SCÈNE I
La grande salle d'un château délabré dans le voisinage d'une petite ville sur la frontière nord de la S lésie. — La nuit est orageuse.
WERNER et JOSÉPHINE.
JosÉP. Mon bien-aimé, calme-loi.
Wern. Je suis calme.
JosÉp. Pour moi, oui; mais non pour loi : la démarche est précipitée; quelqu'un dont le cœur serait tranquille ne parcourrait point d'un pas si rapide une chambre comme la
WERNER. ACTE I, SCÈNE I. 4i3
nôtre. Si c'était un jardin, je le croirais heureux et j'aimerais a le voir aller avec l'abeille de fleur en fleur; mais ici...
Wern. L'air est froid ; la tapisserie laisse pénClrer le vent qui l'agite. Mon sang est glacé.
JosÉP. Oh ! non !
Wern. [souriant]. Pourquoi? Voudrais-lu donc le roir glacé ?
JosÉp. Je voudrais lui voir son cours naturel.
Wern, Qu'il continue à couler jusqu'à ce qu'il soit versé ou arrêté dans son cours, — pou m'imporîe quand.
JosÉp. Ne suis-je donc plus rien dans ion cœur? ,
Wern. Tu es tout.
JosÉp. Comment peux-tu donc désirer ce qui doit briser le mien?
Wern. [s' approchant d'elle lentemenf. Sans toi, j'aurais été... — n'importe quoi , mais uu mélange de beaucoup de bien et de beaucoup de mal; ce que je suis, tu le sais; ce que j'aurais pu ou dû être, tu ne le sais pas; mais je ne t'en aime pas moins, et rien ne nous séparera.
<Werner s'éloigne brusquement, puis se rapproche de Joséphine.)
L'orage de la nuit influe peut-être sur moi ; je suis un être accessible k toutes les impressions; je me ressens encore de ma dernière maladie, dans laquelle, en veillant a mon chevet,- mon amour, lu as plus souffert que moi.
JosÉP. Te voir rétabli, c'est beaucoup; te voir heureux...
Wern. En as lu connu qui le fussent? Laisse-moi être malheureux avec le reste des hommes.
JosÉp. Pense à tous ceux qui, dans cette nuit d'orage, frissonnent sous la bise aiguë et la pluie batlanle dont chaque goulte les courbe davantage vers la terre, qui ne leur offre d'autre abri que sa surface.
Wern. El ce n'est pas la ce qu'il y a de pire : qu'importe une chambre commode? c'est le repos qui est tout. Les malheureux dont lu parles, oui , le vent hurle autour d'eux, et la pluie ruisselante les pénètre jusqu'à la moelle. J'ai élé soldat, chasseur, voyageur; aujourd'hui je suis indigent, et dois connaître par expérience les privations dont lu parles.
JosÉp. N'es-tu pas à l'abri de ces privations ?
Wern. Oui , d'elles seules.
JosÉp. C'est déjà quelque chose.
Wern. Sans doute, pour un paysan.
JosÉp. L'homme d'une haute naissance doit-il méconnaître le bienfait d'un asile que ses habitudes de délicatesse lui rendent plus nécessaire encore qu'au paysan, alors que le vent de la fortune l'a poussé sur les écueils de la vie?
Wern. Ce n'est pas cela, lu le sais; tout cela nous l'avons supporté, je ne dirai pas avec patience, quoique lu en aies ^il preuve, — mais entin nous l'avons supporté.
JosÉP. Eh bien ?
Wern. Quelque chose de plus que nos souffrances extérieures (quoiqu'elles fussent suffisantes pour déchirer nos âmes) vient souvent me torturer, et maintenant plus que jamais. Sans celte maladie malencontreuse qui m'a saisi sur cette frontière inculte, qui a épuisé tout à la fois mes forces et mes ressources, et qui nous laisse... — Non, c'est plus que je n'en puis supporter ! — Sans celte circonstance j'aurais été heureux, ainsi que toi. — J'aurais soutenu la splendeur de mon rang, — l'honneur de mon nom, — du nom de mon père, — et surtout...
JosÉp. [l'interrompant). Mon fils, — notre fils, — notre Ulric, depuis longtemps absent, eût été de nouveau pressé dans mes bras, et sa présence eût rassasié de joie le cœuf de sa mère. Voilà douze ans! il n'en avait alors que huit — Il était beau, il doit l'être encore, mon Ulric, mon fils adoré!
Wern. J'ai été souvent poursuivi par la fortune; elle vient de m'alteindre dans un lieu où je ne puis plus faire de résistance, où je suis malade, pauvre et seul.
JosÉP. Seul ! mon cher époux ?
Wern. Ou pire encore, — enveloppant tout ce que j'aime dans mon infortune actuelle, plus cruelle qu'un isolement complet. Seul je serais mort, et tout eût été fini pour moi dans un tombeau sans nom.
JosÉp. Et je ne t'aurais pas survécu ; mais, je t'en conjure, rassure-toi ! Nous avons lutté longtemps, et ceux qui sont aux
prises avec la fortune finissent par triompher d'elle ou par la fatiguer; ou ils arrivent au but, ou ils cessent de ressentir leurs maux. Console-loi, — nous retrouverons notre enfant.
Wern. Nous étions à la veille de le retrouver, et de nous voir indemnisés de toutes nos souffrances passées; — et nous voir ainsi déçus!
JosÉp. Nous ne sommes pas déçus.
Wern. Ne sommes-nous pas sans argent?
JosÉP. Nous n'avons jamais élé riches.
Wern. J'étais né pour la richesse, le rang, le pouvoir; je les ai goûtés, je les ai aimés; hélas! j'en ai abusé et le^ ai perdus par le courroux de mon père dans ma jeunesse exlravaganle ; mais cet abus a élé expié par de longues soufTrances. La mort de mon père m'ouvrait de nouveau une voie libre, semée toutefois de périls. Le parent, l'être froid et rampant, qui a si longtemps tenu ses yeux fixés sur moi, comme le serpent sur l'oiseau à qui la frayeur fait battre des ailes, m'aura devancé, se sera approprié mes droits, et ses usurpations lui auront procuré la fortune et le rang des princes.
JosÉp Qui sait? notre fils est revenu peut-être auprès de son aïeul, et a revendiqué tes droits.
Wern. Vain espoir ! depuis son étrange disparition de la maison de mon père, comme s'il eût voulu hériter de mes fautes, ou n'a eu de lui aucune nouvelle. Je l'avais quitté, en le laissant chez son aïeul, sur la promesse de ce dernier que sa colère ne s'étendrait pas jusqu'à la troisième génération; mais on dirait que le ciel réclame son inflexible prérogative, et veut, dans la personne de mon fils, punir les fautes et les erreurs de son père.
JosÉP. J'ai meilleur espoir. Jusqu'à présent, du moins, nous avons trompé les poursuites de Stralenheim.
Wern. Nous l'aurions pu sans celte fatale indisposition, plus funeste qu'une maladie mortelle ; car si elle n'utu pas la vie, elle nous ôte tout ce qui en fait la consolation; en ce moment même, il me semble que je suis entouré de toutes parts des pièges de ce démon avare; — qui sait s'il n'a pas jusqu'ici suivi notre piste?
JosÉP. Il ne connaît pas ta personne, et nous avons laissé a Hambourg les espions qu'il avait si longtemps atlacliés à nos pas. Notre voyage inattendu et ton changement de nom rendent toute découverte impossible; on ne nous croit ici que ce que nous semblons.
Wern. Ce que nous semblons! ce que nous sommes : — des mendiants malades, sans espoir, même a nos propres yeux. — lia! ba!
JosÉp. Hélas! quel rire amer!
Wern. Qui devinerait, sous cet extérieur, l'àme fière du rejeton d'une illustre race? qui, sous cet habit, l'héritier d'un domaine de prince? qui, dans cet œil éttint et morne, l'orgueil du rang et de la naissance ? et, sous ce front hâve, ce visage creusé par la faim, le seigneur de ces châteaux où mille vassaux trouvent chaque jour une table abondante?
JosÉp. Tu ne t'occupais pas de ces choses mondaines, mon Werner, quand tu daignas choisir pour ton épouse la fille étrangère d'un exilé errant.
Wern. La fille d'un exilé était un parti sortable pour le fils d'un proscrit; mais j'espérais encore l'élever au rang pour lequel nous étions nés tous deux. La maison de ton père était illustre, quoique déchue de sa splendeur, et sa noblesse pouvait rivaliser avec la nôtre.
JosÉp. Ton père ne pensait point ainsi , quoiqu'il sût que nous étions nobles; mais si mon seul titre auprès de toi eût été ma naissance, elle n'eût été à mes yeux que ce qu'elle est.
Wern. Et qu'est-elle donc à tes yeux?
JosÉP. Tout ce qu'elle nous a valu : — rien.
W^EP.N. Comment, — rien?
JosÉP. Ou pire encore; car dès l'origine elle a été un cancer dans ton cœur; sans elle nous aurions supporté gaiement notre pauvreté, comme des millions de mortels la supportent ; sans ces fantômes de tes ancêtres féodaux, tu aurais pu gagner ton pain comme tant d'autres; ou si cette nécessité t'eût semblé trop dégradante, tu aurais essayé, par le commerce et par d'autres occupations civiques, de réparer les torts de la fortune.
WERNEH. ACTE I, SCÈNE I. 447
Wern. {avec ironie). Je serais devenu un bon bourgeois anséaliqiie? Excellent!
JosÉp. Quoi que tu aies pu être, tu es pour moi ce qu'aucun étal liumble ou élevé ne saurait jamais changer : le premier choix de mon cœur, — qui t'a choisi sans connaître ta naissance, les espérances, ton orgueil; sans connaître de loi autre chose que les douleurs; tant qu'elles dureront, laissemoi les consoler ou les partager; quand elles finiront, que les miennes finissent avec elles ou avec loi.
Wern. Mon bon ange! telle je l'ai toujours trouvée! Cet emportement, ou plutôt celte faiblesse de mon caractère, ne fit jamais naître en moi une pensée injurieuse pour toi oji pour les tiens. Tu n'as point entravé ma fortune : ma propre nature, quand j'étais jeune, était suffisante pour me faire perdre un empire, si un empire eût été mon héritage; mais maintenant, châtié, dompté, épuisé et instruit à me connaître... — perdre tout cela pour notre fils et pour toi! Croismoi, lorsque dans mon vingt-deuxième printemps mon père m'interdit sa maison, à moi, le dernier rejeton de mille aïeux (car j'étais alors le dernier), j'éprouvai un choc moins douloureux qu'à voir, malgré leur innocence, mon enfant et la mère de mon enfant enveloppés dans la proscription que mes fautes ont méritée; et, cependant, alors mes passions étaient toutes de* serpents vivants, enlacés autour de moi comme ceux de la Gorgone.
(On entend frapper à la porte.)
JosÉp. Écoule!
^Vt^.^. On frappe!
JosÉP. Qui peut venir à cette heure? Nous recevons peu de visites.
Wern. La pauvreté n'en reçoit jamais qui ne la rendent plus pauvre encore. Eh bien! je suis préparé. (W'erner met la main dans son sein, comme pour y chercher une arme.)
JosÉp. Oh! ne prends donc pas cet air. Je vais ouvrir; ce ne peut être quelque chose d'important dans ce lieu retiré, dans celle contrée inculte : — le désert met l'homme a l'abri de l'homme. {Elle va à la porte et ouvre.)
IDENSTEIN entre.
Idenst. Bonne nuit à ma belle hôtesse, et au digne, — comment vous nommez-vous, mon ami?
"Wern. Ne craignez-vous pas de le demander?
Idenst. Craindre? parbleu ! je crains en effet. On dirait, & vous voir, que je demande quelque chose de mieux que votre nom.
Wern. De mieux. Monsieur!
Idenst. De mieux ou de pire, comme le mariage; que dirai-je de plus? Voila un mois que vous logez dans le palais du prince. — Il est vrai que depuis douze ans son altesse l'a abandonné aux revenants et aux rats; mais, enfin, c'est un palais. — Je dis que voilà un mois que vous logez chez nous, et cependant nous ne savons pas encore votre nom.
Wern. Mon nom est Werner.
Idenst. Un beau nom, ma foi ! aussi beau qu'on en vit jamais figurer sur l'enseigne d'un boutiquier. J'ai, au lazaret de Hambourg, un cousin dont la femme portait ce nom-là. C'est un officier de santé; aide-chirurgien, il espère devenir chirurgien un jour, et il a fait des miracles dans sa profession. Vous êtes peut-être allié de mon parent ?
Wern. De votre parent?
JosÉP. Oui, nous sommes parents éloignés. {Bas à Werner.) Ne ponvez-vous vous accommi der à riinmé'ur de cet ennuyeux bavard, jus(iu'à ce que nous sachions ce qu'il nous veut?
Idenst. J'en suis vraiment charmé; je m'en doutais, j'avais quelque chose dans le cœur qui me le disait: — c'est que, voyez-vous, cousin, le sang ce n'est pas de l'eau; et, a propos d'eau, ayons du vin, et buvons à notre plus ample connaissance : les parents doivent être amis.
Wern. Vous paraissez avoir déjà assez bu; et quand cela ne serait pas, je n'ai pas de vin à vous offrir, à moins que ce ne soit le vôtre; mais vous le savez ou devriez le savoir : vous voyez que je suis pauvre et malade, et vous ne voulez pas voir que je désire être seul; mais, au failj quel motif vous amène ?
Idenst. Quel motif pourrait m'amener ?
Wern. Je ne sais, quoique je devine ce qui pourra vous faire sortir.
JosÉp. [à part). Patience, cher Werner.
Idenst. Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé?
JosÉP. Comment le saurions-nous.^
Idenst. La rivière a débordé.
JosÉP. Hélas! pour noire malheur, nous le savons depuis cinq jours, puisque c'est le motif qui nous retient ici.
Idenst. Mais ce que vous ne savez pas, c'est qu'un grand personnage qui a voulu traverser, malgré le courant et les représentations de trois postillons, s'est noyé au-dessous du gué, avec cinq chevaux de poste, un singe, un caniche et un valet.
JosÉP. Pauvres créatures! en êtes-vous bien sûr?
Idenst. Oui, du singe, du valet et des chevaux; mais jusqu'à présent on ignore encore si Son Excellence a péri ou non; ces nobles sont durs en diable à noyer, comme il con- "vienl à des hommes en place; mais ce qui est certain, c'est qu'il a avalé l'eau de l'Oder en assez grande quantité pour faire crever deux paysans : en ce moment, un Saxon et un voyageur hongrois qui, au péril de leur vie, l'ont arraché au gouffre des eaux, ont envoyé demander pour lui un logement ou un tombeau, selon que l'individu sera mort ou vivant.
JosÉP. Et où le recevrez-vous ? Ici, j'espère; si nous pouvons vous être utiles, — vous n'avez qu'a parler.
Idenst. Ici? non! mais dans l'appartement mt^rae du prince, comme il convient à un hôte illustre: — les pièces sont humides, sans doute, n'ayant pas été habitées depuis douze ans; mais comme il vient d'un endroit beaucoup plus humide encore, il n'est pas probable qu'il s'y enrhume, s'il est encore susceptible de s'enrhumer; — et, dans le cas contraire, il sera encore plus mal logé demain; en allcndanl, j'ai fait allumer du feu, et préparer tout ce qu'il faudrait au cas où il en réchapperait.
JosÉp. Le pauvre homme ! j'espère de tout mon cœur qu'il se rétablira.
Wern. Intendant, avez-vous appris son nom? [Bas à sa femme.) Ma Joséphine, relire-toi; je vais sonder cet imbécile. ' {Joséphine sort.)
Idenst, Son nom? mon Dieu, qui sait s'il a maintenant un nom ? Il sera temps de le lui demander quand il sera en état de répondre, ou bien lorsqu'il faudra mettre le nom de son héritier dans son épitaphe. Tout à l'heure vous trouviez mauvais que je demandasse le nom des gens.
Wern. C'est vrai, vous parlez sagement.
GABOR entre.
Gab. Si je suis importun, je demande mille pardons.
Idenst. Oh ! nullement ! vous êtes dans le palais ; cet homme est étranger comme vous ; je vous prie de ne pas vous gêner. Mais où est Son Excellence , et comment se porte-t-elle ?
Gab. Son Excellence est trempée et fatiguée, mais hors de danger : elle s'est arrêtée, pour changer de vêtement, dans une chaumière où j'ai moi-même quitté les miens pour ceux-ci; elle est presque entièrement remise de son bain, et sera bientôt ici.
Idenst. Hola! oh! qu'on se dépêche! Ici, Herman, Weilbourg , Pierre, Conrad î
(Entrent divers valets auxquels Idensteln donne des ordres.)
Un noble couche au palais cette nuit; — ayez soin que tout soit en ordre dans la chambre damassée; — entretenez le poêle. — J'irai moi-même au cellier, — et madame Idenstein (c'est mon épouse, étranger) fournira le linge de lit; car, à dire vrai , c'est un article merveilleusement rare dans l'enceinte de ce palais, depuis une douzaine d'années que Son Altesse l'a quitté. Et puis, Son Excellence soupesa sans doute?
Gab. Ma foi ! je ne saurais dire ; je pense que son oreiller lui plaira mieux que la table, après le plongeon qu'elle a fait dans la rivière; mais pour que vos provisions ne se perdent pas, je me propose de souper moi-même, et j'ai là dehors un î^mi qui fera honneur à votre repas avec tout l'appétit d'un voyageur.
WERNER. ACTE I, SCÈNE I. 4oi
Idenst. Mais êtes-vous sûr que Son Excellence... — Quel est son nom ?
Gab. Je n'en sais rion.
Idenst. El rependant vous lui avez sauvé la vie.
Gab. J'ai aidé en cela mon ami.
Idenst. Voilà qui est étrange! sauver la vie à un homme qu'on ne connaît pas!
Gab. Il n'y a rien la d'étrange; car il est des gens que je connais si bien que je ne me donnerais pas cette peine-ià pour eux.
Idenst. Diles-moi, mon ami, qui êtes-vous?
Gab. Ma famille est hongroise.
Idenst. Et vous l'appelez?
Gab. Peu importe.
Idenst. (à part). Je crois que tout le monde s'est fait anonyme; personne ne se soucie de médire son nom. {A Gabor.) Dites-moi , je vous prie, Son Excellence a-t-elle une suite nombreuse?
Gab. Suffisamment nombreuse.
Idenst. Quel est le nombre de ses gens ?
Gab. Je ne les ai pas comptés. C'est le hasard qui nous a amen(f's justement à temps pour retirer Son Excellence par la portière de son carrosse.
Idenst. Oh! que ne donnerais-je pas pour sauver un grand personnage! — Sans doute vous aurez pour récompense une jolie somme?
Gab. Peut-être.
Idenst. A combien croyez-vous pouvoir l'évaluer?
Gab. Je ne me suis pas encore mis aux enchères; en attendant, ma meilleure récompense serait un verre de voire Ilockcheimer, — un verre orne de riches grappes et de devises à Dacchus, plein jusqu'au bord du vin le plus vieux de votre collier, en retour de quoi , au cas où vous seriez eu danger de vous noyer, genre de mort qui très probablement ne sera pas le vôtre, je vous promets de vous sauver pour rien. Vile, mon ami; et songez que pour chaque rasade que je sablerai, une vague de paoins coulera sur votre tête.
Idenst. {à part). Je n'aime guère cet homme-là. Il semble discret et bref, deux qualités qui ne me conviennent pas du tout; toutefois il aura du vin; si cela ne le déboulonne pas, la curiosité ne me permettra pas de dormir de la nuit.
{Idenstein sort.)
Gab. {à Werner). Ce maître de cérémonies est l'intendant du palais, je présume. L'édifice est beau , mais délabré.
Wern. L'appartement destiné à celui que vous avez sauvé, est mieux disposé que celui-ci pour recevoir un malade.
Gab. Je m'étonne que vous ne l'occupiez pas; car vous paraissez être d'une santé délicate.
WE^y. {brusquement). Monsieur!
Gab. Veuillez m'excuser. Ai-je dit quelque chose qui vous offense ?
Wern. Rien; mais nous sommes étrangers l'unk l'autre.
Gab. C'est justement pour cela que nous devons faire connaissance. Il me semble avoir entendu dire à notre hôte affairé que vous étiez ici passagèrement, et accidentellement, comme moi et mes compagnons.
Wern. C'est vrai.
Gab. Or donc, comme nous ne nous sommes jamais vus et qu'il est probable que nous ne nous reverrons jamais, jç m'élais proposé d'égayer un peu, pour moi du moins, ce vieux donjon-ci, en vous demandant de partager notre repas.
Wern. Veuillez m'excuser; masanlé...
Gab. Comme il vous plaira. J'ai été soldat; et peut-être ai-je des manières un peu brusques.
Wern. J'ai servi également, et je sais reconnaître l'accueil d'un soldat.
Gab. Dans quelle arme? au service impérial?
Wern. [d'abordrapidement, puiss'i7iterrompant).ràï commandé, — non, c'esl-à dire j'ai servi; mais il y a de cela bien des années, à l'époque où la Bohême prit pour la première fois les armes contre l'Autriche.
Gab. Tout cela est fini maintenant , et la paix a obligé des milliers de cœurs vaillants à chercher tant bien que mal des
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moyens d'existence; et, à dire vrai, quelques-uns prennent pour cela la voie la plus courte.
Wern. Quelle est -elle?
Gab. La première qui se présente à eux. Toute la Silésie elles forêts de la Lusace sont occupées par des bandes d'anciens soldats, qui prélèvent sur le pays les frais de leur entretien. Les châtelains sont obligés de rester dans leurs châteaux. Hors de leur enceinte, la route n'est pas sûre pour le riche comte ou le lier baron en voyage. Ce qui me console, c'est qu'en quelque endroit que j'aille, je n'ai pas grand'chose k perdre.
Wern. Et moi rien.
Gab. C'est encore plus dur. Vous avez été soldat , ditesvous ?
Wern. Je l'ai été.
Gab. Vous en avez encore la raine. Tous les soldats .sont ou doivent être camarades, lors même qu'ils sont ennemis. Quand nos épées sont tirées, il faut qu'elles se croisent, et que nos mousquets soient pointés les uns contre les autres; mais quand une liêve, une paix , ou n'importe quoi , fait rentrer l'acier dans le fourreau et laisse dormir rélincelle qui doit allumer la mèche, alors nous sommes frères. Vous êtes pauvre et malade; je ne suis pas riche, mais je me porte bien : je puis me passer de bien des choses; vous paraissez manquer de ceci... (// tire sa bourse.) Voulez-vous partager?
Wern. Qui a pu vous faire croire que j'étais réduit à mendier ?
Gab. Vous-même, en me disant en temps de paix que vous étiez soldai.
Wern. {le regardant d'un air de méfiance). Vous lie me connaissez pas.
Gab. Je ne connais personne, pas même moi... Comment connaîtrais-je quelqu'un que je ne vois que depuis une demi- heure ?
Wern. Monsieur, je vous remercie... Votre offre serait généreuse si elle s'adressait à un ami. Faite a un étranger, à un inconnu, elle est pleine de bienveillance, quoique un
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peu imprudente; mais je ne vous en remercie pas moins. Je suis indigent sans l'être de profession , et quand j'aurai un service de ce genre a demander, je m'adresserai à celui qui a été le premier a m'offrir ce que peu de gens obtiennent, même en le demandant. Veuillez m'excuser. [Werner sort. Gab. [seul). Il m'a l'air d'un bon enfant, quoique usé, comme la plupart des bons enfants, par la peine ou le plaisir, qui se disputent avant le temps les lambeaux de notre vie. Je ne sais laquelle de ces deux causes agit le plus promptement. Quoi qu'il en soit, cet homme me semble avoir connu des jours meilleurs; et n'est-ce point le cas de quiconque a vu le jour d'hier ? Mais voici notre sage intendant avec le vin... En faveur de la coupe, je supporterai l'échanson.
Entre IDENSTEIN.
Idenst. Le voila, le supernaculum ! ... 11 a vingt ans comme un jour.
Gab. C'est l'âge des jeunes femmes et du vieux vin, et c'est grand dommage que, de ces deux choses excellentes, l'une s'améliore par les années, et l'autre se détériore... Remplissez jusqu'aux bords ! — Je bois à notre hôtesse, — à votre belle épouse! (7/ prend le verre.)
Idenst. Belle ! — fort bien... J'espère que vous vous connaissez en vin comme en beauté. Néanmoins, je vous ferai raison.
Gab. La femme charmante que j'ai rencontrée dans la salle voisine, et qui m'a rendu mon salut avec un air, un port, des yeux qui auraient fait honneur à ce palais dans ses jours les plus brillants, bien que sa mise fût adaptée à l'état actuel de délabrement de celle demeure, — cette femme n'eslelle pas votre épouse ?
Idenst. Je voudrais bien qu'elle le fût! Mais vous vous méprenez: c'est la femme de l'étranger.
Gab. a la voir, on la prendrait pour celle d'un prince. Bien que le temps ait déjà marché pour elle, elle conserve encore beaucoup de beauté et de majesté.
Idenst. Et c'est plus que je ne puis dire de madame Iden-
stein, du moins pour la beauté. Quant à la majesté, elle a quelques-uns de ses attributs dont elle pourrait bien se passer; — mais peu importe!
Gab. Cela m'est égal... Mais qui peut être cet étranger? Son air a quelque chose de supérieur à sa position apparente.
Idenst. En cela nous différons... Il est pauvre comme Job, et pas tout à fait aussi patient; mais j'ignore ce qu'il peut être, et je ne connais de lui que son nom; encore ne l'ai-je appris que ce soir.
Gab. Mais comment est-il venu ici?
Idenst. Dans une vieille et misérable calèche, il y a environ un mois. A peine arrivé, il est tombé malade, et s'est vu à deux doigts de la mort... Il aurait dû mourir.
Gab. Voilà une sensibilité véritable; — mais pourquoi?
Idenst. Qu'est-ce que la vie quand on n'a pas de quoi vivre? Il est sans le sou.
Gab. En tout cas, je m'étonne qu'un homme comme vous, qui paraissez doué d'une si rare prudence, ait pu recevoir dans cette noble résidence des hôtes réduits à un ti-l dénuement.
Idenst. C'est vrai; mais la pitié, vous le savez, entraîne le cœur à faire ces folies; et puis il faut dire aussi qu'ils avaient à cette époque certains objels de prix qui l^s ont fait vivre jusqu'au moment actuel. J'ai donc pensé qu'ils pouvaient loger ici tout aussi bien qu'à la petite taverne, et j'ai mis k leur disposition quelques-unes des chambres les plus délabrées. Ils ont servi à les aérer, aussi longtemps du moins qu'ils ont pu payer leur bois.
Gab. Pauvres gens!
Idenst. Oui, excessivement pauvres.
Gab. Et toutefois peu faits à la pauvreté, si je ne me trompe. Où allaient-ils?
Idenst. Oh ! Dieu le sait! Peut-être au ciel. Il y a quelques jours, c'était pour Werner le voyage le plus probable.
Gab. Wernerl... J'ai entendu ce nom-là; mais c'est peutêtre un nom supposé.
Idenst. Vraisemblablement. Mais écoutez..., on entend un bruit de roues et de voix; j'aperçois la lumière des tor-
ches. Aussi sûr qu'il y a une deslinée, Son Excellence est arrivée. Il faut que je me rende à mon poste. Ne vous joindrez-vous point à moi pour l'aider à descendre de voilure, et lui présenter à la porte vos humbles devoirs ?
Gab. Je l'ai retiré de son carrosse dans un moment où il aurait donné sabaronnie ou son comté pour éloigner les flots qui le suffoquaient. Il a maintenant assez de valets... Tantôt, ils se tenaient à l'écart, secouant sur la rive leurs oreilles trempées, hurlant tous « Au secours ! » et n'en offrant aucun. Quant aux devoirs dont vous parlez, — j'ai fait le mien alors; faites le vôtre maintenant. Partez et ameneznous Son Excellence , en l'accompagnant de vos salutations rampantes!
Idenst, Moi, ramper !•— Mais je perdrais l'occasion...— Au diable! il sera ici avant que je sois là-bas.
(Idenstein sort à la hâte. — Werner rentre.)
Wern. [à part). J'ai entendu un bruit de carrosse et de voix... Gomme tous les bruits me troublent! [Apercevant Gobor). Encore ici!... Ne serait-ce pas un espion démon persécuteur ? L'offre qu'il m'a faite si subitement, à moi inconnu, n'annonçait-elle pas un secret ennemi.? Les amis ont moins d'empressement sur ce chapitre.
Gab. Monsieur, voussemblez rêveur; et cependant le moment n'est pas propice à la méditation. Ces vieux murs seront bientôt bruyants. Ici vient d'arriver le baron, comte (ou quel que puisse être ce noble k demi noyé), à qui le vil- ) lage et ses pauvres habilants montrent plus de respect que
' n'en ont témoigné les éléments.
[ Idenst. [en dehors.) Par ici! — par ici. Excellence! —
Prenez garde! l'escalier est un peu obscur et tant soit peu délabré; mais si nous avions attendu un hôte aussi important. — Veuillez prendre mon bras. Monseigneur.
(Stralenheim entre avec Idenstein et des domestiques; les uns font partie de sa suite, les autres appartiennent au domaine dont Idenstein est l'intendant.)
Stral. Je me reposerai ici un moment.
Idenst. Holà! une chaise! {Stralenheim s' assied).
Wern. (àpart). C'est lui !
Stral. Je suis mieux maintenant. Qui sont ces étrangers ? Idenst. Avec votre permission, Monseigneur, il en est un qui prétend ne pas vous être étranger.
Wern. {haut et brusquement). Qui dit cela ?
(Tout le monde le regarde avec surprise.)
Idenst. Mais personne ne vous parle ni ne parle de vous! Voici quelqu'un que Son Excellence daignera sans doute reconnaître. (Il montre Gabor.)
Gab. Je ne veux point imporluner sa noble mémoire.
Stral. Je pense que c'est l'un des étrangers a qui je dois mon salut. {Montrant Werner.) N'est-ce point là l'autre? L'état où j'étais quand on est venu à mon secours, doit excuser la difficulté que j'éprouve à reconnaître ceux à qui je suis si redevable.
Idenst. Lui!... Non, Monseigneur: il a plus besoin de secours qu'il n'est capable d'en donner... C'est un pauvre voyageur harassé et malade; il a récemment quitté le lit, qu'il a cru un moment ne devoir plus quitter.
Stral. Il me semblait qu'ils étaient deux.
Gab. Nous étions deux, en efTet; mais, dans le service rendu à Votre Seigneurie, un seul, et il est absent, a véritablement contribué à vous secourir : sa bonne étoile a voulu qu'il fût le premier. Mon bon vouloir ne le cédait pas au sien ; mais sa force et sa jeunesse m'ont devancé. Ne perdez donc point vos remerciements avec moi. Je me trouve heureux d'avoir été le second d'un principal plus important que moi.
Stral. Où est-il ?
Un Domestique. Monseigneur, il est resté dans la cabane où Votre Excellence s'est reposée une heure, et il a dit qu'il serait ici demain.
Stral. Jusque-la, je ne puis offrir que des remerciements ; mais alors...
Gab. Je n'en demande pas davantage, et c'est a peine si j'en mérite autant. Mon camarade parlera pour lui.
Stral. {àfiart^ après avoir fixé ses regards sur Werner.) T. m. --Û
-458 œUVRES DE LORD BYRON.
Cela ne se peut ! et cependant il faut avoir l'œil sur lui. Il y a vingt ans que je ne l'ai vu, et quoique mes agents ne l'aient point perdu de vue, la prudence m'a fait un devoir de me tenir à distance, de peur de l'effrayer et de lui faire soupçonner mes plans. Pourquoi faut-il que J'aie laissé a Hambourg ceux qui auraient pu me dire si c'est lui ou non ? Je devrais être déjà le propriétaire de Siégendorf, et j'étais parti à la hâte dans ce but ; mais les éléments eux-mêmes paraissent ligués contre moi, et ce débordement subit peut me retenir ici prisonnier jusqu'à ce que... (// s'arrête, regarde Werner, puis continue:) Il faut surveiller cet homme. Si c'est lui, il est tellement changé, que son père lui-même, s'il sortait du tombeau, passerait près de lui sans le reconnaître. Il me faut de la prudence : une erreur gâterait tout.
Idenst. Votre Seigneurie semble rêveuse.... Vous plairaitil de vous rendre à votre appartement?
Stral. C'est la fatigue qui me donne cet air abattu et pensif. J'irai prendre du repos.
Idenst. La chambre du prince est prête, avec tous les meubles qui ont servi lors de son dernier séjour, et qui ont encore tout leur éclat. {A part.) Ils sont un peu délabrés et humides en diable, mais passables à la lumière j et c'est bien assez pour ces nobles à vingt quartiers : celui qui les porte peut bien coucher aujourd'hui dans une demeure du genre de celle dans laquelle il doit un jour reposer à jamais.
Stral. (se levant et se retournant vers Gabor). Bonne nuit, braves gens!.... Monsieur, j'espère que demain vous me trouverez plus en état de reconnaître votre service. En al tendant, je vous serais obligé de vouloir bien un instant me tenir compagnie dans ma chambre. .
Gab. Je vous suis.
Stral. [après avoir fait quelques pas, s'arrête et appelle Werner). Mon ami!
W^ERN. Monsieur!
Idenst. il/ons/ewr/ Ah! monDieu! pourquoi ne dites-vous pas Monseigneur ou Excellence? Veuillez, Monseigneur, ^excuser le manque d'éducation de ce pauvre homme : il
WERNER. ACTE I, SCÈNE I. -iciO
u'est pas accoutumé a se Irouver en semblable compagnie,
Stral. (à Idenstein). Paix! intendant.
Idenst. Ah! je suis muet.
Stral. (à Werner). Êles-vous ici depuis longtemps ?
Wern. Longtemps?
Stral. Je désirais une réponse et non un écho.
Wern. Vous pouvez demander l'un et l'autre à ces murs. Je n'ai pas l'habitude de répondre à ceux que je ne connais pas.
Stral. En vérité! vous pourriez néanmoins répondre poliment à une demande faite avec bienveillance.
Wern. Quand j'en aurai la conviction, j'y répondrai de même.
Stral. L'intendant m'a dit que vous aviez été retenu ici par votre maladie. — Si je pouvais vous être utile, — voyageant dans la même direction....
Wern. (brusquement). Je ne voyage pas dans la même direction.
Stral. Qu'en savez-vous? Vous ignorez quelle route je suis.
Wern. Je sais qu'il n'y a qu'un voyage où le riche et le pauvre suivent la même route. Vous vous êtes écarté de ce sentier redoutable il y a quelques heures, et moi il y a quelques jours : nous suivons donc deux routes opposées, quoique notre destination soit la même.
Stral. Votre langage est au-dessus de votre position.
Wern. [avec une ironie amère). Croyez-vous?
Stral. Ou du moins au-dessus de ce qu'annonce votre mise.
Wern. Il est heureux que je ne sois pas au-dessous, comme cela arrive parfois aux gens bien vêtus; mais eiilin que me voulez- vous?
Stral. (surpris). Moi?
Wern. Oui, vous ! Vous ne me connaissez pas et vous me questionnez; et vous vous étonnez que je ne vous ré|ionde pas quand j'ignore quel est celui qui m'interroge. Expliques ce que vous désirez de moi, et alors j'éclaircirai vos doutes et les miens.
Stral. Je ne savais pas que vous aviez des motifs pour vous tenir sur la réserve.
Wern. Bien des gens en ont; — n'en avez-vous pas vousmême?
Stral. Aucun qui puisse intéresser un étranger.
Wern. Pardonnez donc à cet humble étranger, à cet inconnu, s'il désire rester tel pour un homme qui ne peut rien avoir de commun avec lui.
Stral . Monsieur, mon dessein n'est pas de vous contrarier ; quelque peu agréable que soit votre humeur, je ne voulais que vous rendre service; — mais, bonne nuit! — Intendant, précédez-moi. (A Gabor.) Monsieur.... m'accompagnez-vous? {Siralenheim sort avec ses domestiqueSy Idenstein et Gabor.)
Wern. C'est lui ! je suis dans ses filets. Avant mon départ de Hambourg , Giulio , son dernier intendant , m'informa qu'il avait obtenu un ordre de l'électeur de Brandebourg pour arrêter Kruilzner (tel était le nom que je portais) dès qu'il paraîtrait sur la frontière. Les privilèges de la ville libre ont sauvé ma liberté jusqu'à ce que je fusse sorti de ses murs. — Insensé que je fus de les quitter! mais je croyais que cet humble costume, que celle route détournée, auraient trompé les limiers paresseux envoyés à ma poursuite. Que faire? Il ne me connaît pas personnellement, et, moi-même, il m'a fallu les yeux de la crainte pour le reconnaître au bout de vingt ans; nous nous étions vus si rarement et si froidement dans notre jeunesse ! Mais ceux qui l'entourent! Je comprends maintenant les avances de ce Hongrois, qui sans doute n'est qu'un instrument, qu'un espion de Siralenheim, chargé par lui de me sonder et de s'assurer de moi. Sans ressource, malade, pauvre; — retenu en outre par le fleuve débordé, barrière infranchissable même pour le riche aidé de tous les moyens que peut procurer l'or pour maîtriser le péril en exposant la vie des nommes, — quel espoir me reste? il y a une heure, je croyais ma position désespérée, et maintenant elle est telle que le passé me semble un paradis : un jour de plus et je
suis découvert? — h la veille de recouvrer mes honneurs, mes droits, mon héritage; quand il suffirait d'un peu d'or pour me sauver en favorisant ma fuite!
IDENSTEIN entre en causant avec FRITZ.
Fritz. Sur-le-champ.
Idenst. Je vous dis que c*esl impossible.
Fritz. Toutefois il faut le tenter, el si un exprès échoue il faut en envoyer d'autres, jusqu'à ce qu'on rei^oive la réponse du commandant de Francfort.
Idenst. Je ferai ce que je pourrai.
Fritz. Souvenez-vous de ne rien épargner; vous serez récompensé au décuple.
Idenst. Le baron repose-t-il ?
Fritz. Il s'est jeté dans un grand fauteuil près du feu, oii il sommeille ; il a ordonné qu'on n'entrât pas avant onze heures; c'est alors qu'il se mettra au lit.
ÏDENST. Dans une heure d'ici j'aurai fait de mon mieux pour le servir.
Fritz. N'oubliez pas. {Fritz sort.)
Idenst. Que le diable emporte ces grands personnages! Ils pensent que toutes choses ne sont faites que pour eux. Il me faut maintenant aller faire lever de dessus leurs grabats une demi-douzaine de vassaux grelottants, et les envoyer à Francfort en traversant la rivière au péril de leur vie. Il me semble que l'expérience qu'a faite le baron il y a quelques heures aurait dû lui inspirer quelque humanité envers ses semblables; mais non : « il le faut, » et tout est dit. — Quoi donc! êtes-vous ici, monsieur Werner ?
Wern. Vous avez bientôt quitté votre noble hôte.
ÏDENST. Oui, il Sommeille, et semble vouloir ne laisser dormir personne. Voilà, un paquet pour le commandant de Francfort, qu'il me faut expédier h. tous risques el coûte que coûte ; mais je n'ai pas de temps k perdre; bonne nuit!
{Idenstein sort.)
Wern. « A Francfort! » Le nuage grossit! Oui , « le commandant! » Cela répond parfaitement aux démarches antérieures de ce démon calculateur à froid, qui s'interpose
entre moi et la maison de mon père. Sans doute, il demande
un détachement pour me faire conduire secrètement dans
quelque forteresse. — Ah! plutôt...
(Werner regarde autour de lui et saisit un couteau qu'il trouve sur une table, dans un coin.)
Maintenant, du moins, je suis mon maître. Écoutons, on vient! Qui sait si Stralenheim attendra même le semblant d'autorité dont il veut couvrir son usurpation ? Il est certain qu'il me soupçonne. Je suis seul , une suite nombreuse l'accompagne; je suis faible, il est fort; il a pour lui la richesse, le nombre, le rang, l'autorité; moi, je suis sans nom, ou le mien ne peut qu'amener ma perte, jusqu'à ce que je sois sur mes domaines; lui , il est fier de ses titres, qui exercent plus d'ascendant encore dans cette petite et obscure bourgade que partout ailleurs. Silence ! on approche encore. Pénétrons dans le secret passage qui communique avec le... — Non, le silence règne; — mon imagination m'abusait; — tout est calme dans l'intervalle redoutable qui s'écoule entre l'éclair et la foudre. — Je dois imposer silence à mon âme au milieu de ses périls ; cependant, retirons-nous pour m'assurer si le passage que j'ai découvert est resté inconnu : il me servira du moins de refuge pendant quelques heures.
(Werner tire un panneau de boiserie, et sort en le fermant après lui.) GABOR et JOSÉPHINE entrent.
Gab. Où est votre mari ?
JosÉp. Je le croyais ici : il n'y a pas longtemps, je l'ai laissé dans cette chambre; mais ces appartements ont de nombreuses issues, et il a peut-être accompagné l'intendant.
Gad. Le baron Stralenheim a beaucoup questionné l'intendant au sujet de votre mari, et, à vous parler franchement, je doute qu'il lui veuille du bien.
JosÉP. Hélas! que peut-il y avoir de commun entre l'orgueilleux et opulent baron et l'inconnu Werner?
Gar. C'est ce que vous savez mieux que moi.
JosÉp. Et d'ailleurs vous intéresseriez- vous en sa faveur plutôt qu'à celui dont vous avez sauvé les jours?
Gab. J'ai contribué à le sauver quand il était en péril;
mais je ne me suis pas engagé à le servir dans des actes d'oppression. Je connais ces nobles et les mille moyens qu'ils ont de fouler le pauvre. J'en ai fait l'expérience, et mon indignation s'allume quand je les vois conspirer la ruine du faible : — c'est là mon seul motif.
JosÉp. Il ne serait pas facile de convaincre mon mari de vos bonnes intentions.
Gab. Est-il donc si soupçonneux?
JosÉp. Il ne l'était pas autrefois; mais le temps et le malheur l'ont fait ce que vous le voyez.
Gab. J'en suis fâché pour lui; le soupçon est une pesante
armure qui embarrasse celui qui la porte plus qu'elle ne le,
protège. Bonne nuit! J'espère le revoir a la pointe du jour.
(Gabor sort. — Idenstein rentre accompagné de quelques paysans; Joséphine se retire à l'extrémité de la salle.)
Le premier paysan. Mais si je me noie?
Idenst. Eh bien! vous serez largement payé pour cela, et je ne doute pas que vous n'ayez souvent risqué beaucoup plus pour bien moins.
Second paysan. Mais nos femmes et nos enfants?
Idenst. Ne peuvent y perdre, et peut-être y gagneront.
Troisième paysan. Je n'en ai point, et je tenterai l'aventure.
Idenst. Bien parlé. Voilà un brave garçon , et digne de faire un soldat. Je vous ferai entrer dans les gardes du corps du prince si vous réussissez, et en outre vous aurez en bel or, bien luisant, deux thalers.
Le troisième paysan. Pas davantage?
Idenst. Fi de votre avarice ! Comment un vice si bas peutil s'allier à tant d'ambition? Je te dis, l'ami , que deux thalers subdivisés en petite monnaie constitueront un trésor. Est-ce que cinq cent mille héros ne risquent pas journellement leur vie et leur âme pour le dixième d'un ihaler? Quand as-tu possédé la moitié de cette somme?
Le troisième paysan. Jamais. — Néanmoins, il m'en faut trois.
Idenst. Ah! tu oublies, coquin, de qui tues né le vassal.
Troisième paysan. Du prince, et non de l'étranger. Idenst. Maraud ! en l'absence du prince c'est moi qui suis le souverain ; et le baron est une de mes connaissances particulières, et même un peu mon parent. — « Cousin Idenstein , m'a-t-il dit, vous mettrez en réquisition une douzaine de vilains. » Ainsi donc, vilains, en avant ! — marchez ! — marchez, vous dis-je! et si un seul pli de ce paquet est mouillé par l'Oder, prenez-y garde ! pour chaque feuille de papier avarié, une de vos peaux sera convertie en parchemin sur un tambour, comme la peau de Ziska , afin de battre la générale contre tous les vassaux réfractaires qui ne peuvent pas faire l'impossible. — Partez , vers de terre !
[Il sort en les chassant devant lui.) JosÉp, [s'avançajit). Il me tarde de fuir le spectacle trop fréquent de celte tjTan nie féodale exercée sur d'impuissantes victimes. Je ne puis rien pour elles; je ne veux pas être témoin de leurs souffrances. Ici même, dans cette obscure localité, dans ce canton ignoré, on retrouve l'insolence de la richesse indigente contre de plus indigents qu'elle, l'orgueil de la servilité nobiliaire à l'égard d'une classe plus servile encore, le vice allié a la misère, l'opulence en haillons! Quel état de choses ! Dans ma chère Toscane, ce pays qu'échauffe un doux soleil , nos nobles étaient citoyens et marchands, comme Cosme de Médicis. Nous avions nos maux; mais ils ne ressemblaient pas à ceux-ci. La pauvreté n'excluait pas le bonheur dans nos vivantes et fécondes vallées ; un aliment y pendait à chaque brin d'herbe, et de chaque pampre coulait ce breuvage enchanteur qui réjouit le cœur de l'homme; c'est là qu'un soleil bienfaisant, rarement voilé par les nuages, ou, lorsqu'il l'est, laissant après lui sa chaleur pour consoler de l'absence de ses rayons, rend les mortels plus heureux , sous le manteau léger ou la robe flottante, que les rois ne le sont sous leur pourpre splendide. Mais ici, les despotes du Nord paraissent vouloir imiter le vent glacial de leur climat ; leur tyrannie pénètre jusque sous les haillons du vassal grelottant, pour lui torturer l'âme, comme les frimas lui torturent le corps ! Et voilà les souve-
rains parmi lesquels mon époux brûle de prendre place ! Et telle est la force de son orgueil nobiliaire, — que vingt années de Irailemenls tels que pas un père, dans une classe plus humble, n'eût eu le courage de les infliger a son fils, n'ont rien changé à sa nature primitive! Mais moi, dont la naissance est noble aussi , j'ai reçu de la tendresse paternelle une leçon différente. 0 mon père! que ton âme, longtemps éprouvée ici-bas, et qui maintenant goûte dans le ciel le repos des élus, jette un regard sur nous et sur notre Ulric, ce fils dont nous appelons si impatiemment le retour ! J'aime mon fils comme tu m'as aimée! Mais que vois-je? Werner, est-ce toi? Est-il possible? En quel état te voilà!
(Werner entre brusquement, un couteau à la main, par le panneau secret, qu'il ferme précipitamment après lui.)
Wern. (qui d'abord ne la reconnaît pas). Je suis découvert! en ce cas, je poignarderai... — [La reconnaissant.) Ah! Joséphine ! pourquoi ne reposes-tu pas?
JosÉP. Reposer! Mon Dieu! que signifie cela?
"Wern. (montrant un rouleau d'or). Voila de l'or, — cet or, Joséphine, nous délivrera de ce donjon détesté.
JosÉp. Comment l'as- tu acquis? — Ce couteau...
Wern. Il n'est pas teint de sang, — pas encore! partons;
— rendons-nous à notre chambre.
JosÉP . Mais d'où viens-tu?
Wern. Ne me le demande pas! Mais songeons où nous irons. — Ceci, — ceci nous ouvrira un chemin. [Montrant l'or.)
— Je les défie maintenant î
JosÉp. Je n'ose te croire coupable d'un acte déshonorant.
Wern. Déshonorant!
JosÉp. Je l'ai dit.
Wern. Éloignons-nous ; c'est la dernière nuit, j'espère, que nous passerons ici.
JosÉP. J'espère que ce ne sera pas la pire.
Wern. Tu l'espères ! moi j'en suis sûr. Mais allons à notre chambre.
JosÉp. Encore une question; — qu'as-tu fait?
Wern. {d'un air farouche). Je me suis abstenu de faire ce
qui aurait tout terminé pour le mieux; n'y pensons pas! Partons!
JosÉp. Hélas! pourquoi faut-il que je doute de toi' {Ils sortent.)