SCÈNE IL
L'appartement de Werner dans le palais.
Entrent JOSÉPHINE et ULRIC.
JosÉP. Reste là un moment, et laisse-moi te regarder encore ! Mon Ulric ! — mon bien-aimé ! — se peut-il — après douze ans !
Ulr. Ma mère!
JosÉP. Oui, mon rêve s'est réalisé. — Qu'il est beau ! — audelà de tout ce que j'ai jamais désiré. 0 ciel ! reçois les remerciements d'une mère, et les larmes de sa joie! c'est bien ton ouvrage ! — en un tel moment, ce n'est pas seulement un fils, c'est un sauveur qui nous arrive !
Ulr. Si un tel bonheur m'est réservé, il doublera ce que maintenant j'éprouve, et allégera mon cœur d'une portion de sa longue dette, la dette du devoir, non de l'amour; car je n'ai jamais cessé de vous aimer. — Pardonnez-moi ce long délai ; je n'en suis pas coupable !
JosÉP. Je le sais; mais je ne puis maintenant m'occuper de sujets de douleurs; je doute même si j'en éprouvai jamais, tant ce transport délicieux les a effacées de ma mémoire ! — Mon fils !
WERNER entre.
Wern. Que vois-je? — encore de nouveaux visages!
JosÉP. Non, regarde-le! Que vois-tu?
AVern. Un jeune homme pour la première fois.
Ulr. [s agenouillant). Depuis douze longues années, mon père !
Wern. 0 Dieu!
Joscp. Il perd connaissance.
"NVfrn. Non, je suis mieux. — Ulric! (// Vembrasse.)
Ulr. Mon père! Siégendorf!
Wern. {tressaillant). Silence! mon fils ; — les murs peuvent entendre ce nom...
Ulr. Eh bien ?
Wern. Eh bien... — mais nous parlerons de cela pins lard. Rappelle-loi que je ne dois être connu ici que sous le nom de Werner ! Viens ! viens encore dans mes bras ! Ah ! lu es lout ce que j'aurais dû être, et que je n'ai pas été. Joséphine! sans doute la tendresse d'un père ne m'éblouil pas ; mais si j'avais vu ce jeune homme au milieu de dix mille autres des plus distingués, mon cœur l'aurait choisi pour mon fils.
Ulr. Et pourtant vous ne m'avez pas reconnu!
Wern . Hélas ! j'ai dans mon âme quelque chose qui, au premier coup d'œil, ne me fait voir dans les hommes que du mal.
Ulr. Ma mémoire a mieux servi ma tendresse : je n'ai rien oublié; et souvent, sous les orgueilleux lambris de.. . (je ne le nommerai pas, puisque, dites-vous, il y a péril à le faire) — ; mais au milieu des pompes féodales du manoir de votre père, combien de fois, au coucher du soleil, j'ai tourné mes regards vers les montagnes de la Bohême, et pleuré de voir un jour de plus se clore sur vous et sur moi, séparés que nous étions par ces hautes barrières ! Elles ne nous sépareront plus.
Wern. Je l'ignore. Sais-tu que mon père a cessé de vivre?
Ulr. 0 ciel ! je l'avais laissé dans une vieillesse pleine de verdeur, semblable a un chêne chargé d'ans, mais opposant encore un tronc robuste au choc des éléments, au milieu des jeunes arbres qui tombent autour de lui : il y a de cela trois mois à peine.
Wern. Pourquoi l'as-tu quitté ?
JosÉP. {embrassant Ulric). Peux-tu le lui demander.? N'estil pas ici ?
Wern. C'est vrai ! il est allé à la recherche de son père et de sa mère, et il les a trouvés ; mais comment ? et dans quel état ?
Ulr. Tout va s'améliorer. Ce que nous avons a faire, c'est d'aller soutenir nos droits, ou plutôt les vôtres; car je renonce a toute prétention, a moins que votre père n'ait disposé en ma faveur de la plus grande partie de ses biens; dans ce cas, je ferai valoir mes droits pour la forme; mais j'espère qu'il en est autrement, et que tout vous appartient.
Wern. As-tu entendu parler de Stralenheim **
Ulr. Hier je lui ai sauvé la vie; il est ici.
Wern. Tu as sauvé le serpent qui nous percera tous!
Ulr. Je ne vous comprends pas; ce Stralenheim, qu'a-t-il de commun avec nous ?
Wern. Plus que tu ne penses : il revendique riiérilage de mon père ; il est notre parent éloigné , notre plus mortel ennemi.
Ulr. J'entends son nom pour la première fois. Le comte, il est vrai, parlait quelquefois d'un parent qui, dans le cas où la ligne directe viendrait a s'éteindre, pourrait avoir un jour des droits à sa succession ; mais ses titres n'ont jamais été nommés devant moi. Et qu'importe d'ailleurs? son droit s'efface devant le nôtre.
Wern. Oui, si nous étions a Prague; mais ici il est toutpuissant; il a tendu ses pièges autour de moi, et si j'ai pu m'y soustraire jusqu'à ce jour, ce n'est pas a sa bienveillance, mais à la fortune que j'en dois rendre grâce.
Ulr. Vous connaît-il personnellement ?
Wern. Non; mais il a des soupçons qui se sont trahis hier soir: et je ne dois peut-être ma liberté temporaire qu'à son incertitude.
Ulr. Je pense que vous l'accusez à tort (pardonnez-moi celte expression); mais Stralenheim n'est pas ce que vous croyez ; ou, s'il l'est, il m'a des obligations passées et actuelles. Je lui ai sauvé la vie; à ce titre, il m'accorde sa conliance. Il a été volé depuis qu'il est ici; il est malade, il est étranger, et, comme tel, n'étant pas capable de faire luimôme les recherches pour découvrir le scélérat qui l'a dévalisé, j'ai pris l'engagement de le remplacer en celte occasion, el c'est là le principal motif qui m'a amené ici ; mais en cherchant l'argent d'un autre, j'ai trouvé moi-même un trésor, — je vous ai trouvé.
Wern. {avec agitation). Qui t'a appris à prononcer ce nom de scélérat?
Ulr. Quel nom plus noble puis-je donner à des voleurs vulgaires?
Wern. Qui l'a appris à flétrir un inconnu d'un stigmate infernal?
Ulr. Je n'obéis qu'à mes propres sentiments quand je qualifie un malfaiteur d'après ses actes.
Wern. Qui t'a dit, enfant longtemps regretté, et que je retrouve pour mon malheur, que mon propre fils pourrait impunément m'insulter ?
Ulr. J'ai parlé d'un scélérat : qu'y a-t-il de commun entre un pareil être et mon père ?
Wern. Tout ! ce scélérat est ton père !
JosÉP. 0 mon fils! ne le crois pas; — et cependant
{La voix lui manque.)
Ulr. (7/ tressaille^ regarde fixement Werner, puis il lui dit lentement) : Et vous l'avouez !
Wern. Ulric, avant d'oser mépriser ton père, apprends à peser et à juger ses actes. Jeune, impétueux, nouvellement entré dans la vie, élevé au sein de l'opulence, est-ce à toi de mesurer la force des passions ou les tentations du malheur? Attends (ce ne sera pas pour longtemps, le malheur vient, comme la nuit, d'un pas rapide), — attends! — attends que tu aies vu comme moi tes espérances flétries, — que le chagrin et la honte soient devenus tes serviteurs, la famine et la pauvreté tes convives, le désespoir ton camarade de lit : — alors, lève-toi , non comme un homme qui a dormi ; lèvetoi, et prononce! Si jamais ce jour arrivait pour toi, si lu voyais le serpent qui a enlacé de ses replis tout ce que toi et les tiens vous avez de plus cher et de plus précieux, élendu endormi devant toi, et les replis du reptile s'inlerposant seuls entre le bonheur et toi; si le hasard mettait en ton pouvoir celui qui ne respire que pour te ravir ton. nom, tes biens et jusqu'à la vie; si tu te voyais un couteau à la main, la Nuit te couvrant de son manteau, le Sommeil fermant toutes les paupières, même celles de ton plus mortel ennemi; si tout t'invitait à lui donner la mort, jusqu'à ce sommeil qui en est l'image, et que sa mort seule pût te sauver; — remercie Dieu, alors, ô mon fils ! si, content d'un faible larcin, tu le détournes : c'est ce que j'ai fait.
Ulr. Mais...
Wern. {brusquement], Ealends-moi ! Je n'endurerai au^
cune voix d'homme, — c'est à peine si j'ose écouter la mienne (si toutefois c'est encore une voix humaine);— entends-moi ! Tu ne connais pas cet homme. — Je le connais, moi. Il est lâche, perfide, avare. Tu te crois en sûreté, parce que tu es jeune et brave; mais apprends que nul ne peut se soustraire à la haine implacable, et bien peu à la trahison. Mon plus grand ennemi, Stralenheim, logé dans un palais, couché dans la chambre d'un prince, était livré à mon couteau ! Un instant, — un léger mouvement, — la moindre impulsion, m'eussent délivré de lui et de toutes mes terreurs sur la terre. Il était en mon pouvoir, — mon couteau était levé ; il s'est détourné de lui, — et me voilà en sa puissance! — n'y es-tu pas pareillement ? Qui m'assure qu'il ne te connaît pas, que ses artifices ne t'ont pas amené ici pour t'immoler , ou te plonger avec tes parents dans un cachot ? [Il [s* arrête.)
Ulr. Achevez! — achevez!
Wern. Moi, il m'a toujours connu, poursuivi dans tous les temps, — dans toutes les positions, — sous tous les noms; — pourquoi pas toi aussi ? Es-tu plus versé que moi dans la connaissance des hommes ? Il m'a entouré de pièges, a semé sur ma voie des reptiles ; dans ma jeunesse, il eût suffi de mon mépris pour les écarter de ma présence; mais aujourd'hui mon dédain ne ferait que leur fournir de nouveaux poisons. Yeux-tu m'écouter avec plus de patience ? Ulric ! Ulric ! — Il est des crimes qui sont atténués par les circonstances, et des tentations que la nature ne peut ni maîtriser ni éviter.
Ulr. {regarde d^ abord son père, puis Joséphine). Ma mère !
AVern. Oui ! je le prévoyais ; il ne te reste plus que ta mère. Moi, j'ai perdu à la fois et mon père et mon fils : je reste seul ! ( Werner sort précipitamment.)
Ulr. Arrêtez !
JosÉp. {àUlric). Ne le suis pas; attends que cet orage se soit calmé. Penses-tu que je ne l'aurais pas suivi moi-même si cela eût pu lui faire du bien ?
Ulr. Je vous obéis, ma mère, quoiqu'k regret. Mon premier acte ne sera pas un acte de désobéissance.
Josi^p. Oh ! il est bon î Ne le condamne pas sur son propre témoignage; mais crois-en ta mère qui a tant souffert avec lui et pour lui : ce n'est la que la surface de son âme; elle contient de meilleures choses dans ses profondeurs.
Ulr. Ce ne sont donc la que les principes de mon père ? ma mère ne les partage donc pas ?
JosÉP. Il ne pense pas lui-même comme il parle. Hélas! de longues années de chagrin le changent ainsi quelquefois.
Ulr. Expliquez-moi donc plus clairement les prétentions de Stralenheim , afin qu'après avoir considéré ce sujet sous toutes ses faces, je sache ce que j'ai a lui dire, ou que je puisse du moins vous délivrer de vos périls actuels. Je prends l'engagement de le faire. — Que ne suis-je arrivé quelques heures plus tôt !
JosÉP. Ah ! plût au ciel !
GABOR et IDENSTEIN entrent avec divers domestiques.
Gab. (à Ulric). Je vous cherchais, camarade. Voilà donc ma récompense ?
Ulr. Que voulez-vous dire ?
Gab. Corbleu! suis-je arrivé à mon âge pour cela? (il Idenstein.) N'étaient tes cheveux gris et ta bêtise, je
Idenst. Au secours! ne me louchez pas! Mettre la main sur un intendant !
Gab. Je ne te ferai pas l'honneur de sauver ton cou de la potence en t'étranglant moi-même.
Idenst. Je vous remercie de ce sursis; mais il est des gens qui en ont plus besoin que moi.
Ulr. Expliquez-moi cette singulière énigme, ou...
Gab. Voici le fait : le baron a été volé, et le digne personnage que vous voyez a daigné faire tomber sur moi ses bienveillants soupçons, moi qu'il a vu hier pour la première fois.
Idenst. Fallait-il donc que je soupçonnasse mes amis et connaissances? Sachez que je hante meilleure compagnie que cela.
Gab. Tu ne tarderas pas à hanter la meilleure et la dernière de toutes, celle des vers, méchant coquin! [Gabor le saisit. )
ï. iir. 27
Ulr. {s' interposant). Point de violence! il est vieux, desarmé; — contenez-vous, Gabor.
Gab. {laissant aller Idenstein). Vous avez raison , je suis un sot de m'oublier parce que des imbéciles me prennent pour un fripon; c'est un hommage de leur part.
Ulr. (o Idenstein). Comment vous trouvez-vous ?
Idenst. Au secours!
Ulr. Je vous ai secouru, Idenstein.
Idenst. Tuez-le, et j'en conviendrai.
Gab. Je suis calme, — je te laisse la vie !
Idenst. C'est plus qu'on ne fera pour vous, s'il y a des juges et des jugements en Allemagne. Le baron décidera.
Gab. Te soutient-il dans ton accusation ?
Idenst. Certainement.
Gab. Une autre fois il pourra couler à fond avant que je me baisse pour l'empêcher de se noyer. Mais il vient... STRALENHEIM entre; GABOK va à lui.
Mon noble Seigneur, me voici...
Stral. Eh bien ?
Gab. Avez-vous quelque chose à régler avec moi ?
Stral. Qu'aurais-je à régler avec vous?
Gab. Vous le savez, si le bain d'hier ne vous a pas ôlé la mémoire; mais c'est une bagatelle. Pour m'expliquer catégoriquement, je suis accusé par cet intendant d'avoir dévaHsé votre personne ou votre chambre: l'accusation vient-elle de vous ou de lui ?
Stral. Je n'accuse personne.
Gab. Ainsi vous m'acquittez, baron ?
Stral. Je ne sais qui accuser ou acquitter ; je sais à peine qui je dois soupçonner.
Gab. Mais du moins vous pouvez savoir qui vous ne devez pas soupçonner. Je suis insulté, — opprimé par vos gens, et c'est auprès de vous que je réclame : — qu'ils apprennent de vous leur devoir ! Pour cela, ils doivent commencer par chercher le voleur parmi eux ; en un mot, si j'ai un accusateur, que ce soit un homme digne d'être l'accusateur d'un homme tel que moi j je suis voire égal.
werner. acte ii, scène ii. 483
Stral. Vous?
Gab. Oui, Monsieur, et votre supérieur peut-être; mais continuez, — je ne demande pas des demi-mots, des conjectures; il ne s'agit pas ici de produire des preuves; je sais assez ce que j'ai fait pour vous et ce que vous me devez, pour attendre mon payement sans le prendre moi-même, si voire or me tentait. Je sais aussi que, fussé-je le fripon que l'on me suppose, mon service récent ne vous permettrait pas de poursuivre ma mort sans vous couvrir d'une honte qui effacerait toul l'iionneur de votre écusson. Mais ce n'est rien, je vous demande justice de vos injustes serviteurs; je demande que \otre bouclie désavoue la sanction dont ils prétendent couvrir leur insolence; c'est bien le moins que vous deviez à l'inconnu qui n'en demande pas davantage, et qui n'avait jamais songé à en demander autant.
Stral. Ce ton peut être celui de l'innocence.
Gab. Morbleu! qui oserait en douter, sinon des coquins qui ne l'ont jamais connue?
Stral. Vous vous échauffez, Monsieur.
Gab. Dois-je me transformer en glaçon sous le souffle de quelques valets et de leur maître ?
Stral. Ulric, vous connaissez cet homme? je l'ai trouve dans votre compagnie.
Gab. Nous vous avons trouvé dans l'Oder, nous aurions dû vous y laisser.
Stral. Je vous offre mes remerciements, Monsieur.
Gab. Je les ai mérités ; mais d'autres peut-être m'en eussent Siccordé davantage si je vous avais laissé a votre destin.
Stral. Ulric, vous connaisse?, cet homme?
Gab. Pas plus que vous s'il ne rend pas témoignage à mon honneur.
Ulr. Je puis garantir votre courage et votre honneur autant que peut me le permettre notre courte liaison.
Stral. Alors je suis satisfait.
Gab. {avec ironie). Facilement, il me semble. Qu'y a-t-il donc dans son affirmation de plus que dans la mienne?
Stral. J'ai ditque j'étais satisfait, non que vous étiez absous.
Gab. Encore ! suis-je accusé, oui ou non ?
Stral. Allons donc ! vous devenez par trop insolent. Si les circonstances et les soupçons s'élèvent contre vous, est-ce ma faute ? Ne suffit-il pas que je n'intervienne en rien dans la question de votre culpabilité ou de votre innocence ?
Gab. Seigneur, Seigneur, ce n'est pas là de la franchise; c'est une lâche équivoque; vous savez que vos doutes sont des cerlitudes pour tous ceux qui vous entourent. Il y a dans vos regards une voix, dans le froncement de vos sourcils une sentence ; vous abusez de votre pouvoir sur moi ; mais prenez-y garde ! vous ne connaissez pas celui que vous prétendez fouler aux pieds.
Stbal. Tu menaces!
Gab. Moins que vous n'accusez. Vous insinuez contre moi l'imputation la plus lâche, j'y réponds par un avis plein de franchise.
Stral. Comme vous l'avez dit, il est vrai que je vous dois quelque choses il paraît que votre intention est de vous payer par vos mains.
Gab. Ce n'est pas du moins avec votre or.
Stral. C'est avec de l'insolence. {A ses gens et à IdenS' tein.) Vous pouvez laisser cet homme ; qu'il soit libre de continuer son chemin. — Ulric , adieu. {Stralenheim sort avec Idenstein et ses gens.)
Gab. {le suivant). Je le suivrai,
Url. [l'arrêtant). Restez.
Gab. Qui m'en empêchera?
Ulr. Votre propre raison, après un moment de réflexion.
Gab. Me faut-il supporter un tel affront?
Ulr. Bah ! Nous sommes tous obligés de supporter l'arrogance de ceux qui sont au-dessus de nous. — Les plus hauts ne peuvent désarmer Satan , ni les plus humbles ses vicegérants sur la terre. Je vous ai vu braver les éléments et supporter des choses qui auraient fait jeter sa peau à ce ver à soie ! — et il suffira de quelques paroles ironiques pour vous déconcerter !
Gab. Dois-je souffrir qu'on me prenne pour un voleur ?
Passe encore pour un bandit de la forêt : — il y a dans son métier quelque chose de hardi; mais dérober l'argent d'un homme endormi !
Ulr. Il paraît donc que vous n'êtes pas coupable?
Gab. Ai-jcbien entendu ? vous aussi?
Ulr. C'est une simple question que je fais.
Gab. Au juge qui me la ferait, je répondrais « non; m — à vous, voici ma réponse... (// tire son épée.)
Ulr. {tirant la sienne). De tout mon cœur.
JosÉp. Au secours! au secours \ au meurtre.'
(Joséphine sort en criant. — Gabor et Ulric se battent : Gabor est désarmé au moment où arrivent Stralenheira, Joséphine, Idenstein, etc.)
JosÉP. 0 Dieu puissant ! il est hors de danger.
Stral. [à Joséphine). Qui ?
JosÉP. Mon...
Ulr. ( l'interrompant avec unregard sévère^ puis se tournant vers Stralenheim). Tous deux ! il n'y a pas grand mal.
Stral. Quelle est la cause de tout ceci ?
Ulr. Je pense que c'est vous, baron; mais puisqu'il n'en est résulté aucun mal, ne vous inquiétez pas. — Gabor, voici votre épée, La première fois qu'il vous arrivera de vous en servir, que ce ne soit pas contre vos amis.
(Ulric appuie sur ces derniers mots, qu'il prononce avec lenteur et à
voix basse.)
Gab. Je vous remercie moins pour ma vie que pour vofre conseil.
Stral. Ces querelles doivent finir ici.
Gab. {prenant son épée). Elles finiront. Vous m'avez fait tort, Ulric, plus par vos doutes injurieux que par votre épée ; je préférerais voir celte dernière dans mon cœur que le soupçon dans le vôtre. J'aurais pu supporter les absurdes insinuations de ce noble: — l'ignorance et les méfiances stupides font partie de son apanage et dureront plus longtemps que ses domaines; — mais il peut encore trouver en moi à qui parler. Vous m'avez vaincu ; j'étais un sot, dans ma colère, de m'imaginer que je pouvais me mesurer avec vous, vous que j'avais vu déjà triompher de plus grands périls qu'il ne
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pouvait y en avoir dans ce bras. Quoi qu'il en soit, nous nous reverrons un jour, — mais bons amis. {Gabor sort.)
Stral. Je ne veux pas en endurer davantage! cet outrage, ajouté à ses insultes, peut-être à son crime, a effacé le peu que je devais à son aide tant vantée; car c'est à vous surtout que je dois la vie. Ulric, n'êtes-vous pas blessé? Ulr. Je n'ai pas même une égratignure.
Stral. {à Idenstein). Intendant, prenez vos mesures pour vous assurer de cet homme. Je révoque ma première indulgence; je veux l'envoyer a Francfort avec une escorte dès que les eaux du fleuve seront baissées.
Idenst. M'assurer de lui! il a encore son épée; — il paraît s'en servir à merveille, c'est probablement son métier; moi, je suis dans le civil.
Stral. Imbécile ! Tous ces vassaux qui sont sur vos talons ne suffisent-ils pas pour en arrêter une douzaine comme lui ? Allons, partez.
Ulr. Baron, je vous supplie ' Stral. Je veux être obéi. Pas de réponse. Idenst. Allons, puisqu'il le faut absolument. — En avant! vassaux! Je suis votre commandant et je formerai l'arrièregarde : un sage général ne doit jamais exposer sa précieuse vie, — sur laquelle tout repose. J'aime cet article du code de la guerre. ( Idenstein sort avec les domestiques ).
Stral. Venez, Ulric. Que fait ici cette femme? Oh ! je la reconnais : c'est l'épouse de l'étranger qu'on nomme «Werner. »
Ulr. C'est son nom.
Stral En vérité ! — Votre mari est-il visible, belle dame ? JosÉP. Qui le cherche ?
Stral. Personne, — pour le moment. Mais, Ulric, j'ai à vous parler en particulier.
Ulr. Je vais me retirer avec vous.
JosÉP. Non ; vous êtes le dernier arrivé, on doit vous céder la place. {Bas à Ulric, en se retirant.) 0 Ulric! prends garde ! souviens-toi qu'un seul mot d'imprudeiice peut nous perdre. Ulr. {bas à Josép.) Ne craignez rien. {Joséphine sort).
Stral. Ulric, je pense que je me puis fier à vous: \ous m'avez sauvé la vie, — et de tels services font naîire une confiance illimitée.
Ulr. Parlez.
Stral. Des circonstances mystérieuses, qui datent de loin, et sur lesquelles je ne m'expliquerai pas maintenant plus explicitement, m'ont rendu cet homme importun; — peutêtre me sera-t-il fatal.
Ulr. Qui ? Gabor, le Hongrois?
Stral. Non, — ce « Werner, » avec son faux nom et sou déguisement.
Ulr. Comment cela est-il possible ? il est le plus pauvre entre les pauvres, et la pâle maladie habite encore ses yeux creux; cet homme est dénué de tout.
Stral. C'est possible; — n'importe. — Mais s'il est l'homme que je le soupçonne d'être, et mes appréhensions à cet égard sont confirmées par tout ce que je vois, il faut nous assurer de sa personne avant douze heures.
Ulr. Et en quoi cela peut-il me concerner ? Stral. J'ai envoyé demander à Francfort, au gouverneur qui est mon ami , une escorte convenable. J'y suis autorisé par un ordre de la maison de Brandebourg; — mais celle maudite inondation intercepte toute communication, et peut l'intercepter encore pendant quelques heures. Ulr. Elle diminue.
Stral. Tant mieux.
Ulr. Mais quel intérêt puis-je avoir a cela ? Stral. Après avoir tant fait pour moi, vous ne pouvez être indifiVicnt a ce qui m'est d'une importance plus grande que la vie que je vous dois. — Ayez l'œil sur cet homme... Il m'évite : il sait que maintenant je le connais. — Surveillezle comme vous surveilleriez le sanglier réduit aux abois par le clias>enr. — Comme lui, il faut qu'il succombe. Ulr. Pourquoi .î*
Stral. Il s'interpose entre moi et un magnifique héritage. Oh ! si vous le voyiez ! ... Mais vous le verrez. Ulr. Je l'espère.
Stral. C'est le domaine le plus riche de la riche Bohême. La guerre l'a épargné : il est si voisin de la ville forte de Prague, que le fer et le glaive l'ont a peine effleuré ; en sorte que maintenant, outre sa fertilité propre, sa valeur est doublée par la comparaison avec les domaines déserts dont il est entouré.
Ulr. Vous en faites une description fidèle. Stral. Ah! vous en conviendriez si vous pouviez le voir! —•Mais vous le verrez, vous dis-je.
Ulr. J'en accepte l'augure.
Straz. Demandez-moi alors la récompense que vous jugerez digne de vous et des obligations que nous vous aurons, moi et les miens.
Ulr. Ainsi, cet homme isolé, pauvre, malade, cet étranger mourant, s'interpose entre vous et ce paradis? — [A part.) Comme Adam entre le diable et l'Eden. Stral. Comme vous dites.
Ulr. N'a-t-il aucun droit?
Stral. Aucun. C'est un enfant prodigue, déshérité, qui depuis vingt ans a déshonoré sa race par tous ses actes, mais surtout par son mariage , par ses relations avec des bourgeois, des boutiquiers, des marchands et des juifs. Ulr. Il a donc une femme ?
Stral. Vous rougiriez d'avoir une telle mère. — Vous avez vu celle qu'il appelle son épouse ? Ulr. Ne l'est-elle pas?
Stral, Pas plus qu'il n'est votre père... — C'est une Italienne, la fille d'un proscrit, et qui vit d'amour et de privalions avec ce Werner.
Ulr. Ils sont donc sans enfants?
Stral. Il y a ou il y avait un bâtard, que le vieillard, — le grand-père (vous savez que la vieillesse est faible) avait pris auprès de lui pour se réchauffer le cœur sur la roule glaciale de la tombe; mais ce jeune homme n'est point pour moi un obstacle. Il s'est enfui, personne ne sait où; et, quand même il serait présent, ses prétentions sont trop peu de chose pour me donner de l'inquiétude.— Qu'est-ce qui vous fait sourire?
WEftNER. ACTE III, SCÈNE I. 480
Ulr. Vos vaines craintes... Un pauvre homme presque en votre pouvoir, — un enfant de naissance douteuse, voila ce qui efiraie un grand seigneur !
Stral. On doit tout craindre quand on a tout k gagner.
Ulr. C'est vrai, et on doit tout faire pour arriver a son but.
Stral. Vous avez touohé la corde sensible. Puis-je compter sur vous?
Ulr. Il serait trop tard pour en douter.
Stral. Qu'une sotte pitié n'ébranle pas votre âme (car l'extérieur de cet homme est fait pour toucher) : c'est un misérable, qui peut tout aussi bien m'avoir volé que le drôle sur qui planent les soupçons, si ce n'est que les circonstances le compromettent moins ; car il est logé loin d'ici, et sa chambre n'a point de communication avec la mienne. A vrai dire, j'ai trop bonne opinion d'un sang allié au mien pour le croire capable de se ravaler à un pareil acte. D'ailleurs, il a été soldat et brave, quoique trop emporté.
Ulr. Et nous savons, Monseigneur, que ces gens-là ne dépouillen t que ceux dont ils ont fait sauter la cervelle ; ce qui fait qu'ils en héritent et ne les volent pas. Les morts, qui ne sentent plus rien, ne peuvent rien perdre, et par conséquent ne peuvent être volés : leur dépouille est un legs, voilà tout.
Stral . Je vois que vous aimez à rire. Eh bien ! me promettezvous d'avoir l'œil sur cet homme, et de m'instruire de la moindre tentative qu'il pourrait faire pour fuir ou s'échapper ?
Ulr. Soyez assuré que je serai en sentinelle auprès de lui, et que vous ne le surveilleriez pas mieux vous-même.
Stral. En retour, je suis à vous à toujours.
Ulr. J'y compte bien aussi. {Ils sortent.)