‹ Œuvres complètesChapitre 72 sur 74 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Grande et magnifique salle gothique du château de Siégendorf, décorée de trophées, de bannières et des armoiries de la famille.

Entrent ARNHEIM et MEISTER, de la suite du comte Siégendorf.

Arn. Dépêchez-vous! Le comte va bientôt revenir; les dames sont déjà sous le portail. Avez-vous envoyé des messagers à la recherche de l'individu en question ?

Meist. J'ai fait parcourir Prague dans toutes les directions , afin de faire les recherches nécessaires, au moyen du signalement que vous avez donné... Le diable emporte les banquets et les processions ! . . . Tout le plaisir, s'il y en a, est pour les spectateurs; il n'y en a pas pour nous, qui faisons le spectacle.

Arn. Allez; voici madame la comtesse. '

Meist. J'aimerais mieux monter tout un jour, à la chasse, une rosse éreinlée, que de faire partie de la suite d'un grand personnage dans ces ennuyeuses cérémonies.

Arn. Partez... Allez faire là-bas vos sarcasmes, lissortent.— Entrent la comtesse JOSÉPHINE SIEGENDORF et IDA STRALENHEIM.

JosÉP. Enfin, Dieu soit loué! la cérémonie est terminée.

Ida. Comment pouvez-vous parler ainsi? Je n'ai jamais rien rêvé de si beau. Ces fleurs, ce feuillage, ces bannières, CCS seigneurs, ces chevaliers, ces diamants, ces manteaux, ces panaches, ce bonheur empreint sur tous les visages, ces coursiers , cet encens, ce soleil rayonnant à travers les vitraux, jusqu'à ces tombes revêtues d'une beauté si calme, ces hymnes pieux qui semblaient venir du ciel plutôt que d'y monter; l'orgue faisant résonner sa voix grave comme un tonnerreharraonieux, toutes ces robes blanches, tous ces regards tournés vers le ciel, le monde en paix et tous en paix avec tous ! 0 ma tendre mère ! {Elle embrasse Joséphine.)

JosÉp. Ma chère enfant !... car j'espère que vous le serez bientôt.

Ida. Oh ! je le suis déjà... Sentez comme mon cœur bat!

JosÉp. En effet, mon amour... Puisse-t-il ne battre jamais avec plus d'amertume !

Ida. Jamais !... Comment cela se pourrait-il ? qui pourrait nous affliger? Je ne puis, sans souffrir, entendre parler de douleurs... Comment serait-on triste quand on s'aime aussi tendrement que vous, Ulric et votre fille Ida ?

JosÉp. Pauvre enfant!

Ida. Est-ce que vous me plaignez ?

JosÉP. Non: je vous envie seulement avec un sentiment douloureux. Cette envie ne ressemble point à ce que le monde entend par ce mot, à ce vice universel, si toutefois il est un vice qui soit plus général qu'un autre.

Ida. Je ne veux pas qu'on dise du mal d'un monde qui contient encore et vous et mon Ulric. Avez -vous jamais rien vu de semblable à lui ? Comme il les dominait tous par sa taille î comme tous les yeux le suivaient ! Les fleurs jetées de chaque fenêtre tombaient à ses pieds plus nombreuses que devant tout autre; partout oiî il a marché, sans doute elles croissent encore pour ne jamais se flétrir.

JosÉP. Vous le gâteriez, petite flatteuse, s'il vous entendait.

Ida. Il ne m'entendra jamais : je n'oserais pas lui en dire autant. . . — Je le redoute.

JosÉP. Pourquoi ? il vous aime.

WERNER. ACTE V, SCÈNE I. î)27

Ida. Mais je ne puis jamais trouver des paroles pour lui exprimer ce que je sens pour lui; et puis quelquefois il me fait peur.

JosÉp. Comment cela ?

Ida. Un nuage obscurcit tout à coup ses yeux bleus, pendant qu'il reste silencieux.

JosÉp. Ce n'est rien... Tous les hommes, surtout dans ces temps de trouble, ont beaucoup à penser.

Ida. Mais je ne puis penser a autre chose qu'à lui.

JosÉP. Cependant il y a d'autres hommes aussi beaux que lui aux yeux du monde. Par exemple, le jeune comte de Waldorf, dont les yeux aujourd'hui n'ont cessé d'être fixés sur vous.

Ida. Je ne l'ai pas vu : je ne voyais qu'Ulric. L'avez-vous remarqué au moment où chacun a fléchi le genou ? Je pleurais, et, à travers mes larmes abondantes , il m'a semblé le voir me sourire.

JosÉp. Moi, je ne voyais que le ciel, vers lequel mes yeux et ceux de tout un peuple étaient levés.

Ida. Je pensais aussi au ciel en regardant Ulric.

JosÉp. Venez, retirons-nous : ils seront bientôt ici pour le banquet. Allons quitter ces plumes ondoyantes et ces robes traînantes.

Ida. Et surtout ces pesants joyaux : ils me blessent la tête et le cœur, qui battent douloureusement sous l'éclat dont ils brillent à mon front et k ma ceinture. Ma chère mère, je vous suis.

Elles sortent. — Le comte SIÉGENDORF, en grand costume, eu ire avec LUDWIG.

SiÉG. Ne l'a-t-on pas trouvé ?

LuD. On fait partout d'exactes perquisitions, et, si cet homme est à Prague, soyez sûr qu'on le trouvera.

SiÉG. Où est Ulric?

LiJD. Il a pris l'autre chemin avec quelques jeunes nobles ; mais il n'a pas tardé k les quitter, et, si je ne me trompe, il n'y a pas une minute que j'ai entendu Son Excellence franchir au galop, avec sa suite, le pont-levis de l'ouest.

S28 œUVRES DE LORD BYRON.

Entre ULRIC, revêtu d'un costume splendide.

SiÉG. (à Ludwig). Allez, et veillez à ce que l'on continue sans relâche à chercher l'individu en question. ( Ludwig sort.) 0 Ulric! combien j'ai désiré votre présence!

Ulr. Voire vœu est satisfait, — me voici.

SiÉG. J'ai vu le meurtrier.

Ulr. Qui ? où ?

SiÉG. Le Hongrois qui a tué Stralenheim.

Ulr. Vous rêvez!

SiÉG. Aussi vrai que j'existe, je l'ai vu, je l'ai entendu ! Il a même osé prononcer mon nom.

Ulr. Quel nom ?

SiÉG. >Yerner! c'était le mien,

Ulr. Il ne doit plus l'être : oubliez-le.

SiÉG. Jamais ! jamais ! Toutes mes destinées ont été rattachées à ce nom ; il ne sera pas gravé sur ma tombe, mais il peut m'y conduire.

Ulr. Au fait, — le Hongrois ?

SiÉG. Écoulez ! — l'église était remplie ; l'hymne pieux s'élevait vers le ciel ; la voix des nations, plutôt que celle des cœurs, entonnait le Te Deum, et rendait grâces à Dieu de ces jours de paix obtenus après trente années de guerres, toutes plus sanglantes les unes que les autres. Je me levai avec tous les seigneurs, et au moment où, du haut de notre galerie ornée d'écussons et de bannières, je promenais mes regards sur toutes ces têtes levées, je vis.... — ce fut pour moi comme un éclair qui m'empêcha de voir tout autre objet; — je vis le visage du Hongrois; je m'évanouis. Quand j'eus repris mes sens, je regardai au même endroit, et ne le revis plus. Le chant d'actions de grâces était fini, et le cortège s'était remis en marche.

Ulr. Continuez.

SiÉG. Lorsque nous arrivâmes au pont de Muldau, toute celte foule qui le couvrait, ces barques innombrables chargées de citoyens en habits de fête, qui glissaient sur les vagues €iu-dessous de nous; la rue décorée, le long cortège, la musique retentissante , le tonnerre lointain de l'artillerie, qui

WERNER, ACTE V, SCÈNE I. Sâ9

semblait dire un long et bruyant adieu à ses grands exploits ; les étendards qui flottaient sur ma tête, le bruit de tous ces pas, le mugissement de cette foule précipitant ses v;igues comme un torrent, — rien, — rien ne pouvait écarter de mon souvenir cet homme , que cependant mes yeux ne voyaient plus.

Ulr. Vous ne l'avez donc plus revu?

SiÉG. J'avais soif de revoir cet homme, comme un soldat mourant implore une gorgée d'eau; je ne le vis pas; mais à sa place...

Ulr. Eh bien! à sa place?

SiÉG. Mes yeux rencontraient sans cesse votre ondoyant panache qui, placé sur la tête la plus haute et la plus charmante, dominait tout cet océan de plumes dont les flots mondaient les rues brillantes de Prague.

Ulr. Quel rapport cela a-t-il avec- le Hongrois?

SiÉG. Beaucoup; car je l'avais alors oublié, pour ne penser qu'à mon fils, lorsque, au moment où l'artillerie se taisait, oii la musique cessait, où la foule, interrompant ses acclamations, s'embrassait, j'entendis une voix sourde et basse, mais plus dislincte et plus perçante à mon oreille que la voix tonnante du bronze, prononcer ce nom : — « Werner. »

Ulr. Qui le prononçait?

SiÉG. L'ai! Je me retournai, — je le vis, et je tombai!

Ulr. Et pourquoi ? Vous a-t-on vu ?

SiÉG. Ceux qui m'entouraient, me voyant évanoui et en ignorant la cause, me transportèrent hors de ce lieu. Vous étiez trop loin dans le cortège des jeunes seigneurs pour venir a mon aide.

Ulr. J'y viendrai maintenant.

SiÉG. Comment?

Ulr. En cherchant cet homme, ou... — Quand nous l'aurons trouvé, qu'en ferons-nous ?

SiÉG. Je ne sais.

Ulr. Pourquoi donc le chercher?

SiÉG. Parce qu'il n'est point de repos pour moi que je ne l'aie trouvé. Son destin, celui de Stralenheim, le nôtre, I. III. 30

semblent enchaînés ensemble! c'est un nœud mystérieux: qui ne peut se dénouer que...

Un domestique entre.

Le Dom. Un étranger demande à parler à Votre Excellence.

SiÉG. Qui est-il?

Le Dom. Il ne s'est point nommé.

SiÉG, N'importe, faites-le entrer. [Le domestique introduit Gabor et se retire.) Ah! •

Gab. C'est donc Werner !

SiÉG. [avec hauteur). Celui que vous avez connu sous ce nom, Monsieur; et vous?

Gab. [regardant autour de lui). Je vous reconnais tous deux : le père et le fils, a ce qu'il semble. Comte, j'ai su que vous, ou les vôtres, vous me faisiez chercher; me voici.

SiÉG. Je vous cherchais et je vous ai trouvé. Vous êtes accusé (votre propre cœur doit vous dire pourquoi) d'un crime tel que... [Il s'arrête.)

Gab. Nommez-le et j'en accepterai les conséquences.

SiÉG. 11 le faudra, — à moins...

Gab. D'abord, qui m'accuse?

SiÉG. Toutes choses, sinon tout le monde : le bruit général, ma présence sur les lieux, — le théâtre du crime, — enlin toutes les circonstances se réunissent pour vous désigner comme le coupable.

Gab. Et moi seul ? Piéfléc"hissez avant de répondre : n'est-il point d'autre nom que le mien compromis dans cette affaire?

SiÉG. Scélérat! qui te fais un jeu de ton crime! De tous les hommes, aucun ne connaît mieux que loi l'innocence de celui contre lequel ta bouche voudrait exhaler ta sanglante calomnie ; mais je n'adresserai point d'inutiles paroles à un misérable; je me bornerai à ce qu'exige strictement la justice. Réponds donc sur-le-champ, et sans équivoque, à mon accusation.

Gab. Elle est fausse.

SiÉG. Qui dit cela?

Gab. Moi.

SiÉG Tes preuves?

WERNER. ACTL V, SCL.NE I. y3l

Gab. La présence de l'assassin.

SiÉG. Nommc-le.

Gab. Il peut avoir plus d'iin nom. Il fut un temps où Votre Seigneurie en avait plusieurs.

SiÉG. Si c'est moi que tu veux désigner, je brave les accusations.

Gab. Vous le pouvez en toute sûreté; je connais l'assassiri.

SiÉG. Où est- il }

Gab. [montrant Ulric). Auprès devons.

(Ulric se précipite sur Gabor; Siégendorf le retient.)

SiÉG. Imposteur maudit! Mais on n'attentera point à lc3 jours; ces murs m'appartiennent, tu seras en sûreté dans leur enceinte. [Se tournant vers Ulric.) Ulric, repousse t-omme moi cette calomnie; j'avoue qu'elle est si monstrueuse que je n'aurais pu croire qu'un homme en fût capable; calmetoi : elle se réfutera d'elle-même ; mais ne le touche pas. (Ulric s'efforce de composer son visage.)

Gab. Regardez- /e, comte, et puis écoutez-moi f

SiÉG. [à Gabor). Je vous entends. [Regardant Ulric.) Grand Dieu! tu ressembles...

Ulr. a quoi?

SiÉG. a ce que je t'ai vu dans cette nuit terrible où nous nous rencontrâmes dans le jardin.

Ulr. {se remettant). Ce n'est rien.

Gab. Comte, vous êtes tenu de m'entendre : je ne vou'? cherchais pas, c'est vous qui m'avez fait venir. Quand je m'agenouillai au milieu du peuple, dans l'église, je ne m'attendais pas à rencontrer l'indigent Werner sur le siège des sénateurs et des princes; mais vous avez voulu me voir, et me voici devant vous.

SiÉG. Poursuivez, Monsieur.

Gab. Auparavant, permettez-moi de vous demander h qui la mort de Slralenheim a été prolilable; est-ce a moi — qui suis aussi pauvre que je l'étais, et que les soupçons attachés a mon nom ont rendu plus pauvre encore? Dans ce dernier attentat, on n'a enlevé au baron ni joyauï ni or; on n'a pris que sa vie, — et celle vie était un obstacle aux

prétentions de certains hommes qui convoitaient un rang et une fortune de prince.

SiÉG, Ces insinuations, aussi vagues que vaines, ne retombent pas moins sur moi que sur mon fils.

Gab. Ce n'est pas ma faute; mais que les conséquences retombent sur celui d'entre nous qui se sent coupable! C'est à vous que je m'adresse, comte Siégendorf, parce que je vous sais innocent, et vous crois juste; mais avant que je poursuive, — oserez-\ous me protéger? oserez-vous m'ordonner de continuer ?

(Siégendorf regarde d'abord le Hongrois, puis Ulric qui a détaché du ceinturon son sabre, resté dans le fourreau, et trace, avec la pointe, des lignes sur le plancher.)

Ulr. [regarde son père, et dit) : Qu'il continue!

Gab. Comte, je suis désarmé; — dites à votre fils de déposer son sabre.

Ulr. [le lui offre avec mépris). Prends-le!

Gab, Non, Seigneur; il suffit que nous soyons désarmés l'un et l'autre. — Je ne voudrais pas porter un glaive que peut avoir souillé un sang versé ailleurs que dans les combats.

Ulr. [jette son sabre avec mépris). Ce même glaive, ou un autre, épargna un jour votre vie, lorsque vous étiez désarmé et a merci.

Gab. C'est vrai, — je ne l'ai point oublié; vous m'avez épargné pour servir vos vues particulières, pour faire peser sur moi une ignominie qui ne m'appartenait pas.

Ulr. Poursuis, le récit est digne, sans doute, de celui qui le fait. [A Siégendorf.) Mais convient-il que mon père en entende davantage ?

SiÉG. [prenant son fils par la main). Mon fils, je connais mon innocence, et je ne mets pas la vôtre en doute ; — mais j'ai promis à cet homme d'être patient : qu'il continue.

Gab. Je n'abuserai pas de vos instants en vous parlant longuement de moi ; j'ai débuté de bonne heure dans la vie, — et je suis ce que le monde m'a fait. L'hiver dernier, je me trouvais a Francfort-sur-l'Oder, où je vivais obscurément. Le hasard me conduisit quelquefois dans des lieux de réunion,

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OÙ j'entendis raconter, en février, une étrange circonstance. Un corps de troupes, envoyé par l'État, avait, après une vive résistance, réussi a s'emparer d'une bande d'hommes désespérés qu'on supposait des maraudeurs du camp ennemi; il se trouva que c'étaient des brigands que le hasard ou quelque expédition avait entraînés au delà des limites ordinaires de leurs opérations, — les forêts de la Bohême, — et amenés jusqu'en Lusace. Plusieurs d'entre eux , disait-on, étaient d'un haut rang; — on laissa dbrmir un moment les lois rigoureuses de la guerre, et enlin ils furent escortés jusqu'aux frontières, et placés sous la juridiction de la ville libre de Francfort. J'ignore depuis ce qu'ils sont devenus.

SiÉG. Quel rapport cela peut-il avoir avec Ulric ?

Gab. Parmi eux se trouvait, disait-on, un homme que la nature avait comblé de ses dons : — on vantait sa naissance, sa fortune, sa jeunesse, sa force, sa beauté plus qu'humaine, son courage sans pareil ; et l'on attribuait à la magie son ascendant sur ses compagnons et même sur ses juges, tant était grande son influence; — je n'ai pas grande foi à la magie, si ce n'est a celle de l'or : — je le crus donc riche; — une vive curiosité me portait à rechercher ce prodige, ne fût-ce que pour le voir.

SiLG. Et le vîtes-vous?

Gab. La suite vous l'apprendra. Le hasard me favorisa ; un tumulte populaire avait rassemblé une grande foule sur la place publique : c'était l'une de ces occasions où l'àme se montre tout entière, où les hommes apparaissent tels qu'ils sont; du moment où mes yeux rencontrèrent les siens, je m'écriai: « Le voila! » quoiqu'il fût alors, comme depuis, au milieu des grands de la ville : j'étais sûr de ne pas me tromper; je l'épiai longtemps et de près, j'examinai sa taille, — ses gestes, — ses traits, sa démarche, — et au milieu de tout cela, au milieu de tous ces dons naturels et acquis, je crus discerner l'ceil de l'assassin et l'àme du gladiateur.

Ulr. [souriant). Voilà une histoire intéressante.

Gab. Elle le sera plus encore. — 11 me parut l'un de ces hommes audacieux devant lesquels la Fortune s'incline, —

et qui tiennent souvent dans leurs mains la destinée des autres. D'ailleurs une sensation inexplicable m'attirait vers cet homme, comme si ma destinée devait être fixée par lui;— en cela j'étais dans l'erreur.

SiÉG. Et vous pourriez bien y être encore,

Gab. Je le suivis, je sollicitai son attention, — je l'obtins, — mais non son amitié; — son dessein était de quitter la ville secrètement; — nous partîmes ensemble, — et ensemble nous arrivâmes dans la bourgade obscure où Werner élait caché, et où nous sauvâmes les jours de Stralenheim. Maintenant nous voici arrivés à la catastrophe : oses-vous en entendre davantage ?

SiÉG. Je le dois, — ou j'en ai trop entendu.

Gab. Je reconnus en vous un homme au-dessus de sa position, et si je ne devinai pas dès lors le rang où je vous trouve aujourd'hui, c'est que j'avais rarement vu, dans les rangs les plus élevés, des hommes ayant l'âme aussi grande que vous. Vous étiez pauvre; vous aviez tout de la misère, sauf ses haillons : j'offris de partager avec vous ma bourse, quelque légère qu'elle fût; vous refusâtes.

SiÉG. Mon refus m'a-t-il rendli votre obligé, que vous veniez ainsi me le rappeler?

Gab. Cependant, vous m'avez une obligation, quoique d'une autre nature; et moi je vous dus, au moins en apparence, ma sûreté, quand les esclaves de Stralenliemi me poursuivaient, en m'accusant de l'avoir volé.

SiÉG. Je vous ai abrité; et c'est vous, vipère réchauffée dans mon sein, qui venez m'accuser, moi et les miens ?

Gab, Je n'accuse personne, — si ce n'est pour me défendre. Vous, comte, vous vous êtes constitué accusateur et juge : votre palais est ma cour; votre cœur, mon tribunal. Soyez juste, et je serai indulgent.

SiÉG. Vous indulgent! vous! lâche calomniateur !

Gab. Moi ! du moins il dépendra de moi de l'être. Vous me fîtes cacher — dans un passage secret, connu de vous seul, me dites-vous. Au milieu de la nuit, ennuyé de veiller dans les ténèbres, et incertain si je pourrais retrouver ma roule, je

WERNER. ACTE V, SCÈNE I. 53o

vis de loin une lumière scintiller à travers les fentes : je m'en approchai, et je parvins a une porte, — une porte secrète qui donnait dans une chambre; là, ayant, d'une main prudente et circonspecte, pratiqué une faible ouverture, je regardai, et vis un lit ensanglanté, et sur ce lit Stralenheim!

SiLG. I^^ndormi! et tu l'as assassiné, — : misérable!

Gab. Il était déjà tué, et saignant comme une victime. Tout mon sang se glaça.

SiÉG. Mais il était seul! Tu ne vis personne, tu ne vis pnsle... [Son émotion l'oblige à s'arrêter.)

Gab. Non, non, celui que vous n'osez pas nommer, et que j'ose à peine me rappeler, n'éîait pas en ce moment dans la chambre.

SiÉG. [à Ulric). Alors, mon fils, tu es innocent encore. — Un jour, je m'en souviens, tu me suppliais de déclarer que j'étais innocent; à présent je l'en dis autant!

Gab. Patience ! je ne reculerais pas maintenant, quand mes paroles devraient ébranler ces murs menaranls qui s'élèvent au-dessus de nous. Vous vous rappelez, — sinon vous, du moins votre fils, — que les serrures avaient été changées, sous son inspection spéciale, dans la matinée de ce même jour; comment il était entré, c'est à lui de le dire; — mais dans une antichambre dont la porte était entr'ouverte, je vis un homme qui lavait ses mains sanglantes, el tournait un regard farouche et inquiet vers le corps de la victime. — Mais ce corps ne remuait plus.

SiÉG. Oh! Dieu des pères !

Gab. Je vis son visage comme je vois le vôtre : — mais ce n'était pas le vôtre, quoiqu'il vous ressemblât ; — reconnaissez-le dans celui du comte Ulric, tel que je le vois maintenant, quoique son expression ne fût pas alors ce qu'elle est à présent ; — mais il l'as ail encore tout à l'heure au moment où je l'ai accusé de ce crime.

SiÉG. C'est vrai!

Gab. (l'interrompant). Écoulez-moi jusqu'au bout; vous le devez maintenant. — Je me crus trahi par vous el par lui (car je découvris alors qu'il existait un lien entre vous]; je crus que

VOUS ne m'aviez accordé ce prétendu refuge que pour faire de moi la victime de votre forfait; et ma première pensée fut la vengeance. J'avais laissé mon épée, et, quoique je fusse armé d'un poignard, je ne pouvais lutter contre lui d'adresse ou de force, comme j'en avais fait l'épreuve dans la même matinée. Je rebroussai chemin, et m'enfuis dans les ténèbres; le hasard me fit gagner la porte secrète de la salle, puis la chambre où vous étiez endormi. Si je vous avais trouvé éveillé^ Dieu seul peut dire à quels actes la vengeance et le soupçon m'eussent porté contre vous; mais jamais le crime ne dormit comme dormait AYerner celte nuit-la.

SiÉG. Et cependant j'eus d'horribles rêves, et mon sommeil fut si court que je m'éveillai avant que les étoiles eussent disparu. Pourquoi m'as-tu épargné ? — Je rêvais de mon père, — mon rêve s'est vérifié.

Gab. Ce n'est pas ma faute si j'en ai révélé le mystère. — Eh bien donc, je m'enfuis et me cachai ; — le hasard, après un si long intervalle, m'a enfin amené ici, et m'a fait voir Werner dans le comte Siégendorf ; Werner, que j'avais cherché vainement sous le chaume, habitait le palais d'un souverain! Vous avez voulu me voir, vous m'avez vu. — Maintenant — vous connaissez mon secret, et vous pouvez en peser la valeur.

SiÉG. {après un moment de silence.) Vraiment î

Gab. Est-ce la vengeance ou la justice qui vous plonge dans celte rêverie ?

SiÉG. Ni l'une ni l'autre. Je pesais la valeur de voire secret.

Gab. Je vais vous la faire connaître en peu de mots. — Quand vous étiez pauvre, et moi, quoique pauvre, assez riche pour secourir une pauvreté qui pouvait porter envie à la mienne, je vous offris ma bourse, — vous refusâtes de la partager : — je serai plus franc avec vous ; vous êtes riche, noble, en crédit auprès de l'empereur : vous me comprenez.^

SiÉG. Oui.

Gab. Pas tout k fait : vous me croyez vénal et ne pouvez me croire sincère ; il n'en esl pas moins vrai que ma destinée m'a rendu l'un et l'autre. Vous m'aiderez : je vous aurais

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aidé; et d'ailleurs, j'ai souffert dans ma rt'pulalion pour sauver la vôtre et celle de votre fils. Pesez mûrement ce que je vous ai dit.

SiÉG. Osez-vous attendre le résultat d'une délibération de quelques minutes?

Gab. [jette un regard sur Uîric^ appuyé contre un pilier). Et dans le cas où j'y consentirais?...

s SiÉG. Je réponds de votre vie sur la mienne. Entrez dans cette tour. (// ouvre une porte basse.)

Gab. [hésitant). Voila le second asile sitr que vous m'offrez.

SiÉG. Le premier ne l'élait-il pas ?

Gab. Je n'en sais trop rien, même aujourd'hui ; — mais j'essaierai du second. J'ai d'ailleurs une autre garantie. — Je ne suis pas venu seul a Prague; et, dans le cas où l'on m'enverrait dormir avec Stralenheim, il est des langues qui parleront pour moi. Que votre décision soit prompte!

SiÉG. Elle le sera. — Ma parole est sacrée et irrévocable dans l'enceinte de ce château; mais elle ne s'étend pas plus loin.

Gab. Je la prends pour ce qu'elle vaut.

SiÉG. {montrant le sabre d'Ulric, qui est resté par terre). Prenez aussi cette arme, — je vous ai vu la regarder avidement, et lui, avec méfiance.

G kh, {ramassant le sabre). Je le veux bien; j'aurai les moyens de vendre cher ma vie.

(Gabor entre dans la tour, dont Siégendorf ferme la porte sur lui.)

SiÉG. {s' avance vers Ulric). Maintenant, comte Llric, car je n'ose plus l'appeler mon fils, que dis-tu?

Ulr. Ce qu'il a dit est la vérité.

SiÉG. La vérité, monstre!

Ulr. La vérité, mon père! et vous avez bien fait d'écouter son récit : pour parer a un danger, il faut le connaître. 11 faut faire taire cet homme.

SiÉG. Oui, avec la moitié de mes domaines; et plût au ciel qu'avec l'autre moitié nous pussions effacer ce forfait!

Ulr. Ce n'est point le moment de dissimuler ou de se "payer de paroles. J'ai dit que son récit est conforme a la vérité, et j'ajoute de nouveau qu'il faut le faire taire.

SiÉG. Comment?

Ulr. Comme on a fait taire Stralenheim. Êtes-vous assez simple pour ne vous être aperçu de rien jusqu'ici ? Quand nous nous sommes rencontrés dans le jardin, à moins d'avoir pris l'assassin sur le fait, comment aurais-je pu connaître la mort du baron Stralenheim? Si j'avais effecliveraent donné l'alarme aux gens de la maison du prince, est-ce à moi, est-ce à un étranger qu'on eût confié le soin d'avertir la police? Si notre départ n'avait précédé de plusieurs heures la découverte du crime, aurions-nous pu nous arrêter en roule? Et vous, Werner, vous l'objet de la haine et des craintes du baron, auriez-vous pu fuir? Je vous cherchai et je vous sondai, doutant s'il y avait en vous dissimulation ou faiblesse : je reconnus que vous n'étiez que faible, et pourtant je vous ai trouvé tant d'assurance que je doutais parfois de votre faiblesse.

SiÉG. Parricide! non moins qu'assassin vulgaire ! quel est l'acte de ma vie, quelle est celle de mes pensées qui ont pu te faire supposer que j'étais propre à devenir ton complice ?

Ulr. Mon père, n'évoquez pas la discorde entre nous. Ce qu'il nous faut maintenant, c'est de l'union et de l'action, et non des querelles intestines. Pendant que vous étiez à la torture, pouvais-je être calme? Pensez-vous que j'aie entendu le récit de cet homme sans quelque émotion? — Vous m'avez appris a sentir pour vous et pour moi; quelle autre sympathie avez-vous jamais mise dans mon cœur?

SiÉG. 0 malédiction de mon père! tu agis maintenant.

Ulr. Qu'elle agisse! le tombeau la contiendra! Des cendres sont de faibles ennemis; il est plus facile de leur résister que de contreminer une taupe qui se fraie sous vos pas une route aveugle, mais vivante. Cependant, écoutez-moi encore! — Si vous me condamnez, rappelez-vous celui qui me conjurait jadis de l'écouter. Qui m'a enseigné qu'il y avait des crimes que l'occasion rendait excusables, que la passion constituait notre nature, que la faveur du ciel s'attachait aux biens de la fortune? qui m'a fait voir son humanité placée sous l'unique sauvegarde de sa sensibilité

nerveuse ? qui m'a privé de tout moyen de revendiquer mon rang el mes droits à la face du jour, par une action dOsiionoranle qui imprimait sur mon front le stigmate de la bâtardise, et sur le vôtre celui de l'infamie ? L'homme tout à la fois violent et faible, invite à faire ce qu'il désire faire sans l'oser. Est-il étrange que j'aie fait ce que vous avez pensé? Pour nous, la question du bien et du mal est nulle; maintenant c'est aux effets et non aux causes que nous devons songer. Par un mouvement instinctif, j'avais sauvé la vie de Stralenheim sans le connaître, comme j'aurais sauvé celle d'un paysan ou d'un chien ; quand je l'ai connu, je l'ai lue, non par vengeance, mais parce qu'il était notre ennemi : c'était un rocher placé sur notre passage, et je l'ai brisé comme eût fait la foudre , parce qu'il s'interposait entre nous et notre destination véritable. Comme étranger, je l'ai sauvé, et il me devait la vie; au jour de l'échéance, j'ai repris ce qui m'était dû. Lui, vous et moi, nous étions au bord d'un gouffre, et j'y ai précipité notre ennemi. Vous avez le premier allumé la torche, vous m'avez montré le chemin, montrez-moi maintenant celui de notre sûreté, — ou laissez-moi m'occuper de ce soin.

SiÉG. J'ai fini avec la vie!

Ulr. Ayons fini avec ce qui ronge la vie, — avec ces discordes intérieures, ces vaines récriminations sur des choses consommées sans retour. Nous n'avons plus rien à apprendre ou à cacher; je n'éprouve aucune crainte, et j'ai, dans cette enceinte, des hommes que vous ne connaissez pas, et qui sont prêts à tout oser. Vous êtes en crédit auprès du gouvernement; ce qui se passera ici n'excitera que faiblement sa curiosité; gardez votre secret, contenez-vous, ne bougez pas, ne parlez pas; — abandonnez-moi le reste; il ne faut pas qu'il y ait entre nous l'indiscrétion d'un tiers. {Ulricsort.)

SiÉG. [seul). Veillé-je? Est-ce ici le château de mes pères? Est-ce bien la mon fils ? Mon fils! le mien! Moi qui abhorrai toujours le mystère et le sang , me voici plongé dans un enfer de sang et de mjstères î II faut me hâter, ou le

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sang va couler encore , — celui du Hongrois ! — Ulric, — il paraît qu'il a des partisans; j'aurais dû m'en douter. Oh! l'insensé que je suis! Les loups rôdent par bandes! Il a, comme moi, la clef de la porte opposée de la tour. C'est maintenant qu'il faut agir, si je ne veux être le père de nouveaux crimes, non moins que du criminel! Holà! Gabor! Gabor ! (// entre dans la tour, dont il ferme la porte après lui.)

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