‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 15 sur 64 · SANG · texte numérisé non relu

SANG

A peine Mlle Baby avait-elle fini de ]iarler, qu'on entendit à la porte un bruit de pas précipités et un homme entra à la course, tout eftiiré, tout couvert de sang.

C'était le jeune officier.

Il avait le bras droit cassé et pendant.

— Vite ! vite ! s'écria-il, cachez-moi ! je suis 4jour- Buivi par les sauvages.

— Montez au grenier, lui dit Mme Baliy, et ne bougez pas, autrement vous êtes niDrt.

Un moment après, les sauvages entraient. Avant qu'ils eussent proféré une parole, Mme Baby leur indiqua du doigt la rue voisine.

Et ils sortirent aussitôt, persuadés que le jeune homme s'était évadé de ce côté.

L'admirable saiig-fr(^id de Mme Baby les avait o<)iiii)lè-tPnient trompés. p]n effet, pas un muscle de son visage n'avait tralii son émotion.

Et. par bonheur, ils n'avaient pas eu le temps de remarquer la pâleur mortelle empreinte sur les traits de la jeune hlle, qui, le coude appuyé sur la fenêtre, la figure à demi cachée derrière les l)oiiquets de fleurs, se sentait près de défaillir.

Il y eut alors un de ces moments d'inexprimable angoisse qui fait subilonient monter au cœur le froid de la iiiOit.

^Fme Baby espérait bien que les sauvages, par crainte du surientendant. n'oseraient pas s'introduire malgré elle dans la maison ; mais, qui pouvait prévoir où s'arrêteraient ces l)arl)ares, une fois alléchés par l'odeur du sang ?

Elle avait l'espoir que. fatigués Ijientôt de leurs inutiles recherches, ils abandonneraient leur ennemi, ou que. du moins, s'ils persistaient à vouloir le découvrir, elle aurait le temps d'obtenir du secours pour les repousser, s'ils osaient revenir sur leurs pas.

Faisant un signe à l'esclave qui travaillait au jardin, elle lui ordonna de courir en toute iiâte avertir au fort du danger qui les menaçait.

Quelque? minute? pleines d'alarmes et d'anxiété s'écoulèrent encore et les sp.uvages ne reparaissaient pas.

— Croyez-vous qu'ils se soient éloignés ? murmura tout bas la jeune fille, dont la figure commençait à s'illuminer d'un rayon d'espoir.

— Quand même ils reviendraient, répondit Mme Baby, ils n'oseront...

Elle n'acheva pas.

Penchée vers la fenêtre, elle prêtait l'oreille et cherchait à distinguer un bruit de voix humaines qui se faisait entendre dans le lointain.

Etait-ce le secours qu'elle avait demandé?

Etait-ce la voix des sauvages qui revenaient sur leurs pas?

Elle ne put distinguer.

Cependant les voix se rapprochaient toujours et devenaient de plus en plus distinctes.

— Ce sont nos hommes, s'écria enfin Mlle Baby; entendez-vous les aboiements de notre chien ?

Et elle respira plus librement, comme soulagée d"un poids immense.

Mme Baby ne répondit pas.

Un faible sourire effleura sa lèvre.

Elle avait bien entendu les aboiements du chien; mais un autre bruit qu'elle ne connaissait (^ue trop, retentissait aussi à son oreille.

Bientôt les voix devinrent si distinctes qu'il fut impossible de se faire illusion.

Les voilà ! les voilà ! s'écria tout à coup la jeune fille, pâle comme la mort et se laissant glisser sur un siège près de la fenêtre.

En effet, on voyait ondoyer à travers les arbres les panaches de diverses couleurs que les sauvages ont coutume de porter sur le sommet de leur tête.

— Ne tremble donc pas ainsi, dit tout bas Mme Baby à sa fille ; tu vas nous trahir. Tourne-toi vers la fenêtre et prends garde que les sauvages ne s'aperçoivent de ton émotion.

Le courage et le sang-froid dans un moment critique est toujours admirable ; mais chez une femme, il est sublime.

Calme, impassible, sans môme se lever de son siège, Mme Baby continua tranquillement son ouvrage.

L'œil le plus exercé n'aurait pu distinguer la moindre trace d'émotion, la moindre agitation fébrile sur cette fière et mâle physionomie.

C'est que dans cette poitrine de femme battait le cœur d'une héroïne.

Elle attendit ainsi l'arrivée des sauvages.

— Dis-nous où tu as caché le guerrier blanc ! s'écria en entrant le [>remier qui pénétra dans l'appartement.

C'était le Potowatomis que le jeune ofl&cier avait eu l'imprudence de provoquer.

Encore tout haletant de la course qu'il venait de faire, sa figure était ruisselante de sueur.

Sur ses sourcils froncés, dans ses regards fauves et menaçants, sur tous ses traits que faisait trembler une agitation fiévreuse, on lisait la rage et Texaspération du désappointement.

— Camarade, répondit Mme Baby d'un ton sévère, tu connais le surintendant.

•• Si tu as le malheur de te mal comporter dans sa maison, tu sais à qui tu auras affaire.

Le sauvage i)arut hésiter un moment, et d'une voix qu'il feignit d'adoucir :

— Ma sœur sait bien que le Potowatomis aime la paix, et qu'il n'attaque jamais le premier.

'■ Le guerrier blanc a marché contre le Potowatomis sur le sentier de la guerre, autrement le Potowatomis ne le poursuivrait pas.

— Je n'ai point caché le guerrier blanc, reprit Mme Baby ; tu perds ton temps à le chercher ici.

" Hâte-toi de courir après, si tu ne veux pas qu'il t'échappe.

Le Potowatomis ne répondit pas ; mais regardant avec un sourire Mme Baby, il lui indiqua du doigt une -^ petite tache sur le plancher que tout autre qu'un sauvage n'eût jamais remarquée. Mais (Tœil subtil de l'indien venait d'y découvrir la trace de son ennemi.

C'était une goutte de sang que Mme Baby avait cependant eu la précaution d'essuyer soigneusement.

— Ma sœur dit vrai, reprit le sauvage d'un ton d'ironie, le guerrier blanc n'a point jiassé par ici.

''Cette tache de sang, c'est elle qui Ta jetée là pour faire accroire au sauvage qu'elle avait caché le guerrier })lanc.

Puis reprenant un ton plus sérieux:

— Que ma sœur nous indique seulement où il est et nous nous retirerons aussitôt.

'' Ma sœur sait bien que le Potowatomis veut seulement le faire prisonnier...

Il s'arrêta subitement, inclina un peu la tête pour regarder par une fenêtre ouverte à Textrémité de la chambre et poussant un cri rauque et guttural, il bondit à l'autre bout de l'appartement et s'élança par la fenêtre ouverte dans le jardin.

Ses féroces compagnons le suivirent en hurlant, comme une troupe de démons.

Avant d'avoir rien vu, Mme Baby avait tout compris.

Le jeune officier, en entendant de nouveau les sauvages, s'était cru perdu, et avait eu l'imprudence de sauter, par une des fenêtres, dans le jardin.

Il se dirigeait vers une fontaine couverte, creusée

au milieu du parterre, pour s'y cacher, quand les sauvages l'aperçurent.

Je renonce à retracer la scène atroce qui se passa alors.

La plume me tombe des mains.

En deux bonds ils l'eurent rejoint, et l'un d'eux lui asséna un cou}) de jioing terrible et le renversa.

Il tomba sur son bras cassé et la douleur lui fit pousser un long gémissement.

Ils se saisirent alors de lui et lui lièrent les mains et les pieds.

Pauvre jeune homme! quelle résistance pouvait-il opposer à ses ennemis, affaibli i)ar la perte de son eang et désarmé.

Il appelaitdu secojirs avec des plaintes lamentahles.

Et les échos (lu jardin, répétant ses gémissements, redoublaient encore l'horreur de cette scène.

Mlle Baby, folle de terreur, se précipita aux pieds de sa mère, se cachant le visage sur ses genoux et se bouchant les oreilles de ses mains, afin de ne pas voir ni entendre cette épouvantable tragédie.

Pendant que les autres sauvages étreignaient leur victime, le Potowatomis saisit son couteau, et se mit à l'aiguiser tranquillement sur un caillou.

Sa figure ne trahissait alors aucune émotion, pas même l'horrible plaisir de la vengeance qui faisait palpiter son cœur d'une infernale joie.

— Mon frère le guerrier blanc, dit-il en continuant d'aiguiser son couteau avec une feinte insouciance, sait bien qu'il peut insulter impunément le PotoAvatomis ; le Potowatomis est un lâche qui aime mieux fuir que d'attaquer son ennemi.

" Mon frère veut-il maintenant faire la paix avec son ami le Potowatomis? Il peut parler et poser les conditions, car il est libre...

Puis, reprenant tout à coup son air féroce, il se redressa et fixant son œil enflammé sur le jeune officier :

— Mon frère le guerrier blanc, s'écria-t-il, peut entonner sa chanson de mort, car il va mourir.

Et, brandissant son couteau, il le lui enfonça dans la gorge, pendant qu'un autre de ces monstres à face humaine recevait le sang dans une petite chaudière.

Deux ou trois autres sauvages piétinaient sur le cadavre, avec des contorsions et des cris d'enfer.

Les râlements d'agonie de la malheureuse victime, mêlés à ces hurlements, parvenaient aux oreilles de la jeune fille, qu'un tremblement convulsif faisait à chaque fois tressaillir d'horreur.

Enfin ces cris et ces hurlements cessèrent. La victime était immolée.

Repoussant alors du pied le cadavre inerte, le Potowatomis, suivi de ses compagnons, se dirigea de nouveau vers la maison.

— Ah ! tu n'as pas voulu nous dire où était ton ami le guerrier blanc, s'écria le Potowatomis en entrant.

" Eh bien ! maintenant, puisque tu l'aimes tant, tu v a^boiifî xLÊ soa sang .

Mme Baby, pâle comme une statue de marbre, se redressa fièrement :

— Vous pouvez me tuer, s'écria-t-elle, mais vous ne m'en ferai point boire.

La jeune fille évanouie était étendue à terre à ses pieds.

Ils se saisirent alors de Mme Baby et essayèrent de lui ouvrir la bouche ; mais ne pouvant réussir, ils lui barbouillèrent le visage de sang et l'abandonnèrent dans cet état. *

* Quelque horrible que soit cette scène, je puis cependant affirmer qu'elle est parfaitement vraie, jusque dans ses plus petits détails, ^ " n

<S4 I.KGENDES CANADIENNES

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