SERPENT
Plusieurs mois se sont écoulés depuis les événements que nous venons de retracer.
Il fait nuit.
" Nuit dont les vastes ailes
Font jaillir dans l'azur de* milliers d'étincelles ; Qui, ravivant le ciel comme un miroir terni, Permet à l'œil charmé d'en sonder l'infini ; Nuit oii le firmament dépouillé de nuages, De ce livre de feu rouvre toutes les pages 1
L'harmonieux Etber, dans ses vagues d'azur.
Envelopjje les monts d'un fluide plus jiur;
T^.ur> contours qu'il éteint, leurs cimes qu'il etlace.
Semblent nager dans l'air et trembler dans l'espace,
Comme on voit juscju'au fond d'une mer en repos
L'ombre de son rivage onduler sous les flots.
Sous ce jour. sans rayons, plus serein qu'une aurore,
A l'œil contemplatif la terre semble éclore.
Elle déroule au loin ses horizons divers,
Où se joua la main qui sculpta l'univers.
Là, sendilable à la vague, une colline ondule;
Là, le coteau jioursuit le coteau qui recule ;
Et le vallon voilé de verdoyants rideaux.
Se creuse comme un lit pour l'ombre et jxjur les eaux ;
Ici, s'étend la plaine, où, comme sur la grève,
La vague des épis s'abaisse et se relève ;
Là, pareil au serpent dont les nœuds sont rompus,
Le fleuve, renouant ses flots interrompus.
Trace à son cours d'argent des méandres sans nombre
Se perd sous la colline et reparaît dans l'ombre.
Que. le séjour de l'homme est divin, quand la nuit De la vie orageuse étoufïe ainsi le bruit! Ce sommeil qui d'en haut tombe avec la rosée Et ralentit le cours de la vie épuisée,
Semble planer aussi sur tous les éléments
Et de tout ce qui vit calmer les battements.
Un silence i:)ieux s'étend sur la nature :
Le fleuve a son éclat, mais n'a plus son murmure;
Les chemins sont déserts, les chaumières sans voix ;
Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois;
Et la mer elle-même, expirant sur sa rive,
Roule à peine à la plage une lame plaintive;
On dirait en voyant ce monde sans échos,
Où l'oreille jouit d'un magnifique repos.
Où tout est majesté, crépuscule, silence.
Et dont le regard seul atteste l'existence.
Que l'on contemple en songe, à travers le passé,
Le fantôme d'un monde où la vie a c:essé !
Seulement dans les troncs des pins aux larges cimes,
Dont les groupes épars croissent sur ces abîmes.
L'haleine de la nuit qui se brise parfois,
Répand de loin en loin d'harmonieuses voix,
Comme pour attester, dans leur cime sonore,
Que ce monde assoupi palpite et vit encore."
Au milieu du jardin, à l'endroit même où fut massacré l'infortuné jeune homme, s'élève une croix noire, simple, sans ornements.
Aucune inscription ne révèle au jiassant le nom de la victime, ni la fatale histoire.
Hélas ! elle est écrite pour jamais en sanglants caractères au cœur de la famille.
Chaque soir le surintendant, entouré de sa femme, de ses enfants et de ses esclaves, vient réciter au pied de cette croix une prière pour le repos de l'âme de son ami.
Ce soir-là, toute la famille venait de se retirer.
Seule, une jeune fille vêtue de noir priait encore à genoux au pied du funèbre monument.
Elle était très pâle; sa ligure avait une expression d'ineffable tristesse.
La rosée du soir avait allongé les boucles de ses cheveux, qui retombaient en désordre le long de ses joues.
On eût dit la statue de la mélancolie.
A la cime des cieux, la pleine lune versait de son urne d'albâtre les flots de sa limpide et mélancolique lumière.
Le rayon rêveur venait effleurer le gazon au pied de la croix et remontait à la paupière de la jeune fille, comme une pensée d'outre-tombe, comme un soupir silencieux et reconnaissant de l'innocente victime dont le souvenir avait laissé dans son âme une empreinte si pleine de charme et de poignante amertume.
Sa lèvre murmurait une ardente prière.
Lajgrière ! oh ! pour le cœur endolori, c'est le céleste dictame, c'est le sourire des anges à travers les larmes de la terre.
Longtemps elle s'entretint avec son Dieu, exhalant
sa prière avec ses soupirs et ses larmes, agenouillée au pied de cette croix, sur un gazon encore humide du sang de l'innocente victime.
Enfin, au moment où elle allait se relever pour s'éloigner, elle leva un instant la vue, et crut apercevoir comme une ombre qui s'agitait à l'ouverture d'un soupirail percé dans le mur d'une sorte de petit hangar qui s'élevait à quelques pas devant elle.
Un nuage vint alors à passer sur la lune et l'empêcha de distinguer quel pouvait être cet objet.
Elle attendit quelques instants et, quand le nuage fut passé, le rayon illumina une face humaine.
— Cène peut être qu'un voleur, se dit-elle à ellemême. Pourtant la porte est certainement bien fermée. Il se sera trouvé pris quand le domestique est venu la mettre à la clef.
Cepondnnt cette tête sortait toujours davantage du soupirail, se détachant de plus en plus de l'obscurité.
Un moment les rayons de la lune tombèrent en plein sur cette figure.
La jeune fille tressaillit.
Elle venait de reconnaître cette figure.
Impossible de s'y tromper.
C'était bien lui!
Elle le reconnut parfaitement à son teint cuivré, à ses traits durs et féroces, à ses yeux fauves et roulant dans leurs orbites.
C'était... c'était... le Potowatomis. l'assassin du jeune officier ! *
Sa première pensée fut de fuir; mais une invincible curiosité la retint.
Cependant le sauvage s'agitait toujours dans l'ouverture.
Un de ses bras était sorti du soupirail. Sa main tenait un objet que la jeune fille ne put distinguer.
Longtemps il essaya de se faire jour à travers l'ouverture trop petite pour le laisser passer.
Enfin, au moment où il faisait un dernier efiort pour s'échapper, il tourna brusquement la tête et fixa d'un air inquiet ses regards vers un petit buisson voisin.
Il parut alors hésiter; puis lâchant l'objet qu'il tenait, il s'appuya avec sa main contre le sol et s'efforça de reculer; mais ses éi>aules. resserrées de chaque côté par le mur, le tinrent cloué dans l'ouverture.
Alors son inquiétude sembla augmenter et il jeta un nouveau coup d'œil vers le buisson.
Un léger froissement de feuilles se fit entendre, et de l'ombre du buisson sortit une petite tête qui se dirigeait lentement vers le sauvage.
C'était la tête d'un serpent à sonnettes, f
*Ceux qui eonnaissent le caractère '1e.s sauvages, savent combien ils sont toujours enclins à voler.
t Ces reptiles étaient encore si nombreux dans toute la contrée, il n'y a pas bien des années, qu'il était très dangereux de
Immobile, les yeux dihités. le sauvage observait les moindres mouvements du reptile qui s'avançait tout vloucement et avec précaution, comme s'il eût eu la conscience de la force et de l'adresse de son redoutable adversaire.
Quand il fut à quelques pas du sauvage, il s'arrêta et, la gueule béante, il s'élança vers son visnge.
Mais, avant c^u'il Teût touché. Tindien, de sa main restée libre, lui donna un violent soufflet et l'envoya retomber à plusieurs pas de lui.
Aussitôt après, il tenta un nouvel effort })Our se dégager ; mais ce fut en vain.
Le reptile furieux s'avança une seconde fois et recommença l'attaque; mais cette fois avec })lus de précaution encore.
Après s'être approché plus près qu'auparavant de son ennemi, il s'élança avec une nouvelle fureur ; mais sans plus de succès, car la main du sauvage Tenvoya rebondir encore plus loin qu'aui)aravant.
Le Potowatomis fit alors un effort suprême pour se
lai^sel• les fenêtres ouvertes le soir. ^la mère me racontait qiif ,. pendant qu'elle deiiieurait à Sandwich, chez son père, un des domestiques eut l'imprudence de laisser la fenêtre ouverte. Pendant la veillée, quelqu'un recula par hasard un buffet accolé au mur et aperçut, étendu derrière, un énorme serpent endormi. Un autre jour qu'elle faisait l'école Imissonnière avec ses compagnes, un serpent s'élança sur elle et la mordit à la ceinture. Heureusementque ses dents s'embarrassèrentdans ses vêtements. Pendant qu'elle s'enfuyait éperdue, .'■es conipairnes lui crièrent de détacher son jupon. Et c'est ce qui lui sauva la vie.
délivrer, mais ce fut encore inutilement; il resta cloué dans l'ouverture du soupirail.
Prompt comme l'éclair, le reptile, l'écume aux lèvres, le regard en feu, la gueule gonflée par la rage, et sortant une langue bifurquée et sanglante, revint de nouveau en rampant vers sa proie.
Les écailles de sa peau, que la rage faisait étinceler des plus vives couleurs, miroitaient sous les rayons argentés de la lune, et le léger bruit des anneaux de sa queue, semblable au bruit du parchemin froissé, troublait seul le silence de la nature.
Cette lutte silencieuse, au milieu du silence de la nuit, entre un serpent et un sauvage encore plus subtil qu'un serp^t, avait quelque chose de si fantastique qu'on eût dit(âeux mauvais génies se disputant dans l'ombre quelque malheureuse victime.
Le serpent s'avança si près de l'indien que celui-ci aurait pu presque le saisir.
Il se redressa une dernière fois et en renvoyant sa tête en arrière, il prit son élan.
Le sauvage le guettait toujours de la maîn, suivant des yeux les moindres oscillations de son corps.
Il était facile de voir que la lutte suprême allait commencer et se terminerait bientôt par la mort de l'un des deux adversaires.
A l'instant où le serpent se précii^itait comme un
dard sur son ennemi, le sauvage leva encore la main ; mais cette fois l'élan du serpent avait été si rapide et instantané, qu'il ne put l'attraper, et le reptile le mordit à la joue.
Un cri rauque mourut dans la gorge du sauvage, qui saisit à pleine main le serpent avant qu'il eût pu s'échapper, et, l'approchant de sa bouche, dans sa rage, il le déchira avec ses dents et le mit en lambeaux.
Vaines représailles ; car le coup était porté.
Quelques minutes après, d'horribles convulsions et des cris affreux annoncèrent que le venin mortel avait produit son effet.
La victime se tordait avec désespoir au milieu d'atroces douleurs.
On crut d'abord qu'il était à la fin parvenu à s'évader; mais plus tard on trouva le cadavre, énormément enflé, encore pris dans l'ouverture du soupirail.
Ses yeux injectés de sang étaient .«ortis de leurs orbites ; sa figure était noire comme du charbon, et sa bouche entr'ouverte laissait voir deux rangée.* de dents blanches, d'où pendaient encore quelques lambeaux du reptile et des flocons d'écuuic mêlée de sang.
La Providence elle-même avait pris soin de venger Passa ssinat~d^u jeune officier.