SCÈNE V
Une salle gothique du château de Siégendorf, près de Prague.
Entrent ÉRIC et HENRICK, de la suite du comte.
Éric. De meilleurs temps sont à la fin venus; ces vieux murs ont reçu de nouveaux maîtres qui avec eux ont ramené la joie ; nous avions grand besoin de ce double cadeau.
Henr. Il est possible que les partisans de la nouveauté se réjouissent d'avoir de nouveaux maîtres, quoiqu'ils les doivent a la tombe; mais, quant à la joie et aux festins, il me semble que l'hospitalité féodale du comte de Siégendorf pouvait rivaliser avec celle de tout autre prince de l'empire.
Éhic. Quant aux jouissances de la coupe et de la bonne chère, nous étions assez bien, sans nul doute; mais pour ce qui est de la joie et du plaisir, sans lesquels un repas est faiblement assaisonné, notre partage était des plus chélifs.
Henr. Le vieux comte n'aimait pas la joie bruyante des festins; êtes-vous sûr que celui-ci en soit plus partisan?
Éric Jusqu'ici il s'est montré aussi affable que généreux, et nous l'aimons tous.
Henr. Son règne a vu a peine une année suivre sa lune de miel , et la première année d'une royauté ressemble a la première de l'hymen : bientôt nous connaîtrons son véritable caractère.
Éric. Puisse-t-il rester toujours ce qu'il est! et puis, son brave fils, le comte Ulric! — voila un chevalier! quel dommage qu'il n'y ait plus de guerre !
Henr. Pourquoi?
Éric. Regarde-le, et réponds toi-même.
Henr. Hest très jeune; il a la beauté et la force d'un jeune tigre.
Éric. Cette comparaison n'est pas d'un vassal fidèle.
Henr. Peut-être est-elle d'un vassal sincère.
Éric. C'est dommage, disais-je, qu'il n'y ait plus de guerre. Dans un salon, qui , mieux que le comte Ulric, sait déployer celte noble fierté qui impose sans offenser? A la
chasse, qui manie comme lui la lance, quand, avec ses terribles défenses, le sanglier éventre à droite et a gauche les limiers hurlants, et gagne la forêt? Qui monte a cheval , qui porte un«faucon au poing comme lui? A qui l'épée sied-elle mieux ? Sur quel front de chevalier le panache a-t-il plus de grâce?
Henr. Tout cela, j'en conviens; laisse faire, si la guerre est longue à venir, il est homme à la faire pour son compte, s'il n'a pas déjà commencé.
Éric. Que veux-tu dire?
Henr. Tu ne peux nier que ceux qu'il attache a sa suite, et dont le plus grand nombre n'est pas né sur ces domaines, ne soient de ces sortes de bandits que... {Il s'arrête.)
Éric Eh bien!
Henr. Que la guerre, dont tu es si enthousiaste, laisse après elle. Gomme d'autres mères, elle gâte les pires de ses enfants. . .
Éric Folie! ce sont tous des hommes de fer, comme les aimait le vieux Tilly.
Henr. Et qui aimait Tilly? demande-le à Magdebourg; qui aimait Wallenstein? — Us sont allés tous deux...
Éric Jouir du repos de la tombe; quant au sort qui les attend au delà, ce n'est pas a nous de le dire.
Henr. Ils auraient bien dû nous laisser un peu de leur repos. Gratifié d'une paix nominale, le pays est parcouru dans tous les sens par — Dieu sait qui ! Ils se mettent en campagne la nuit , et disparaissent au lever du soleil , et ne font pas moins de ravages, plus peut-être, qu'une guerre ouverte.
Éric Le comte Ulric, — qu'est-ce que tout cela a de commun avec lui?
Henr. Avec lui! il pourrait empêcher cet étal de choses; SI, comme tu dis, il aime la guerre, pourquoi ne la fait-il pas à ces maraudeurs?
ÉRIC: Tu devrais le lui demander à lui-même.
Henr. J'aimerais autant demander au Uon pourquoi il ne lappe pas du lait.
Éric Le voici.
Henr. Diable ! tu retiendras ta langue, n'est-ce pas?
Éric. Pourquoi pâlis-tu?
Henr. Ce n'est rien. — Tais-toi.
Éric. Je me tairai sur ce que tu as dit.
Henr. Je t'assure que mes paroles n'avaient aucun sens : — histoire de plaisanter ; d'ailleurs, Ulric doit épouser la gentille baronne Ida de Stralenheim , l'hérilière du feu baron ; sans doute qu'elle adoucira ce que de longues guerres inleslines ont laissé de sauvage dans tous les caractères, et surtout dans les hommes qui , nés pendant leur cours, ont été élevés sur les genoux de l'Homicide, et baptisés, pour ainsi dire, dans le sang. Je t'en prie, bouche close sur tout ce que j'ai dit.
ULRIC et RODOLPHE entrent.
Salut, comte.
Ulr. Bonjour, mon brave Henrick. — Éric, tout est-il prêt pour la chasse ?
Éric Les meutes sont parties pour la forêt, les vassaux battent les taillis, et le jour s'annonce bien. Ferai -je venir lasuite de Votre Excellence? Quel cheval voulez-vous monter?
Ulr. Le cheval bai Walstein.
Éric Je crains qu'il ne soit pas rétabli des fatigues de lundi dernier; c'était une belle chasse: vous avez tué quatre sangliers de votre main.
Ulr. C'est vrai, Éric, je l'oubliais. — Je monterai donc le gris, le vieux Ziska. Yoilà quinze jours qu'il n'est sorti.
Éric II sera à l'instant caparaçonné. De combien de vassaux immédiats voulez-vous être suivi ?
Ulr. Je laisse ce soin à Weilburgh, notre grand écuyer. {Eric sorf.) lîodolphe!
RoD. Seigneur.
Ulr. l\ est arrivé de fâcheuses nouvelles de... [Rodolphe lui fait remarquer Henrick.) Eh bien! Henrick, que faitesvous là?
Henr. J'attends vos ordres, seigneur.
Ulr. Allez trouver mon père, présentez-lui mes devoirs, et sachez s'il n'a rien a me dire avant que je monte à cheval. [Henrick sort.) Rodolphe ! nos amis ont essuyé un échec sur
WERNER. ACTE IV, SCÈNE I. t)1i
les frontières de Franconie. On assure que les troupes envoyées contre eux doivent être renforcées. Il faut que j'aill« bientôt les rejoindre.
RoD. Attendez des avis ultérieurs et plus certains.
Ulr. C'est ce que je me propose; — certes, rien ne pouvait déranger davantage tous mes plans.
RoD. Il sera difficile d'excuser votre absence auprès du comte votre père.
Ulr. Oui; mais l'état embarrassé de notre domaine de la Ilaute-Silésie servira de prétexte à mon voyage. En attendant, lorsque nous serons occupés a la chasse, emmenez les quatre-vingts hommes sous le commandement de Wolffe : — vous aurez soin de suivre la forêt : vous la connaissez ?
RoD. Aussi bien que dans cette nuit où nous avons...
Ulr. Nous n'en parlerons que lorsque nous aurons obtenu le même succès. Quand vous aurez rejoint les nôtres, remettez cette lettre à Rosemberg (il lui donne une lettre) ; vous ajouterez que j'ai envoyé ce faible renfort avec vous et Wolffe, pour précéder mon arrivée, quoique en ce moment ce sacrifice m'ait coûté; car mon père tient a ce que le château soit entouré d'une nombreuse suite de vassaux, jusqu'à ce que ce mariage soit fini avec ses fêtes, ses niaiseries, et que le carillon nuptial ail cessé de faire entendre son tapage.
RoD. Je croyais que vous aimiez la baronne Ida.
Ulr. Certainement; — mais il ne s'ensuit pas que je veuille enchaîner ma jeunesse et ma rapide et brûlante carrière de gloire à la ceinture d'une femme, quand ce serait celle de Vénus; — toutefois, je l'aime comme une femme doit être aimée, sincèrement et sans partage.
RoD. Et avec constance ?
Ulr. Je le crois, car je n'aime qu'elle. — Mais, je n'ai pas le temps de m'arrêler aux bagatelles du cœur ; avant peu nous devons faire de grandes choses. Vite, hàtez-vous, Rodolphe !
RoD. A mon retour, je trouverai la baronne Ida transformée en comtesse Siégendorf.
Ulr. Mon père le désire. Et, en vérité, ce n'est pas une
mauvaise politique; cette union avec le dernier rejeton de la branche rivale détruit le passé et réconcilie l'avenir.
RoD. Adieu.
Ulr. Demeurez encore, — nous ferons bien de rester ensemble jusqu'à ce que la chasse soit commencée; alors vous vous éloignerez, et vous ferez ce que j'ai dit.
RoD. Je n'y manquerai pas. Mais, pour revenir à ce que nous disions tout à l'heure, — ce fut un acte bienveillant de la part du comte votre père, d'envoyer chercher à Kœnigsberg cette belle orpheline, et de la saluer du nom de sa fille.
Ulr. On ne peut plus bienveillant! considérant surtout le peu de bienveillance qui existait entre les pères, de leur vivant.
RoD. N'est-ce pas une fièvre qui a emporté le dernier baron?
Ulr. Comment le saurais-je ?
RoD. J'ai entendu dire que sa mort était environnée d'un étrange mystère; — c'est même a peine si l'on sait le lieu précis où il est mort.
Ulr. Quelque village obscur sur la frontière de Saxe ou deSilésie.
RoD. Il n'a point laissé de testament, — nulle trace de ses volontés dernières?
Ulr. Je ne saurais le dire, n'étant ni confesseur, ni notaire.
RoD. Ah ! voici la baronne Ida.
IDA STRALENHEIM entre.
Ulr. Vous êtes matinale, ma charmante cousine !
Ida. Je ne le suis pas trop, mon cher Ulric, si ma présence ne vous est point importune. Pourquoi m'appelez -vous cousine.^
Ulr. {en souriant). Ne sommes-nous pas cousins?
Ida. Oui, mais je n'aime pas ce nom-là ; il a quelque chose de si froid! on dirait, en le prononçant, que vous pensez à notre généalogie, et que votre indilTérence se borne à peser notre sang.
Ulr. [tressaillant). Notre sang !
Ida. Pourquoi le vôtre s'est-il tout à coup retiré de vos joues ?
WERNER. ACTE IV, SCf:NE I. tjio
Ulr. Serait-il -vrai ?
Ida. Mais non ; le voilà qui se répand de nouveau, comme un torrent, sur votre front.
Ulr. (se remettant). S'il s'est retiré, c'est que votre préseuce l'a fait refluer vers mon cœur qui ne bal que pour vous, charmante cousine.
Ida. Encore cousine!
Ulr. EIi bien! je vous appellerai ma sœur.
Ida. Ce nom me déplaît encore davantage. — Plût k Dieu que nous n'eussions jamais été parents !
Ulr. [d'un air sombre). Plût à Dieu !
Ida. 0 ciel ! pouvez-vous proférer un tel vœu ?
Ulr. Chère Ida, ma voix n'a été que l'écho de la vôtre.
Ida. Oui, Ulric; mais je n'ai point accompagné mes paroles d'un regard comme le vôtre, et je savais à peine ce que je disais. Mais que je sois votre sœur ou votre cousine, tout ce que vous voudrez, pourvu que je vous sois quelque chose.
Ulr. Vous serez tout pour moi, — tout...
Ida. Vous l'êtes déjà pour moi ; mais je puis attendre.
Ulr. Chère Ida!
Ida. Appelez-moi Ida, votre Ida; car je veux être à vous, et à vous seul.— Et, en elTet, il ne me reste plus que vous depuis que mon pauvre père.. {Elle s'arrête.)
Ulr. 11 vous reste le mien — et moi.
Ida. Cher Ulric, combien j'aurais désiré que mon père pût être témoin de mon bonheur, auquel il ne manque plus que sa présence !
Ulr. Vraiment ?
Ida. Vous l'auriez aimé; vous lui auriez été cher, car les braves s'aiment l'un l'autre ; ses manières étaient un peu froides, sou àme était fière : c'est l'apanage de la naissance; mais sous cet extérieur de gravité... — Oh! si vous l'aviez connu, si vous aviez été près de lui pendant son voyage, il ne serait pas mort sans un ami pour alléger la solitude de ses derniers moments.
Ulr. Qui dit cela?
Ida. Quoi ?
5J4i OEUVRES DE LORD BYRON.
Ulr. Qu'il est mort dans l'isolement?
Ida. La rumeur publique, la disparition de ses serviteurs qu'on n'a jamais revus. Elle devait être bien redoutable la maladie qui les a tous moissonnés!
Ulr. Puisqu'ils étaient près de lui, il n'est donc pas mort seul et sans secours.
Ida. Hélas! qu'est-ce qu'un valet a notre lit de mort, alors que l'œil, prêt k se fermer, cherche vainement un objet aimé ! On dit qu'il est mort d'une fièvre.
Ulr. On dit! cela est.
Ida. Je rêve quelquefois autre chose.
Ulr. Tous les rêves sont faux.
Ida. Et, pourtant, je le vois comme je vous vois.
Ulr. Où?
Ida. Dans mon sommeil, — je le vois couché, pâle et sanglant, et un homme tenant un couteau levé sur lui.
Ulr. Vous ne voyez pas son visage?
Ida {le regardant). Non ! 0 mon Dieu ! et vous, lé voyezvous?
Ulr. Pourquoi cette question?
Ida. Parce que vous avez l'air d'un homme qui voit devant lui un assassin.
Ulr. {agité). Ida, c'est un enfantillage; votre faiblesse me gagne, je l'avoue à ma honte; cela vient de ce que tous vos sentiments sont partagés par moi. Veuillez, ma chère enfant, changer...
Ida. Enfant! en vérité! j'ai compté ma quinzième année.
{Un cor résonne.)
Rod. Seigneur, entendez-vous le cor?
Ida. [avec humeur à Rodolphe). Pourquoi le lui dire? ne peut-ill'enlendre sans que vous lui serviez d'écho?
Rod. Pardounez-moi, belle baronne.
Ida. Je ne vous pardonnerai pas, a moins que vous ne m'aidiez k dissuader le comte Ulric de se rendre aujourd'hui à la chasse.
Rod. Madame, vous n'avez pour cela nul besoin de mon aide.
Ulr. Je ne puis m'en dispenser.
WERNER. ACTE IV, SCÈNE I. tîlj
Ida. Vous n'irez pas.
Ulr. Je n'irai pas?
Ida. Non, ou vous n'êtes point un vrai chevalier. — Venez, cherUlric; cédez-moi sur ce point pour aujourd'hui seulement : le temps est incertain, vous êtes pâle, et semblez mal a votre aise.
Ulr. Vous plaisantez.
Ida. Nullement; demandez à Rodolphe.
RoD. Il est vrai, Seigneur; depuis un quart d'heure vous avez plus changé que je nevousai vu faire depuis des années.
Ulr. Ce n'est rien; mais, dans tous les cas, le grand air me remettra. Je suis un vrai caméléon, je ne vis que de l'atmosphère; vos fêtes dans les salons, vos joyeux banquets, ne nourrissent pas mon âme; — il me faut la forêt, il me faut respirer l'air libre des hautes montagnes, où j'aime tout ce qu'aime l'aigle.
Ida. Hormis sa proie, j'espère.
Ulr. Charmante Ida, souhaitez-moi une heureuse chasse, et je vous rapporterai pour trophées huit hures de sangliers.
Ida. Vous persistez donc à partir? Vous ne partirez pas! venez, je chanterai pour vous.
Ulr. Ida, vous n'êtes guère faite pour être l'épouse d'un soldat.
Ida. Je ne demande point k l'être; j'espère bien que ces guerres sont pour jamais finies, et que vous vivrez en paix dans vos domaines.
Entre WERNER devenu comte SIÉGENDORF.
Ulr. Mon père, je vous salue, et je regrette que ce soit pour vous quitter si tôt. — Vous avez entendu le cor; les vassaux attendent.
SiÉG. Qu'ils attendent. — • Vous oubliez que demain est le jour fixé pour la fêle par laquelle on doit célébrer, à Prague, le rétablissement de la paix. L'ardeur que vous mettez U la chasse ne vous permettra guère d'être de retour aujourd'hui, ou du moins vous serez trop fatigué pour pouvoir demain vous joindre au cortège des nobles.
Si 6 OEIVRES DE LORD byroN.
Ulr . Comte, vous occuperez ma place et la vôtre ; je n'aime pas toutes ces cérémonies.
SiÉG. Non, Ulric. Il ne conviendrait pas que seul entre tous nos jeunes nobles... ,
Ida. Et le plus noble de tous par sa mine et ses manières.
SiÉG. (à Ida). C'est vrai, ma chère enfant : mais pour une jeune demoiselle, vous mettez dans vos paroles un peu trop de franchise. — Ulric, rappelez-vous notre position; songez que nous ne sommes que depuis peu réintégrés dans noire rang. Croyez-moi, celle absence en une pareille occasion, serait remarquée dans toute autre maison, et surtout dans la nôtre. En outre, le ciel, qui nous a rendu l'héritage de nos aïeux en même temps qu'il a donné la paix au monde, a doublement droit à nos actions de grâces; nous devons le remercier, d'abord pour noire pairie, ensuite pour nousmêmes, de ce qu'il a permis que nous soyons ici pour partager ses bienfaits.
Ulr. (à part). Il ne lui manquait plus que d'être dévot. {A son père.) Eh bien, Seigneur, je vous obéis. (A un Domestique.) Ludwig, congédiez les vassaux. {Ludwig sort.)
Ida. Ainsi, vous lui accordez sur-le-champ ce que j'aurais pu demander en vain pendant des heures entières.
SiÉG. (souriant.) J'espère, pelile rebelle, que vous n'êtes pas jalouse de moi. Vous voudriez donc sanctionner la désobéissance envers tout autre que vous? Mais rassurez-vous, le temps viendra bientôt où vous exercerez sur lui un pouvoir plus doux et plus sûr.
Ida. Mais je désirerais gouverner dès à présent.
SiÉG. Gouvernez votre harpe qui vous attend avec la comtesse dans sa chambre. Elle se plaint que vous faites inûdélilé à la musique; elle désire votre présence.
Ida. Adieu donc, mes généreux protecteurs. Ulric, viendrez-vous m'entendre?
Ulr. Tout a l'heure
Ida. Soyez persuadé que mes chants seront préférables aux sons de votre cor; soyez ponctuel ii venir; je vous jouerai la marche du roi Gustave.
Ulr. Pourquoi pas celle du vieux Tilly?
Ida. Ce monstre ! jamais ! je croirais tirer de ma harpe des gémissements, et non de l'harmonie, si je le prenais pour sujet de mes chants. — Mais venez promptement; votre mère sera heureuse de vous voir. [Ida sort.)
SiÉG. Ulric, je désire vous parler en particulier.
Ulr. Mon temps vous appartient. (Bas, à Rodolphe.) Rodolphe, éloigne-toi; fais ce que je t'ai dit, et que j'aie une prompte réponse de Rosemberg.
RoD. Comte Siégendorf, avez-vous quelques ordres k me donner? je pars pour un voyage au delà de la frontière.
SiÉG. [tressaille). Ah! où? quelle frontière?
RoD. La frontière de Silésie, pour me rendre... (Bas, à Vlric.) Oli lui dirai-je que je vais?
Ulr. [Bas, à Rodolphe.) A Hambourg. (À part.) Ce mot suffira, je pense, pour mettre un terme a son interrogatoire.
RoD. Comte, pour me rendre à Hambourg.
SiÉG. {agité.) A Hambourg ? non, je n'ai rien h faire de ce côté-là ; je n'ai aucun rapport avec cette ville. Ainsi, que Dieu vous soit en aide!
RoD. Adieu, comte de Siégendorf. {Rodolphe sort.)
SiÉG. Ulric, cet homme qui vient de partir est un de ces étranges compagnons dont je me proposais de vous entretenir.
Ulr. Sei^^neur, il est de noble naissance, et appartient à l'une des premières maisons de la Saxe.
SiÉG. Une s'agit pas de sa naissance, mais de sa conduite. On parle de lui d'une manière peu favorable.
Ulr. C'est ce qui arrive à la plupart des hommes. Le monarque lui-même n'est pas à l'abri de la médisance de son chambellan ou de l'ironie du dernier courtisan dont il a fuit un ingrat en le comblant d'honneurs.
SiÉG. S'il faut parler clairement, il court des bruits plus que fâcheux sur ce Rodolphe; on dit qu'il fait partie des bandes noires qui infestent la frontière.
Ulr, Ajoutez-vous foi à ces on dit?
SiÉG. Dans ce cas, oui.
Ulr. Dans tous les cas, je croyais que vous connaissiez T. III. 29
assez le monde pour ne pas considérer une accusation comme une sentence définitive.
SiÉG. Mon fils, je vous comprends, vous voulez parler de. .. Mais ma destinée a tellement jeté sur moi ses filets, que, semblable à la mouche que l'araignée a prise dans sa toile, je ne puis que me débattre, sans pouvoir les briser. Prenez garde, Ulric; vous avez vu où les passions m'ont conduit; vingt longues années d'indigence et de malheur n'ont pu les amortir. Vingt mille ans encore de moments pareils a ceux que j'ai passés, et qui seraient des années si la Douleur était chargée de les compter, ne pourraient effacer ou expier la démence et la honte d'un instant. Ulric, écoutez les avis de votre père ! — Je n'ai pas écouté le mien, et vous me voyez !
Ulr. Je vois Siégendorf heureux et chéri, en possession des domaines d'un prince, honoré de ceux qu'il gouverne, ainsi que de ses égaux.
SiÉG. Peux-tu bien me dire heureux, quand je crains pour loi? chéri, quand tu ne m'aimes pas? Tous les cœurs, hormis un seul, peuvent éprouver de l'affection pour moi; — mais si celui de mon fils reste froid....
Ulr. Qui ose dire cela ?
SiÉG. Nul autre que moi ; je le vois, — je le sens plus douloureusement que ne sentirait votre glaive dans son cœur l'adversaire qui oserait vous tenir ce langage. Mais mon cœur survit à sa blessure.
Ulr. Vous vous trompez; mon caractère n'est pas accoutumé a des manifestations extérieures de tendresse ; séparé de mes parents pendant douze années, comment pourrait-il en être autrement ?
SiÉG. Et moi, ne les ai-je point également passées, ces douze années, dans la douleur de votre absence? Mais c'est en vain que je vous parlerais ; des remontrances n'ont jamais corrigé la nature. Changeons de sujet de conversation ; considérez, je vous prie, que si vous continuez à fréquenter ces jeunes nobles violenls, connus par de funestes exploits (oui, des plus funestes, s'il faut en croire le bruit public), ils vous conduiront....
Ulr. {avec impatience). Je ne me laisserai jamais conduire par personne.
SiÉG. J'espère aussi que vous ne conduirez jamais de tels hommes; afin de vous arracher, une fois pour toutes, aux périls de votre jeunesse et de votre audace, j'avais jugé convenable de vous faire épouser Ida Stralenheim, — d'autani plus que vous paraissiez l'aimer.
Ulr. J'ai dit que je me conformerais à vos ordres, quand vous m'ordonneriez d'épouser Hécate; un fils peul-il en dire davantage ?
SiÉG. Un fils qui parle ainsi en dit trop. Il n'est point dans la nature de votre âge, de votre sang, ni de votre caractère, de parler si froidement, ou d'agir avec tant d'insouciance, dans une matière qui couronne ou détruit la félicité d'un homme; car il n'est point de repos sur l'oreiller de la Gloire si l'Amour n'y appuie point sa tête. Quelque penchant impérieux, quelque sombre démon s'est mis à votre service pour égarer le mortel qui le croit son esclave, et pour asservir toutes ses pensées; autrement, vous m'auriez dit sur-lechamp : «J'aime la jeune Ida! et je l'épouserai; » ou bien : « Je ne l'aime pas, et toutes les puissances de la terre ne me la feront jamais aimer. » — C'est ainsi, moi, que j'aurais répondu.
Ulr. Mon père! vous vous êtes marié par amour.
SiÉG. C'est vrai; et c'est là que j'ai trouvé mon unique refuge dans bien des infortunes.
Ulr. Ces infortunes n'auraient jamais eu lieu sans ce mariage d'amour.
SiÉG. Voilà encore un langage contraire à votre àme et à votre nature. Qui jamais à vingt ans a fait pareille réponse?
Ulr. Ne m'avez-vous pas recommandé de ne pas suivre votre exemple ?
SiÉG. Jeune sophiste! en un mot, aimez-vous ou n'aimezvous pas Ida ?
Ulr. Qu'importe, si je suis prêt à vous obéir en l'épousant?
SiÉG. Pour vous, la chose peut être indiiTérente ; mais pour elle, il y va de sa vie tout entière. Elle est jeune, elle est
belle, elle vous adore ; — elle est revêtue de tous les dons qui peuvent répandre sur vous le bonheur et faire de votre vie un rêve ineffable, ce je ne sais quoi que les poètes ne peuvent peindre, et que la philosophie pourrait échanger contre la sagesse si la sagesse ne consistait pas à aimer la vertu; celle qui donnera tant de bonheur en mérite un peu en retour. Je ne voudrais pas voir son cœur se briser pour un homme qui n'aurait point de cœur à briser, ou se flétrir sur sa tige comme la rose pâlissante, abandonnée par l'oiseau qu'elle prenait pour le chantre des nuits, comme disent les contes d'Orient. Elle est....
Ulr. La fille de Stralenheim, votre ennemi. Néanmoins, je l'épouserai, quoique, à dire vrai, en ce moment je ue sois pas violemment épris d'une telle union.
SiÉG. Mais elle vous aime.
Ulr. Je l'aime également; c'est pour cela que je voudrais y penser deux fois,
SiÉG. Hélas! c'est ce que l'Amour n'a jamais fait.
Ulr. Alors, il est temps qu'il commence, qu'il ôte le bandeau de ses yeux, et qu'il regarde avant de prendre son élan; jusqu'ici il a agi eu aveugle.
SiÉG. Mais vous consentez a cet hymen?
Ulr. J'y ai consenti, et j'y consens encore.
SiÉG. Fixez donc le jour.
Ulr. L'usage et la courtoisie veulent que ce soit la dame qui le fixe.
SiÉG. Je m'engagerai pour elle.
Ulr. C'est ce que je ne voudrais faire pour aucune femme; et comme je voudrais ne plus rien voir changer à ce que j'aurais une fois décidé, quand elle aura donné sa réponse, je donnerai la mienne.
SiÉG. Mais il est de votre devoir de faire les avances.
Ulr. Comte, ce mariage est votre œuvre; chargez-vous donc de tous ces soins; mais, pour vous complaire, je vais maintenant offrir mes devoirs à ma mère, auprès de qui, vous le savez, Ida se trouve en ce moment. Que voulez-vous de moi ? vous m'avez défendu d'aller me livrer à de mâles
amusements hors de l'enceinte du château : je vous obéis; vous voulez que je me transforme en amoureux de salon, pour ramasser des gants, des éventails et des aiguilles, pour écouter des chants et de la musique, pour épier des sourires, pour sourire moi-même à un babil frivole , pour contempler les yeux d'une femme, comme si c'étaient des étoiles dont nos regards impatients fixent la pâlissante clarté le matin d'un jour de bataille qui doit décider de l'empire du monde; — que peuvent faire de plus un fils et un homme ?
[Ulric sort.) SiÉG. {seul). C'est trop faire ! — c'est trop de soumission, et pas assez de tendresse ! Il me paye en une monnaie qu'il ne me doit pas; telle a été ma destinée, que je n'ai pu jusqu'à présent remplir auprès de lui les devoirs d'un père; mais sa tendresse ne m'en est pas moins due; car il n'a jamais été absent de ma pensée, et, les yeux baignés de larmes, je n'ai cessé de soupirer après le jour où je reverrais mon enfant ; et maintenant je l'ai trouvé ! mais comment ? — plein d'obéissance, mais aussi de froideur; soumis en ma présence, mais indifférent , — mystérieux , — concentré , — réservé , — s'absentant fréquemment pour aller où ? — personne ne le sait; — lié avec les plus dissipés de nos jeunes seigneurs, quoique, et c'est une justice a lui rendre, jamais il ne s'abaisse à leurs vulgaires plaisirs; néanmoins il existe entre eux un lien dont j'ignore la nature. Leurs yeux sont fixés sur lui, — ils le consultent, — se groupent autour de lui comme autour d'un chef; mais Ulric ne me témoigne, a moi, aucune confiance! Ah! puis-je l'espérer, après que... — Eh quoi! la malédiction de mon père descendrait-elle jusqu'à mon fils? Le Hongrois est-il près d'ici pour répandre encore du sang? ou bien serait-ce toi, ombre de Stralenheim, qui erres dans cette enceinte pour y frapper d'une fatale influence ceux qui ne t'ont pas immolé , il est vrai , mais qui font ouvert la porte du trépas? Ce crime n'a pas été commis par nous; nous sommes innocents de ta mort. Tu étais notre ennemi, et pourtant je t'épargnai dans un moment où ma ruine dormait avec toi, pour s'éveiller avec ton réveil !
t)22 œUVRES DE LORD BYRON.
Je me conlentai de prendre... — Or maudit! tu es comm* lin poison dans mes mains ! je n'ose me servir de toi ni m'en séparer; la manière dont je t'ai obtenu me fait penser que tu souillerais toutes les mains comme la mienne. — Cependant, infâme métal, pour expier une faiblesse et la mort de celui à qui tu appartenais, quoiqu'elle ne soit l'ouvrage ni de moi ni des miens, j'ai fait autant que s'il eût été mon frère ! j'ai recueilli son orpheline Ida, — je l'ai chérie comme celle qui doit être ma fille.
Un domestique entre.
Le Dom. Monseigneur, l'abbé que vous avez envoyé chercher attend qu'il plaise à Votre Excellence de le recevoir.
(Le domestique sort. — Le prieur ALBERT entre.)
Le Pr. Paix a ces .murs et à tous ceux qui les habitent!
SiÉG. Soyez le bien venu, mon père! et puisse votre prière être entendue! Tous les hommes en ont besoin, et moi...
Le Pr. Vous avez droit plus que personne aux prières de notre communauté. Notre couvent, fondé par vos ancêtres, est encore protégé par leurs enfants.
SiÉG. Oui, mon père, continuez à prier chaque jour pour nous dans ces temps d'hérésie et de sang, quoique le Suédois schismalique Gustave soit parti.
Le Pr. Pour l'éternelle demeure des infidèles, pour ce séjour des douleurs sans fin, où sont les grincements de dents, les larmes de sang, le feu éternel et le ver qui ne meurt pas. ' SiÉG, Il est vrai, mon père; — et, pour écarter ces douleurs, ces tourments d'un homme qui, bien qu'appartenant à notre Église sainte et sans tache, cependant est mort privé de ces secours chers et suprêmes qui aplanissent le chemin de l'âme à travers les souifrances du purgatoire, voici une donation que je vous ofl're humblement, afin d'obtenir des messes pour le repos de son âme.
(Siégendorf remet au prieur l'or qu'il avait pris à Stralenheim.)
Le Pr. Comte, si je la rerois, c'est parce que je sais trop bien qu'un refus vous oflenserait. Soyez persuadé que tout cet argent sera employé en aumônes, et qu'on n'en dira pas moins les messes que vous demandez. Notre monastère n'a
pas besoin de donations, grâce à celles que lui a faites jadis votre maison; mais notre devoir est de vous obéir, ainsi qu'aux vôtres, en toutes choses légitimes. Pour qui les megses seront-elles dites?
Sfég. Pour... — pour... — un mort.
Le Pr. Son nom ?
SiÉG. Ce n'est pas un nom, mais une âme que je voudrais soustraire à la damnation.
Le Pr. Je ne veux point pénétrer dans vos secrets. Nous prierons pour un inconnu comme nous ferions pour le plus élevé des mortels.
SiÉG. Des secrets! je n'en ai pas; mais, mon père, celui qui est mort pouvait en avoir un, ou bien il a légué... — Non, il n'a rien légué ; mais je consacre cette somme à des intentions pieuses.
Le Pr. C'est une action louable dans l'intérêt de nos amis défunts.
SiÉG. Mais le défunt n'était pas mon ami : il était le plus mortel, le plus acharné de mes ennemis.
Le Pr. C'est encore mieux... Employer nos richesses à obtenir le ciel pour les âmes de nos ennemis morts, est digne de ceux qui savaient leur pardonner pendant leur vie.
SiÉG. Mais je n'ai pas pardonné à cet homme : je l'ai haï jusqu'au dernier moment comme il me haïssait lui-même. En ce moment, je ne l'aime pas ; mais...
Le Pr. De mieux en mieux!... C'est la de la religion toute pure : vous voulez soustraire à l'enfer celui que vous haïssez; compassion tout a fait évangélique... — Et avec vos propres deniers, encore !
SiÉG. Mon prre, cet or n'est point k moi.
Le Pr. A qui appartient-il donc?... Vous m'avez dit que ce n'était point un legs.
SiÉG. Peu importe l'origine de cet or... Qu'il vous suffise de savoir que celui à qui il appartenait n'en aura plus besoin, si ce n'est pour acheter les prières de vos autels. 11 est k vous et k votre monastère.
Le Pr. N'y a-t-il point de sang sur cet or ?
î)24 OEUVRES DE LORD BYRON.
SiÉG. Non, mais il y a pis que du sang :— il y a une infamie éternelle.
Le Pr. Celui qui le possédait est-il mort dans son lit ?
SiÉG. Hélas! oui.
Le Pr. Mon fils, \ous retombez dans votre vengeance, si vous regrettez que votre ennemi ne soit pas mort de mort violente.
SiÉG. Sa mort a été effroyablement tachée de sang.
Le Pr. Vous disiez qu'il était mort dans son lit, et non sur le champ de bataille.
SiÉG. Il périt je sais k peine comment, — mais il fut assassiné dans l'ombre. Maintenant, vous savez tout : — il fut égorgé dans son lit! — Oui... — Vous pouvez me regarder : je ne suis pas l'assassin. Sur ce point, je puis affronter votre regard, comme un jour celui de Dieu.
Le Pr. N'avez-vous été en rien complice de sa mort?
SiÉG. Non, par le Dieu qui voit et frappe!
Le Pr. Ne connaissez-vous pas celui qui le tua?
SiÉG. J'ai seulement soupçonné quelqu'un... Il m'était étranger : aucun rapport ne nous unissait; il n'a point agi par mes ordres, et je ne l'ai jamais connu qu'un jour.
Le Pr. Vous êtes donc pur de toute culpabilité ?
SiÉG. {vivement). Oh! le suis-je? — Parlez.
Le Pr. Vous l'avez dit, et vous devez le savoir.
SiÉG. Mon père, j'ai dit la vérité, rien que la vérité, sinon toute la vérité. Répétez-moi que je ne suis pas coupable, car le sang de cet homme pèse sur moi comme si je l'avais versé; et cependant, j'en atteste le Dieu qui abhorre le sang humain, sa mort n'est pas mon ouvrage! — Bien plus, je l'épargnai quand j'aurais pu et peut-être dû le frapper, si toutefois il est permis d'immoler un ennemi tout-puissant dans l'intérêt de sa défense personnelle ; mais priez pour lui, pour moi et pour toute ma maison : car, comme je l'ai dit, bien que je sois innocent, j'éprouve, je ne sais pourquoi, un douloureux remords, comme s'il avait succombé sous mes coups ou de la main de quelqu'un des miens. Priez pour moi, mon père : j'ai moi-même prié en vain.
VVEtlNER. ACTE V, SCÈNE I. S25
Le Pn. Je le ferai... Consolez- vous : vous êtes innoceut, et devez êlre calme comme l'innocence.
SiÉG. Mais le calme, je le sens, n'est pas toujours le partage de l'innocence.
Le Pr. Il en sera ainsi quand voire âme se sera recueillie et calmée. Rappelez-vous la grande solennité des fcles de demain, dans laquelle vous et votre vaillant fils devez prendre rang parmi nos premiers seigneurs; que votre front s'éclaircisse au milieu des prières où nous remercierons Dieu d'avoir mis un terme à l'effusion du sang; qu'un sang que vous n'avez point versé ne jette pas un nuage sur vos pensées : cet excès de sensibilité serait condamnable. Consolez-vous , oubliez ces choses, et laissez les remords aux coupables. {Ils sortent.)