‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 13 sur 64 · LAMENTATION · texte numérisé non relu

LAMENTATION

" Glacées d'horreur et d'épouvante, nous ne songions [tas même à i)rendre la fuite.

" Dans son désespoir, ma sœur, serrant son enfant entre ses bras, se précipita au pied du crucifix et le saisissant entre ses mains, muette, elle le couvrait de ses baisers et de ses larmes.

" Anéantie, hors de moi, je me tenais à genoux près d'elle, mêlant mes prières et mes larmes aux siennes.

" Pauvre mère ! elle tremblait moins pour elle-même que pour son enfant, ce cher j)etit ange qu'elle aimait "1 tant. Il était si beau. Il avait à peine dix- huit mois.

" Déjà il commençait à bégayer son nom.

— O mon Dieu ! s'écriait-elle à travers ses sanglots, s'il faut mourir, je vous offre volontiers ma vie, mais sauvez mon enfant !

" Et l'embrassant, et l'arrosant de larmes, et le piessant contre son cœur, elle s'affaissa sur elle-niéme, privée de sentiment.

"Quoique je fusse plus morte que vive, j'essayais cependant de la soutenir, quand l'assassin de Joseph entra tout à coup, suivi de ses cruels compagnons.

" Sans proférer une parole, il s'avança vers nous et arracha violemment l'enfant des bras de sa mère.

" Elle ne s'était pas aperçue de leur arrivée, mais dès qu'elle sentit son enfant lui échapper, elle tressaillit et parut revenir à la vie.

" Exaspérés d'avoir perdu cinq de leurs com])agnons, les sauvages ne respiraient que la rage et la vengeance.

" L'assassin de Joseph, élevant l'enfant au bout de ses })ras, le contempla un instant avec ce regard infernal du serperit qui savoure des yeux sa victime avant de la frapper.

" On eût dit un ange entre les griffes d'un démon.

" Le monstre ! il souriait.

" Satan doit rire ainsi.

"■ Comme pour implorer sa pitié, l'enfant souriait aussi de ce rire de candeur et d'innocence, capable d'attendrir les entrailles les plus endurcies.

" Mais lui, le saisissant par une jambe, le fit tournoyer un moment au bout de son bras et...ô horreur !... il lui brisa le crâne sur l'angle du poêle.

" La cervelle rejaillit sur le visage de sa mère.

" Comme un tigre, elle bondit sur le meurtrier de son enfant, et l'amour maternel lui prêtant une force surhumaine, elle le saisit à la gorge ; ses doigts cri?])é3 s'enfoncèrent dans son cou; il chancela; ses yeux s"in-

jectèrent de sang, sa figure devint noire, et il tomba lourdement, étouffé par son étreinte désespérée.

" Elle Teût infailliblement étranglé, si en ce moment un sauvage ne lui eût fendu la tête d'un coup de hache.

" Pauvre sœur ! sa mort a été bien cruelle ; mais ses angoisses n'ont duré qu'un moment; ses maux sont iinis; elle est maintenant heureuse au ciel.

"Mais moi. mon Dieu! que vais-je devenir?

" Vous voyez dans quel affreux état ils m'ont mise...

" Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !

" Et l'infortunée, se tordant dans l'agonie du désespoir, se jeta en sanglotant dans nos bras, nous pressant contre son cœur et nous suppliant d'avoir pitié d'elle, de ne pas rabandonner, de l'arracher des mains de ses bourreaux.

" Ah ! qu'il est triste, qu'il est déchirant d'être témoin d'un malheur qu'on se sent incapable de consoler!

" Nous passâmes toute la nuit à pleurer avec elle, cherchant à l'encourager et à lui donner quelque espoir.

" Je sentais qu'il y avait une sorte de cruauté à lui inspirer une confiance que je n'avais pas; car je connaissais les sauvages.

"Je savais que ces monstres n'abandonnent jamais leurs victimes.

" Le lendemain, mon père, après avoir longtemps caressé les sauvages, intercéda auprès d'eux en faveur de la jeune captive, et leur offrit toute espèce de présents pour la racheter ; mais rien ne put les tenter.

" Ils étaient encore à moitié ivres.

'• Il employa tour à tour les prières et les menaces pour les toucher.

" Mais ni les présents, ni les prières, ni les menaces ne purent l'arracher de leurs mains.

" L'infortunée jeune fille se jeta même à leurs pieds, embrassa leurs genoux pour les fléchir; mais les monstres ! ils répondaient à ses sup[)lications par des éclats de rire.

" Et malgré ses prières, malgré ses sanglots, malgré ses supplications, ils l'entraînèrent avec eux. *

"Hélas! monsieur, ajouta ^Ille Bahy en jetant un gard baigné de larmes sur le jeune officier, comment avoir le courage de sourire et d'être gaie après avoir été témoin de pareilles scènes?

— Les démons! s''écria le jeune homme en trépignant d'horreur et d'indignation. Ne devrait-on pas exterminer jusqu'au dernier cette raçe^ infâme jqui n'est altérée que de carnage et de sang ?

" Que n'ai-je su cela plus tôt !

* Jaiiiaiis tiii n'en a entendu pailer (.lejiuis.

" Hier, un Potowatomis est entré chez moi pour me vendre quelques pelleteries.

" Comme je n'en avais nul besoin, qu'il me les faisait le triple de leur valeur et qu'il m'importunait déjà depuis assez longtemps, je lui signifiai de se retirer.

" Il osa me résister.

"Alors, impatienté, je me levai de mon siège et le conduisis jusqu'à la porte à coups de pied. Il s'éloigna en me menaçant et me montrant son poignard.

" J'avais un bâton à la main.

" Je regrette maintenant de ne pas l'avoir assommé.

— Imprudent, dit Mlle Baby, vous n'auriez jamais dû provoquer cet indien.

" Ne savez-vous pas qu'un sauvage n'oublie jamais une injure ?

" Il peut rôder toute une année autour du fort pour vous suivre des yeux, observer vos mouvements, épier vos démarches, flairer vos traces, se cacher parmi les taillis, parmi les joncs de la rivière, s'approcher de vous avec toute la ruse et la finesse du serpent, s'élancer comme un tigre, et vous frapper au cœur au moment où vous vous y attendrez le moins.

" Je vous vois tous les jours sortir du fort pour aller pêcher sur les bords de la rivière; je vous conseille de n'y plus retourner. Il vous arriverait malheur.

LES PIONMERS CANADIENS 71

— Bah ! fit le jeune homme, vous êtes trop craintive.

" Je l'ai vu repartir ce matin avec une troupe de guerriers de sa nation.

" Ils descendent à Québec pour y vendre leurs pelleteries dont ils n'ont pu se débarrasser ici.

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