UNE MAISON CANADIENNE
Voyez-vous là-bas, sur le versant de ce coteau, cette jolie maison qui se dessine, blanche et proprette, avec sa grange couverte de chaume, sur la verdure tendre et chatoyante de cette belle érablière.
C'est une maison canadienne.
Du haut de son piédestal de gazon, elle sourit an grand fleuve, dont la vague où frémit sa tremblante image, vient expirer à ses pieds.
Car l'heureux propriétaire de cette demeure aime son beau grand fleuve et il a eu soin de s'établir sur ses bords.
Si quelquefois la triste nécessité l'oblige à s'en éloigner, il s'ennuie et a toujours hâte d'y revenir.* Car c'est pour lui un besoin d'écouter sa grande voix, de coutempler ses îles boisées et ses rives lointaines, de caresser de son regard ses eaux tantôt calmes et unies, tantôt terribles et écumantes.
* J'ai enteudii un missionnaire des cantons de l'Est médire qu'il ne ouuvaii jauuii.- levoir le fleuve sans pleurer.
L'étranger qui, ne connaissant pas Vhabitant de nos campagnes, croirait pouvoir l'assimiler au paysan de la vieille France, son ancêtre, se méprendrait étrangement.
Plusjêclairé et surtout plus religieux, il est loin de partager son état préçaij-e.
En comparaison de celui-ci, c'est un véritable petit prince parfaitement indépendant sur ses soixante ou quatre-vingts arpents de terre, entourés d'une clôture de cèdre et qui lui fournissent tout ce qui lui est nécessaire pour vivre dans une honnête aisance.
Voulez- vous maintenant jeter un coup d'œil sous ce toit dont l'aspect extérieur est si riant?
Je vais essayer de vous en peindre le tableau, tel que je l'ai vu maintes fois.
D'abord, en entrant dans le tambour, deux seaux pleins d'eau fraîche sur un banc de bois et une tasse de ferblanc accrochée à la cloison, vous invitent à vous désaltérer.
A l'intérieur, pendant que la soupe bout sur le poêle, la mère de famille, assise près de la fenêtre, dans une chaise berceuse, file tranquillement son rouet.
Un mantelet d'indienne, un jupon bleu d'étoffe du
pays et une câline blanche sur la tête, c'est là toute sa toilette.
Le petit dernier dort à ses côtés dans son her.
De temps en temps, elle jette un regard réjoui sur sa figure fraîche qui, comme une rose épanouie, sort du couvrepied d'indienne de diverses couleurs, dont les morceaux taillés en petits triangles sont ingénieusement distribués.
Dans un coin de la chambre, l'aînée des filles, assise sur un cofî"re, travaille au métier en fredonnant une chanson.
Forte et agile, la navette vole entre ses mains ; aussi fait-elle bravement dans sa journée sept ou huit aunes de toile du pays à grande largeur, qu'elle emploiera plus tard à faire des vêtements pour l'année qui vient.
Dans l'autre coin, à la tête du grand lit à courtepointe blanche et à carreaux bleus, est suspendue une croix entourée de quelques images.
Cette petite branche de sapin flétrie qui couronne la croix, c'est le rameau bénit.
Deux ou trois marmots nu-pieds sur le plancher s'amusent à atteler un petit chien.
Le père, accroupi près du poêle, allume gravement sa pipe avec un tison ardent qu'il assujettit avec son ongle. Bonnet de laine rouge, gilet et culottes d'étofife grise, bottes sauvages, tel est son accoutrement.
Après chaque repas, il faut bien fumer une touche avant d'aller faire le train ou battre à la grange.
L'air de propreté et de confort qui règne dans la
maison, le gazouillement des enfants, les chants de la jeune fille qui se mêlent au bruit du rouet, l'apparence de santé et de bonheur qui reluit sur les visages, tout, en un mot. fait naître dans Târae le calmç et la sérénité.
Si jamais, sur la route, vous étiez surpris par le froid ou la neige, allez heurter sans crainte à la porte de la famille canadienne, et vous serez reçu avec ce visage ouvert, avec cette franche cordialité que ses ancêtres lui ont transmise comme un souvenir et une relique de la vieille patrie. Car l'antique hospitalité française, qu'on ne connaît plus guère aujourd'hui dans certaines parties de la France, semble être venue se réfugier sous le toit de l'habitant canadien.
Avec sa Igjigue et sa religion, il a conservé pieusement ses habitudes et ses vieilles^cûutumes.
Le voyageur qui serait entré, il y a un siècle, sous ce toit hospitalier, y aurait trouvé les mêmes mœurs et le même caractère.
C'était dans la paroisse de la Rivière-Ouelle, au sein d'une de cet: bonnes familles canadiennes, que nous retrouvons notre missionnaire et ses compagnons.
Toute la famille, avide d'entendre le récit de l'aventure extraordinaire du jeune militaire. sYtail grou|>ée autour de lui.
C'était un homme de vingt à vingt-cinq ans, aux traits nobles mais délicats.
Son frond élevé, ombragé de cheveux noirs naturellement bouclés, rayonnait d'intelligence, et son regard fier et limpide révélait l'âme ardente et loyale du vrai militaire français.
L'extrême pâleur empreinte sur sa figure, suite de la fatigue et des privations, répandait sur toute sa physionomie un air mélancolique et touchant.
A l'exquise délicatesse de ses manières, il était facile d'apercevoir une éducation parfaite.
Son manteau négligemment jeté sur ses épaules laissait voir une épaulette d'officier et une petite croix d'or suspendue à son cou.