. Est-ce quelque ange ennemi qui ne communique pas avec Jéliovah, ou quelque sauvage habilaul des forêts?
EVE. Ah! un horrible Irait de lumière m'apparaît comme la clarté de la foudre ! Ce tison énorme et sanglant arraché de Tatilel, noirci par la fumée el rougi de...
Adam. Parle, mon fils! parle, et donne-nous l'assurance que, toute grande qu'est notre inforluue, nous n'avons pas à y joindre un malheur plus grand encore.
Adah. Parle, Gain ! et dis que ce n'est pas toi!
ÈvE. C'est lui; je le vois maintenant; — il baisse sa tête coupable, et couvre ses yeux féroces de ses mains ensanglantées!
Adah. Ma mère, tu l'accuses a tort. — Caïn? justifie-toi de cette horrible accusation que la douleur arrache à noire mère.
ÈVE. Enfends-moi, Jchovah! que l'éternelle malédiction du serpent soit sur lui ! il était fait pour sa race plutôt qtie pour la nôtre; que le désespoir remplisse tous ses jours! que...
Adah. Arrête ! ne le maudis pas, ma mère, car il est ton fils; — ne le maudis pas, ma mère, car il est mon frère et mon époux !
ÈvE. Par lui tu n'as plus de frère, — Zillah plus d'époux, — moi plus de fils! — Puur cela je le maudis et le bannis à jamais de ma présence! je brise tous les liens qui nous unissaient, comme il a brisé ceux de sa nature dans ce... — 0 mort! mort! pourquoi ne m'as-lu pas prise, moi qui t'ai méritée la première? pourquoi ne me prends-tu pas maintenant?
Adam. Eve, que celte douleur naturelle ne t'entraîne pas jusqu'à l'impiété! Un châtiment redoutable nous a été depuis longtemps prédit; maintenant qu'il commence, supporlons-le de manière h montrer à notre Dieu que nous sommes humblement soumis à sa volonté sainte.
ÈvE {montrant Cdin). Sa volonté!!! dis plutôt la volonté de cet esprit incarné de la morl, que j'ai mis au monde pour qu'il semât la terre de cadavres! Que toutes les malédictions de la vie soient sur lui! que ses tortures le chassent dans le désert comme nous le fûmes d'Éden, jusqu'à ce qu'il soit traité par ses enfants comme il a traité son frère! Puissent
CAÏN. ACTE III, scî:ne I. -43j
Jcs épées et les ailes des cliérubins iriilés le poursuivre nuit et jour, — des serpents naître sous ses pas, — Us fruits de la terre se Iransforirier en cendre dans sa bouche, — les feuille^ sur lesquelles il appuiera sa lêle pour dormir êlre semées de scorpions! puisse-l-il rêver de sa victime, et, à son révf-il, trembler conlinuellement devant la mort! Que l'onde limpide se change en sang dès qu'il en approchera sa K'vre impure et cruelle! que tous hs éléments le repoussent, et que pour lui leurs lois soient interverties! qu'il vive dans les souffrances dont meurent les autres, et que la mort soit quehjue chose de plus que la mort pour celui qui le premier la fit connaître a l'homme ' Hors d'ici, fratricide ! désormais ce mot sera remplacé par celui de Ca'ïn dans toute la suite des générations humaines qui t'abhorreront, quoique leur père! Puisse l'herbe* se flétrir sous tes pas! les bois te refuser leur ombre! la terre un asile! la poussière un tombeau ! le soleil sa lumière ! et le ciel son D'uu ! [Eve s'éloigne.)
Adam. Caïn ! retire-loi ; nous n'habiterons plus ensemble. Pars! et laisse-moi le soin du mort. — Désormais je suis seul ; — nous ne devons plus nous revoir!
AuAii. Oh! ne le quille point ainsi, mon père; n'ajoute pas, sur sa télé, ta malédiction a celle d'Eve!
Adam. Je ne le maudis pas: que sa malédiction soit en lui-même ! — Viens, Zillali !
ZiLLAii. Je dois veiller auprès du corps de mon époux.
Adam. Nous reviendrons quand sera parti celui qui nous a préparé ce funeste oflice. Viens, Zillah!
ZiLLAii. Un baiser encore à celte pâle argile et a ces lèvres naguère si plemes dévie. Mon ceur! mon cœur!
[Adam et Zi'dah s'éloignent en pleurant.)
Adaii. Gain, tu as entendu, il nous faut partir. Je >uis prête, nos enfants le seront bientôt. Je porterai Enoch, et toi sa sœur. Partons avant que le soleil s'approche de l'horizon, et ne traversons pas le désert sous le voile de la nuit. — Parle-moi donc, à 7710^', a ton Adah.
Caïn. Laisse-moi!
Adah. Hélas! tous t'ont laissé!
Caïn. Et pourquoi resles-tu? Ne crains-tu pas d'habiter avec celui qui a fait cela ?
Adah. Je ne crains que de te quitter. Quel que soit mon éloignement pour l'aclion qui t'a privé d'un frère, je ne dois pas en parler; qu'elle reste entre toi et le grand Dieu.
Une voix s'écrie : Gain ! Gain!
Adah. Entends-tu celte voix?
La voix. Gain! Gain!
Adah. C'est le son de la voix d'un ange. L'ange du Seigneur paraît.
L'Ange. Où est ton frère Abel?
Caïn. Suis-je le gardien de mon frère?
L'Ange. Gain! qu'as-tu fait? La voix du sang de (on frère crie et monte jusqu'au Seigneur! — Maintenant tu es maudit sur la terre qui a bu le sang fraternel versé par ta main égarée! Désormais le sol que tu cultiveras ne cédera pas à tes efforts; à dater de ce jour tu vivras en fugitif et promèneras sur la terre ta vie errante et vagabonde!
Adah. Ce châtiment est au-dessus de ses forces. Vois, lu le repousses de la face de la terre, et la face de Dieu lui sera cacliée! S'il erre en fugitif, il arrivera que celui qui le rencontrera le tuera.
Gain. Plût au ciel! mais qui sont ceux qui me tueront? cil sont-ils sur la terre encore inhabitée ?
L'Ange. Tu as tué ton frère; qui te répond que ton fils ne t'en fera pas autant?
Adah. Ange de lumière! sois miséricordieux; ne dis pas que ce sein douloureux nourrit dans mon enfant le meurtrier de son père !
L'Ange. Il ne serait que ce qu'est son père. Le lait d'Eve n'a-t-il pas nourri celui que maintenant lu vois baigné dans les flots de son sang? le fratricide peut bien engendrer le parricide. — Mais il n'en sera point ainsi. — Le Seigneur, Ion Dieu et le mien, me commande d'imprimer son sceau sur Gain, afin que nui n'attente à ses jours. Quiconque tuera Gain attirera sur sa tête une vengeance sept fois plus terrible. Viens!
ca!n. àCTE m, SCÈNE r, -137
Caïn. Que veux-tu de moi ?
L'Ange. Mettre sur ton font une marque qui te mette h l'abri d'un forfait pareil à celui que tu as commis. Caïn Non ; je préfère mourir. L'Ange. Cela ne doit pas être.
(L'ange met la marque sur le front de Caïn.)
Caïn. Mon front brûle, mais moins encore que ce qu'il contient. Esl-ce tout ? je suis prêt.
L'Ange. Depuis ta naissance, tu as été dur et rebelle comme le sol que tu dois désormais cultiver; mais celui que tu as tué était paisible et doux comme les troupeaux qu'il gardait.
Caïn. Je suis né trop tôt après la chute de nos parents; le souvenir du serpent n'avait point encore quille ma mère, el Adam pleurait encore la perle d'Eden. Je suis ce que je suis; je n'avais point demandé a naîtra et je ne me suis pas fait moi-même, mais si je pouvais par ma mort rappeler Abel à la vie, — et pourquoi non? qu'il revienne a la lumière, et que moi je sois étendu la, sanglant! Ainsi Dieu rendra la vie à celui qu'il aime, et m'ùlera le fardeau d'une exibteuco que je n'ai jamais aimée.
L'Ange. Qui eiïacera le meurtre? Ce qui est fait est fait; va! accomplis la lâche de tes jours, et que tes actes ne ressemblent pas au dernier! {L'ange disparaît.)
Adah. Il est parti, éloignons-nous. J'entends notre petit Enoih pleurer dans son berceau.
Caïn. Ah! il ne sait guère pourquoi il pleure! et moi qui ai versé du sang, je ne puis verser des larmes ! Mais tuule l'onde des quatre fleuves* ne pourrait laver la souillure de mon âme. Crois- tu que mon enfant voudra encore me regarder ?
Adah. Si je pensais qu'il ne le voulût pas, je...
Caïn {l'interrompant). Non, plus de menaces, nous n'en avon eu que trop. Va trouver nos enfants ; je vais te su.vre.
Adah. Je ne veux pas te laisser seul avec le mort; éloignons-nous ensemble.
Caïn. 0 témoin inanimé et éternel, dont le sang, que rien
438 CEUVRES DE LORD DYRON.
ne peut faire disparaître, assombrit la terre et le ciel ! ce que tu es maintenant^ je l'ignore; mais si tu vois ce que je suis, sans doute lu pardonnes à celui à qui son Dieu ne pardonnera jamais, non plus que son âme! — Adieu! je ne dois pas, je n'ose pas toucher ce que lu es devenu par moi. Moi qui suis sorti du même flanc que toi, qui ai bu le même lait, qui, tant de fois dans mon enfance, t'ai pressé tendrement sur mon sein fraternel, je ne le verrai plus, et je ne puis même faire pour toi ce que lu aurais dû faire pour moi, — déposer la dépouille dans son tombeau, — le premier qui ait été creusé pour la race mortelle! Mais qui l'a creusé, ce tombeau? 0 terre! en retour de tous les fruits que lu m'as donnés, je le donne celui-ci. — Allons maintenant au désert.
Adah (se baisse et imprime un baiser sur le corps d'Âbel). Un sort funeste et prématuré, mon frère, a été ton partage! De tous ceux qui portent ton deuil, je suis la seule qui ne doive pas pleurer. Ma tâche est d'essuyer des larmes, non d'en répandre. Pourtant, de tous ceux qui gémissent, nul ne gémit plus que moi, et non seulement sur loi, mais sur celui qui t'a tué. — Maintenant, Gain, me voilà prêle à porter la moitié de ton fardeau.
Gain. Nous dirigerons notre marche al'orientd'Eden; c'est le côté le plus aride, et qui convient le mieux à mes pas.
Adah. Gondiiis-moi! lu seras mon guide; puisse notre Dieu être le tien! Maintenant, allons chercher nos enfants.
Gain. Et celui qui est là gisant était sans enfants. J'ai tari 1« source d'une race pacifique qui fût venue embellir son récent hymen, et qui eût tempéré la farouche ardeur de mon sang par l'union de nos enfants avec ceux d'Abel! 0 Abel!
Adah, La paix soit avec lui î
Càïn. Mais avec woî/ — {Us s'éloignent.)
NOTES