‹ Œuvres complètesChapitre 67 sur 74 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Cne talle du même palais, où se trouve l'issue du passage secret. Entrent WERNER et GABOR.

Gab. Monsieur, je vous ai dit ma position. Si vous voulez m'accorder un refuge pour quelques heures, c'est bienj — sinon, j'irai tenter fortune ailleurs.

490 OEUVRES DE LuRD BYRON.

Wern. Comment un malheureux tel que moi peut-il en abriter un autre? J'ai besoin moi-même d'un asile autant que le daim poursuivi par les chasseurs a besoin d'une retraite.

Gab. Ou le lion blessé de sa caverne. Vous m'avez plutôt l'air d'être homme à faire face à vos ennemis et à évenlrer le chasseur.

Wern. Ah!

Gab. Je ne m'en inquiète pas; car je serais moi-même fort disposé a en faire autant. Mais voulez-vous me donner un refuge? Je suis opprimé comme vous, — pauvre comme vous, — déshonoré...

Wern. {vivemeni). Qui vous dit que je suis déshonoré?

Gab. Personne. Je n'ai pas dit que vous l'étiez, je n'ai établi le parallèle que sous le point de vue de la pauvreté; mais je vous disais que je l'étais, et j'allais ajouter avec vérité, aussi injustement que vous.

Wern. Encore! que moi?

Gab. Ou que tout autre honnête homme. Que diable voulez-vous? Sans doute vous ne me croyez pas coupable de ce lâche larcin ?

Wern. Non, non, — je ne le puis.

Gab. Voila ce que j'appelle un homme d'honneur! Quant à ce jeune damoiseau, — quant à votre Harpaq:on d'intendant et votre noble bouffi, — tous, — tous m'ont soupçonné; et pourquoi? parce que j'étais plus mal vêtu qu'eux, et que mon nom est obscur. Cependant, si nous avions une fenêtre à la poitrine, mon àme s'y montrerait plus hardiment que la leur; mais voilà ce que c'est : — vous êtes pauvre et sans appui, — et cela plus que moi-même.

W'ERN. Qu'eu savez-vous?

Gab. Vous avez raison. Je demande asile à un homme que je dis être sans appui. Si vous me le refusez, je l'aurai mérité. Mais vous, qui semblez avoir éprouvé la salutaire amertume de la vie, vous devez savoir par sympathie que tout l'or du Nouveau-Monde dont l'Espagne se vante, ne saurait tenter l'homme qui connaît sa valeur véritable, à moins (et dans ce cas je reconnais son prix), à moins qu'on

ne l'ait obtenu par des moyens qui ne fassent point peser un cauchemar sur notre sommeil.

Wern. Que voulez-vous dire ?

Gab. Ce que je dis. Je croyais m'être expliqué clairement... Vous n'êtes point un voleur, — moi non plus; et, en honnêtes gens, nous devons nous aider mutuellement.

Wern. C'est un monde maudit que celui-ci !

Gab. Il en est de même du plus voisin des deux mondes à venir, comme disent les prêtres (et ils doivent s'y connaître). Je m'en tiens donc à celui-ci... — Je suis peu désireux d'endurer le marlyre, et surtout avec une épitaphe de voleur sur ma tombe. Je ne vous demande asile que pour une nuit... Demain les eaux du fleuve auront baissé, et, comme la colombe de l'arche, j'en tenterai le passage.

Wern. Baissé, dites-vous ? Peut-on l'espérer?

Gab. a midi on en avait l'espoir.

Wern. Alors nous serions sauvés.

Gab. Ètes-vous en péril?

Wern. La pauvreté l'est toujours.

Gab. Je le sais par une longue expérience. Voulez-vous me venir en aide ?

Wern. A votre pauvreté ?

Gab. Non... — Vous n'êtes pas le docteur que je choisirais pour guérir une telle maladie. Je parle du péril qui me menace... Vous avez un toit, je n'en ai point : je ne cherche qu'une retraite.

Wern. C'est juste... Comment serait-il possible qu'un malheureux comme moi possédât de l'or ?

Gab. Honnêtement, à dire vrai, ce serait difficile; et pourtant je serais tenté devons souhaiter l'or du baron.

Wern. Osez-vous insinuer...

Gab. Quoi ?

Wern. Savez-vous k qui vous parlez ?

Gab. Non, et je ne suis pas homme à m'en soucier beaucoup. {On entend du bruit en dehors.) Écoutez... ils viennent.

Wern. Qui?

Gàb. L'intendant et ses limiers lâchés après moi... Je les

attendrais, mais ce serait en vain qu'on espérerait obtenir justice de pareilles gens. Oùirai-je?... Cachez-moi n'importe où. Je vous jure, par tout ce qu'il y a de plus sacré, que je suis innocent. Faites comme si vous étiez a ma place.

Wern. (à part). 0 juste Dieu! ton enfer n'est pas à venir! Suis-je vivant encore?

Gab, Je vois que vous êtes ému: cela témoigne en votre faveur... Je pourrai reconnaître ce service.

Wern. N'êtes-vous pomt un espion de Stralenheira ?

Gab. Non, certes ; et, si je l'étais, qu'y a-t-il à espionner en vous ?.. . Je me rappelle cependant ses questions fréquentes sur vous et votre épouse... Cela pourrait donner à penser; mais vous savez mieux que personne à quoi vous en tenir. Pour moi, je suis son plus mortel ennemi.

Wern. Fous?

Gab. Après le retour dont il a payé le service que j'ai contribué à lui rendre, je suis son ennemi... Si vous n'êtes pas son ami, vous viendrez à mon aide^.

Wern. J'y consens.

Gab. Mais comment?

Wern. {contrant le 'panneau). Il y a là un ressort secret. Rappelez-vous que je l'ai découvert par hasard, et que je ne m'en suis servi que pour ma sûreté.

Gab. Ouvrez-le, et je m'en servirai dans le même but.

Wern. Je l'ai découvert comme je vous le disais. Celle ouverture conduit dans des murs sinueux assez épais pour que l'on puisse marcher dans leur intérieur, et qui, toutefois, n'ont rien perdu de leur force et de leur solidité. On y trouve pratiquées des cellules et des niches obscures. Je ne sais où aboutit ce passage. . . Ne cherchez point à pénétrer trop avant. Donnez-m'en votre parole.

Gab. Cela est inutile... Comment voulez-vous que je me dirige, dans les ténèbres, à travers les détours inconnus d'un labyrinthe gothique ?

Wern. Oui ; mais qui sait où ce labyrinthe peut aboutir ? Remarquez bien que je n'en sais rien... — Mais qui sait s'il ne conduit pas daas la chambre de votre ennemi; tant elles

sont singulièrement conslruites, ces galeries, ouvrages des Teutons nos ancêtres, à une époque où l'homme, dans ses édifices, cherchait moins à se fortifier contre les éléments que contre ses voisins ? N'allez pas au delà des deux premiers détours. Si vous le faites, quoique je n'aie jamais été au delà , Je ne réponds pas des conséquences.

Gab. J'en réponds, moi! Mille remerciements!

Wern. Vous trouverez plus facilement le ressort de l'autre côté, et quand vous voudrez revenir, il cédera au plus léger contact. ,

Gab. J'entre ; — adieu ! (Gabor entre dans le passage secret.)

Wern. [seul). Qu'ai-je fait ? Hélas ! qu'avais-je fait auparavant pour que j'éprouve maintenant ces craintes ? Toutefois, que ce soit pour moi une sorte d'expiation de sauver cet homme dont le sacrifice eût peut-être empêché le mien ! Ils viennent, pour s'en retourner chercher ailleurs ce qui est devant eux.

IDENSTEIN entre avec d'autres.

Idenst. Il n'est pas ici. Il a donc disparu par les fenêtres gothiques, par le pieux secours des saints peints sur les vitraux rouges et jaunes ? Le soleil les traverse chaque jour de ses rayons à son lever et à son coucher; il fait ruisseler sa lumière sur de longues barbes blanches, des croix rouges, des crosses dorées, des armes, des capuchons, des casques, des cottes de mailles, de longues épées; il éclaire tous les fantastiques ornements de ces fenêtres chargées des images de vaillants chevaliers et de saints ermites, dont les portraits et la gloire sont confiés à quelques carreaux de cristal que chaque souffle de vent proclame aussi fragiles que toute autre vie et toute autre gloire. Quoi qu'il en soit, il est parti.

Wern. Qui cherchez-vous ?

Idenst. Un coquin!

Wern. Fallait-il, pour cela, aller si loin ? *

Idenst. Nous cherchons celui qui a volé le baron.

Wern. Êtes-vous certains de connaître le coupable?

Idenst. Aussi certains que vous êtes là devant nous; mais où est-il allé ?

Wern. Qui?

Idenst. Celui que nous cherchons.

Wern. Vous voyez qu'il n'est point ici.

Idenst. Et cependant nous l'avons vu entrer dans cette salle. Êtes-vous complices, ou êtes -vous sorciers ?

Wern. J'agis avec franchise; c'est un crime aux yeux de bien des gens.

Idekst. Il est possible que j'aie, plus tard, une ou deux questions à vous adresser ; mais, pour le moment, nous allons continuera chercher l'autre.

Wern. Vous feriez bien de commencer sur-le-champ votre interrogatoire; je puis ne pas être toujours aussi patient.

Idenst. Eh bien! je désirerais savoir si vous n'êtes pas l'homme que cherche Stralenheim.

Wern. Insolent ! N'avez- vous pas dit qu'il n'était point ici ?

Idenst. Oui ; mais il en est un qu'il recherche avec persévérance ; et peut-être bientôt il se verra investi , à cet effet, d'une autorité supérieure à la sienne et à la mienne. — Mais, venez, mes enfants! Dépêchons-nous; nous sommes en défaut. {Idenstein sort avec sa suite.)

Wern. Dans quel labyrinthe m'entraîne ma mystérieuse destinée! Un acte de bassesse m'a été moins fatal que le scrupule qui m'a fait m'abslenir d'un crime bien plus grand Éloigne-toi, pensée perverse, qui t'élèves dans mon cœur! 11 est trop tard ! je ne veux pas tremper mes mains dans le sang.

ULRIC entre.

Ulr. Mon père, je vous cherchais.

Wern. N'y a-t-il pas à cela du danger pour toi?

Ulr. Non; Stralenheim ignore complètement les liens qui nous unissent ; bien plus , il m'a chargé de surveiller vos actions, me croyant entièrement dévoué à ses intérêts.

Wern. Je ne puis le penser; c'est un piège qu'il nous tend a tous deux pour prendre du même coup de filet et le père et le fils.

Ulr. Je ne puis m'arrêter à toutes ces craintes futiles, et suspendre ma marche devant les incertitudes qui, semblables à des ronces, s'élèvent sur notre voie. 11 faut que je me

fraie un chemin a travers ces obstacles, comme un villageois qui, désarmé et sans défense, entendrait les pas d'un loup dans le taillis où il travaille. Les filets sont destinés à prendre des grives, et non des aigles. Kous les franchirons ou nous les briserons.

Wern. Dis-moi comment?

Ulr. Ne devinez-vous pas ?

Wern. Non.

Ulr. C'est singulier. La pensée ne vous en est-elle pas venue la nuit dernière.

Wern. Je ne te comprends pas.

Ulr. En ce cas, nous ne nous comprendrons jamais. Mais, pour changer d'entretien...

Wern. Pour le continuer, tu veux dire : nous parlions des moyens de nous mettre en sûreté.

Ulr. Vous avez raison, je m'exprimais mal. Je vois plus clairement ce dont il s'agit, et notre situation m'apparaît dans son vrai jour. Les eaux du fleuve baissent; dans quelques heures les mirmidons de Stralenheim arriveront de Francfort; alors vous serez prisonnier, pis encore peut-êlre, et moi je serai proscrit et déclaré bàlard, pour faire place au baron.

Vern. Et quel remède trouves-tu ? J'avais dessein de me servir de cet or pour m'évader; mais maintenant je n'ose ni m'en servir, ni le montrer, et c'est a peine si j'ose moi-même le regarder. lime semble qu'il porte mon crime pour exergue au lieu de l'empreinte de l'État; et à la place de la tête du souverain, je crois y voir la mienne ayant pour chevelure des couleuvres sifflantes, bouclées autour de mes tempes, et criant à tous ceux qui m'approchent: Voila un voleur.

Ulr. Il ne faut point en faire usage, maintenant du moins. Mais prenez cette bague. [Il remet unbijou à Werjicr.)

Wern. C'est une pierre précieuse. Elle a appartenu à mon père !

Ubr. Et comme telle, elle vous appartient maintenant. Servez -vous -en pour gagner l'intendant, afin qu'il mette à votre disposition la vieille calèche et des chevaux , et

que vous puissiez partir avec ma mère au lever du soleil.

Wern. Te laisserai-je dans le péril au moment où tu viens dem'être rendu?

Ulr. Ne craignez rien. Il n'y aurait de danger que si nous fuyions ensemble; car ce serait trahir notre intelligence. L'inondation n'intercepte que la communication directe entre ce bourg et Francfort : en cela elle nous est favorable. La route de Bohême n'est pas impraticable, et quand vous aurez gagné une avance de quelques heures, ceux qui vous poursuivront trouveront les mêmes obstacles. La frontière une fois franchie, vous êtes sauvé.

Wern. Mon noble fils!

Ulr. Silence ! point de transports ! nous nous y livrerons au château de Siégendorf! Cachez votre or, montrez à Idenstein la bague ; je connais cet homme, j'ai lu à travers son âme ; de cette manière deux buts seront atteints. Stralenheim a perdu de l'or, non des bijoux : cette bague ne peut donc être à lui ; et d'ailleurs, comment soupçonner son possesseur d'avoir dérobé l'or du baron, quand il lui eût été facile de convertir cette bague en une somme plus considérable que celle que Slralenheim a perdue hier pendant son sommeil ? N'ayez avec Idenstein ni trop de timidité ni trop d'arrogance, et il vous servira.

Wern. Je suivrai en tout tes instructions.

Ulr. Je vous aurais épargné cette démarche. Mais si j'avais paru prendre intérêt a vous, surtout en donnant pour vous servir ce joyau précieux, tout eût été éventé.

Wern. Mon ange gardien ! voilà qui compense, et au delb,, le passé: mais que deviendras-tu en notre absence?

Ulr. Stralenheim ne sait rien des liens qui nous unissent; je ne resterai avec lui qu'un jour ou deux pour endormir les soupçons; puis j'irai rejoindre mon père.

Wern. Pour ne plus nous quitter?

Ulr. Je l'ignore; mais, du moins, nous nous reverrons une fois encore.

Wern. Mon fils! mon ami! mon unique enfant ! mon sauveur ! Oh ! ne me hais pas !

Ulr. Moi ! haïr mon père !

Wern. Hclas! mon père m'a haï; pourquoi pas mon fils?

Ulr. Voire père ne vous connaissait pas comme je vous connais.

Wern. Il y a des scorpions dans tes paroles ! Tu me connais ! dans mon état actuel tu ne peux me connaître ; je ne suis pas moi-même; cependant ne me hais pas, je le serai bientôt.

Ulr. J'attendrai; cependant soyez persuadé que tout ce qu'un lils peut faire pour ses parents, je le ferai pour les miens.

Wer.n. Je le vois et je le sens. Hélas! je sens en outre — que tu me méprises.

Ulr. Pourquoi vous mépriserais-je ?

Wern. Dois-je renouveler mon humiliation?

Ulr. Non; j'y ai mûrement pensé, ainsi qu'à vous; mais n'en parlons plus, ou du moins pour le moment. Votre erreur a doublé tous les périls de notre maison, en guerre secrète avec celle de Stralenheim : nous ne devons songer qu'à tromper sa vengeance. Je vous ai indiqué wn moyen.

Wern. Le seul, et je l'embrasse avec la même joie que m'a causée le retour d'un fils qui ne s'est montré à moi que pour devenir mon sauveur.

Ulr. Vous serez sauvé; que cela suffise. Si une fois nous étions dans nos domaines, la présence de Stralenheim nous troublerait-elle dans la jouissance de nos droits ?

Wern. Assurément, dans la situation où nous sommes, quoique l'avantage puisse rester, comme il est d'usage, au premier possesseur, surtout s'il fonde son droit sur les liens du sang.

Ulr. Du sang ! c'est un mot qui a plusieurs significations ; dans les veines et hors des veines, ce n'est pas la même chose, — et cela doit être, quand ceux qui sont du même sang deviennent ennemis comme les frères thébains : lorsqu'une partie du sang est mauvaise, quelques onces répandues à propos purifient le reste.

Wern. Je ne te comprends pas.

Ulr. C'est possible; — peut-être convient-il qu'il en soit ainsi ; — et cependant, — mais, préparez-vous ; il faut que ma mère et vous, vous parliez cette nuit môme. Voici venir l'in-

tendant : sondez-le avec la bague ; ce trésor plongera dans son âme vénale comme la sonde dans l'Océan, et en rapportera du limon et de la fange, et nous servira toutefois à avertir noire navire du voisinage des écueils.La cargaison est riche; il faut lever l'ancre sans tarder ! Adieu ! le temps presse ; cependant donnez-moi votre main, mon père !

Wern. Laisse-moi t'embrasser.

Ulr. On peut nous voir : maîtrisez vos émotions jusqu'au dernier instant. Tenez-vous à distance de moi comme d'un ennemi.

Wern. Maudit soit celui qui nous oblige à étouffer les meilleurs et les plus doux sentiments de notre cœur, et dans un pareil moment encore!

Ulr. Oui, maudissez : — cela vous soulagera. Voici l'intendant.

IDENSTEIN entre.

Monsieur Idenstein , où en êles-vous ? avez-vous saisi le coquin?

Idenst. Non, ma foi.

Ulr. Parbleu ! il y en a bien d'autres ; vous aurez une autre fois une chasse plus heureuse. Où est le baron?

Idenst. Il est retourné dans son appartement; et puisque j'y pense, je vous dirai qu'il vous demande avec l'impatience d'un noble.

Ulr. Les grands seigneurs veulent qu'on leur réponde à l'instant, comme le coursier bondissant au coup d'éperon : il est fort heureux aussi qu'ils aient des chevaux; car s'ils n'en avaient pas, il nous faudrait, je le crains, traîner leur char, comme des rois traînaient celui de Sésoslris.

Idenst. Quel était ce Sésostris?

Ulr. Un ancien Bohémien, — un empereur d'Egypte.

Idenst. Un Égyptien, ou un Bohémien, c'est même chose^ car on leur donne indifféremment ces deux noms: et ce Sésoslris en était un?

Ulr. On me l'a dit ; mais il faut que je vous quitte. Intendant, votre serviteur î {A Werner d'un ton leste.) Werner, si c'est là votre nom, bonsoir ! {Ulric sort.)

Idenst. Un joli homme, bien élev6, et s'exprimant fort bien, II sait se mettre k sa place; avez-vous vu. Monsieur, comme il a rendu à chacun ce qui lui est dû?

Werk. Je m'en suis aperçu, et j'applaudis à son discernement et au vôtre.

Idenst. C'est bien, — c'est très bien. Vous aussi, vous connaissez votre rang; et pourtant, je ne sais trop si je le connais bien, moi.

WcRN. {montrant la bague.) Ceci pourrait-il vous aider dans cette connaissance?

Idenst. Comment! — quoi? — Hé! une pierre précieuse !

Wern. Elle est a vous, à une condition.

Idenst. A moi? — parlez.

Wern. A condition que vous me permettrez de la racheter plus tard trois fois sa valeur : c'est une bague de famille.

Idenst. Une famille! — la vôtre! Une pierre précieuse! la surprise m'ôle la respiration!

Wern. Il faut aussi que vous me fournissiez, une heure avant le point du jour, les moyens de quitter ce lieu.

Idenst. Est-ce vraiment une pierre fine? laissez-moi la regarder. . . . C'est un diamant, ma foi, par tout ce qu'il y a de glorieux !

Wern. Allons, je me confie à vous; vous avez deviné, sans doute, que ma naissance est au-dessus de ce qu'annonce mon extérieur actuel.

Idenst. Je ne puis dire que je l'aie deviné, quoique cette bague en soit une assez bonne preuve; voilà le véritable indice d'un noble sang.

Wern. J'ai d'importantes raisons pour désirer garder l'incognito en poursuivant mon voyage.

Idenst. Vous êtes donc l'homme que cherche Stralenheim ?

Wern. Je ne le suis pas; mais si l'on me prenait pour lui, il pourrait en résulter de graves embarras p(»ur moi en ce moment, et pour le baron plus tard. C'est afin d'éviter ce double inconvénient que je veux tenir mon départ secret.

Idenst. Que vous soyez ou ne soyez pas l'homme en question, cela ne me regarde pas; d'ailleurs je n'obtiendrai ja-

îjOO oeuvres de lord byron,

mais la moitié de ce que vous m'offrez en servant ce noble orgueilleux et avaricieux, qui voudrait soulever tout le pays pour rattraper quelques ducats, et n'a jamais offert de récompense précise ; — mais, ce diamant! que je le voie encore !

Wern. Regardez-le à votre aise ! à la pointe du jour il sera à vous.

ÏDENST. 0 adorable brillant! préférable à la pierre philosophale! pierre de touche de la philosophie elle-même; œil élincelant de la mine ! étoile de l'âme ! pôle magnétique vers lequel se tournent tous les cœurs comme des aiguilles aimantées ! esprit rayonnant de la terre ! placé sur le diadème des rois, tu attires plus d'hommages que n'en obtient la Majesté accablée sous le poids d'une couronne douloureuse à la tête qui la porte comme aux millions de cœurs qui saignent pour lui donner du lustre! Seras-tu bien à moi? Il me semble déjà que je suis un petit roi, un alchimiste fortuné, — un sage magicien qui a lié le diable par un pacte, sans lui vendre son âme. Mais venez, Werner, ou de quelque nom qu'il faille vous appeler....

Wern. Continuez à m'appeler Werner; vous me connaîtrez plus tard sous un plus noble titre.

Idenst. Je crois en toi ! sous ton humble vêtement, tu es l'Esprit dont j'ai longtemps rêvé. — Mais viens, je te servirai, tu seras aussi libre que l'air, en dépit des eaux. Partons; je te prouverai que je suis honnête — (ô cher diamant!); je te fournirai, Werner, de tels moyens de fuite, que si tu étais un limaçon, les oiseaux ne t'atteindraient pas. — Oh! permets que je le regarde encore! J'ai à Hambourg un mien beau-frère très connaisseur en pierres fines. Combien de carats peut-il bien peser? — Viens, Werner, je vais te donner des ailes.

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