AGONIE
— Je demeurais, dit-elle, depuis quelque temps près du fort Waine, avec ma sœur, lorsqu'un matin pendant que son mari travaillait dans son champ, plusieurs sauvages entrèrent tout à coup dans la maison.
— Où est ton mari? demandèrent-ils brusquement à ma sœur.
— Il est au fort Waine, répondit-elle effrayée de leur aspect sinistre.
'' Et ils sortirent.
** Pleines d'anxiété, nous les suivîmes des yeux pendant queb^ue temps.
LES PIONNIERS CANADIENS 6â
— Mùii Dieu! ma sœur, lui dis-je toute tremblante, j'ai peur, j'ai peur, sauvons-nous... Ces sauvages m'ont l'air de méditer de mauvais desseins; ils vont revenir.
" Sans écouter mes paroles, elle continuait à les regarder s'éloigner dans la direction du fort.
" Le chemin qu'ils suivaient passait à peu de distance de l'endroit où son mari travaillait tranquillement, sans soupçonner le péril qui le menaçait.
" Heureusement qu'une touffe d'arbres le cachait à leurs regards.
" Nous commencions à respirer un peu.
" Déjà ils lavaient dépassé et s'éloignaient paisiblement, lorsque Tun d'eux se retourna un mon)ent.
— Ils l'ont découvert! ils l'ont découvert! s'écria tout à coup ma sœur, saisie d'épouvante.
'* En effet, ils s'étaient tous arrêtés, et se dirigeaient vers l'endroit où Joseph, courbé vers la terre, ramassait les branches d'un arbre qu'il venait de renverser.
" Il n'avait aucun soupçon du danger.
"Les sauvages, abrités derrière les arbres, n'étaient plus qu'à une petite distance, lorsqu'on entendit un coup de fusil, et Joseph tomba à la renverse.
" Le croyant mort, ils s'avançaient triomphants pour le dépouiller ; anais Josçph. que la balle en effleurant m tête, n'avait fait (prétourdir. se redressant tout à coup et se faisant un rempart de l'arbre près duquel
il était, saisit son fusil et en étendit deux raides morts sur la place.
" Les autres, effrayés, se retirèrent précipitamment; vers la lisière du bois, puis une vive fusillade commença de part et d'autre.
" Joseph était un habile tireur.
"A chaque coup il abattait un ennemi.
" Trois avaient déjà succombé.
" Nous attendions dans les transes de lagoriie l'issue du combat, qui naurait pas été douteuse si les sauvages avaient eu ati'aire à un ennemi ordinaire.
" Mais Joseph était un terrible adversaire-
'• Blotti derrière son arbre, à peine avait-il tiré un coup, i[u"en une seconde il avait rechargé son fusil.
"Alors, avec un sang-froid admirable, pendant que les balles sifïïaient autour de lui et balayaient les feuilles de l'arbre (pii l'abritait, il passait tout doucement le canon de son fusil à traA'ers les branches, et, au moment de viser, faisa't un grand signe de croix,; ensuite il ajustait et pressait la détente ; le coup partait et nous pouvions compter un ennemi de moins.
"Chaque fois que je voyais tomber une nouvelle victime, je ne pouvais réprimer un indicible tress-iillement d'ivresse.
" Le ploml) de Joseph venait de frapjjcr un quatrième ennemi.
" Nous commencions à avoir quelque espérance, lorsque nous vîmes un des sauvages se glisser en rampant derrière lui.
" Le serpent ne s'avance pas vers son ennemi avec plus de ruse et d'adresse.
"Sans faire rouler un caillou, sans froisser une feuille, il s'approchait lentement, se cachant tantôt derrière une Y)etite élévation, tantôt derrière une touffe de hroussailles, ne se hasardant ([u";ui moment où il voyait Joseph tout entier occupé à viser.
"Enfin il arriva à deux pas de lui sans avoir été découvert.
"Alors, il s'arrêta et attendit que Joseph eût rechargé son arme.
"Sans rien soupçonner, celui-ci élevait un moment après son fusil à son épaule pour viser ; nous le vîmes abaisser tout à coup son arme et se retourner.
" Il avait cru entendre un léger frôlement derrière lui.
" Elevant un peu la tête, il écoute un instant, puis se penche à droite et à gauche, mais sans rien apercevoir, car le sauvage était couché à plat ventre derrière un tas de branches.
"Entièrement rassuré de ce côté, il se retourna et appuya de nouveau la crosse de son fusil à son épaule. Mais en même temps le sauvage, avec un sourire infernal, se redressait de toute sa hauteur.
■'Au moment où Joseph s'apprêtait à immoler un nouvel ennemi, l'indien brandissait son couteau.
" Un dernier coup de fusil retentit, une dernière victime tomba; mais Joseph tomba aussi, frappé au cœur par son lâche ennemi.
"Après lui avoir enlevé la chevelure^ î^ Potowatomis le dépouilla de ses vêtements et s'en revêtit.