‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 18 sur 64 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

liES VOYAGEURS DE NUIT

Cet jit une nuit d'automne, sombre et brumeuse.

Un canot d'écorce se détachait silencieusement du rivage de Québec, à quelques pas de l'endroit où s'élève la vieille église de la basse ville.

Sur le sable de la grève, un homme était debout, tenant à la main une lanterne sourde dont le cône lumineux dirigé vers les flots éclairait le canot monté par quatre personnes.

A la lueur fauve que projetait la lanterne, il était facile de voir que celui qui se tenait à l'arrière du canot était un chasseur canadien.

Il était vêtu d'une chemise à raies bleues, d'un

haut-de-chaiisse d'étoffe grise, et portait sur la tête un bonnet de peau de castor.

Selon l'invariable coutume des voyageurs, il avait eu le soin, avant de prendre place sur la pince du canot, de placer sous lui son capot d'étoffe plié avec précaution.

Une ceinture rouge, dont les franges flottaient sur sa jambe gauche, était enroulée autour de ses reins.

Ses pieds étaient chaussés de bottes sauvages, dont les hausses de cuir de mouton enveloppaient le bas de ses pantalons et se rattachaient au-dessous du genou par des lanières de peau d"anguille. *

C'était un homme d'un tempérament sec, mais d'une charpente osseuse et d'une taille très élevée.

Les manches de sa veste, retroussées jusqu'au coude, découvraient des muscles d'acier qui révélaient une force peu commune.

Ses bras, d'une longueur démesurée, étaient couverts de tatouages représentant divers objets, parmi lesquels on remarquait la figure d'un canot.

Les traits de son visage, hâlés par le soleil, et d'une remarquable régularité, semblaient avoir été taillés dans un bloc de bronze florentin.

Sa barbe était noire, tandis que ses cheveux, qu'il laissait croître depuis longtemps et qui retombaient négligemment sur ses 'épaules, étaient d'un blond châtain.

* Dp 1(1 hahich) , inot sauvaare encore employé dans nos cam" pagnes pour désii^iuT ces lanièics.

Un grand air de bonté se reflétait sur toute sa physionomie.

Ses yeux, qu'il tenait habituellement à demi-fermés^ lui donnaient au premier abord une apparence engourdie ; mais ils étincelaient dune rare intelligence.enchâssés sous leurs sourcils noirs et épais, lorsqu'il était sous rinfluenee d'une émotion un peu vive.

Du reste, rien n'était remarquable dans sa personne, si ce n'est un air d'apathie et d'insouciance que l'extrême lenteur de ses mouvements laissait natuicllement supposer.

8on habileté extraordinaire à conduiie un canut lui avait fait donner le surnom de Canotier.

La lumière vacillante de la lanterne éclairait, par intervalles, un autre personnajre assis à la tête du canot. que son accoutrement désignait sutîisamment comme appartenant à la race ([e^ peaux rouges.

C'était un homme superbe, à l'œil d'aigle, aux lèvres fines et fièrement arquées, au Iront élevé rayonnant d'intelligence et de loyauté, et d'un galbe si irréprochable que Phidias ou Canova l'eussent copié avecamour, comme le type de l'homme à l'état de nature.

Selon la coutume indienne, ses cheveux «'taient rasés, à l'exception d'une toufi'e attachée au sommet de la tête avec des plumes de faucon, d'outarde et d'oie sauvage, qui formaient comme le cimier d'un casque antique.

Il portait une espèce de manteau, bordé d'une frange rose et lilas. fait avec ces jîeaux de caribou, couleur orange, * que les sauvages seuls savent rendre si soyeuses et si molles.

Des mocassins ornés de rassades et de poils de porc- «pic, teints en rouge et bleu, couvraient ses pieds.

Les guerriers de sa tribu l'appelaient Misti Tshinépik\ t c'est-à-dire la Grande-Couleuvre, soit à cause de sa souplesse extraordinaire, soit à cause de la figure de ce reptile tatouée sur sa poitrine.

Les reflets de pour[n-e de la lanterne dessinaient encore la silbouetto de deux autres personnages assis au centre du canot.

C'était celle d'une jeune femme et d'un enfant de huit à dix ans.

Une i)rofonde mélancolie mêlée d'inquiétude se reflétait sur la figure pleine d'énergie de Mme Houel.

Ainsi se nommait la jeune femme. J

* Les feauva<re.s obtiennent cette couleur en pansant \e» peaux à la houcanr. au-dessus de la fumée des cabanes; et la couleur blanche en les passant avec la cervelle des animaux.

t Qitte expression ainsi que les autres mots que nous emploierons dans le cours de ce récit, appartiennent au dialecte montagnais, qui dérive de la langue algonquine.

X Parmi les membres de la compagnie des Cent-Associés ligure le nom de 'SI. Houel. Nous lisons dans le cours d'histoire de M. l'abbé Ferland : " Richelieu trouva des auxiliaires de bonne volonté dans les sieurs de Koquemont, Hotol, c^^trôi'^nr

La noblesse de ses traits et l'élégance de ses vêtements révélaient une personne de distinction.

Au moment où le canot franchissait la pénombre projetée par la lumière, elle était occupée à étendre un châle sur les épaules de son entant pour le préserver de l'humidité de la nuit.

Quand le canot eut entièrement disparu dans les ténèbres, l'homme à la lanterne remonta lentement la berge :

— Diantre ! murmurait-il à part lui en s'éloignant, il faut que madame ait bien du courage pour s'embarquer par une pareille nuit.

" Je veux bien croire que monsieur îlouel a été gravement blessé.

" Mais qu'était-il besoin de tant se hâter et de s'exposer, par là, à un danger évident ?

" Ne pouvait-elle au moins attendre jusqu'à demain matin ?

" Mais à peine a-t-elle appris la fatale nouvelle, qu'elle n'a pas même pris le temps de faire ses malles.

général des Salines en Brouages, de Latteignant, etc., etc." M. Houel se donna beaucoup de peine pour faire venir les Pères Eécollets en Canada. " Les principaux bienfaiteurs qu'ils ont eus ont esté sa Majesté, M. de Pisieux, ]M. de Kamsay, grand vicaire de Pontoise et syndic des Récollets en Quanada, M. Ov£l, contrôleur général des Salines de Brouages, et quelques autres." {Mémoire dex Eccollits jjréi^inté au Eai en 1637.)

" Ah ! je crains fort qu'il ne lui arrive quelque malheur.

" Et puis ce massacre de trois hommes par un parti d'Iroquois qui a fait une descente avant-hier dans l'île d'Orléans et qui a enlevé une femme et quatre enfants...

"Ils seront fort heureux s'ils ne font pas la rencontre de quelques-uns de ces démons enragés.

En faisant ces réflexions, il disparut derrière l'angle d'une maison, et tout rentra dans les ténèbres.

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