SILHOUETTE
" Je suis parti, dit le jeune officier, il y a plus d'un mois, du pays des Abénaquis, accompagné de mon père, d'un soldat, et d'un sauvage qui nous servait de guide.
*' Nous étions chargés de dépêches importantes pour le gouverneur de la colonie.
" Déjà, depuis plusieurs jours nous cheminions sans accident à travers ia forêt, lorsqu'un soir, exténués de
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fatigue, nous allumâmes notre feu auprès d'un cimetière indien, pour y passer la nuit.
"Selon la -.coutume des sauvages, chaque cadavre, enveloppé séparément dans une grosse écorce d'arbre, a était élevé au-dessus du sol, soutenu par quatre poteaux.
^ ■■ i-.es arcs, des flèches, des tomahawks, quelques épis
'^^'^ de maïs, suspendus à ces tombeaux, se balançaient au
gré du vent.
" Assis à quelques pas devant moi, sur le tronc d'un vieux pin à moitié pourri, gisant sur le sol, notre guide paraissait enseveli dans une profonde méditation.
" Le bûcher allumé à ses pieds entre deux grosses racines dont la flamme tantôt vive tantôt presque éteinte l'illuminait de son jour vacillant et rougeâtre, répandait sur toute sa physionomie je ne sais quel air effrayant et mystérieux
" C'était un homme d'une stature gigantesque.
" Un indien l'eût volontiers comparé à un des superbes érables de ses forêts, si, à une force herculéenne il n'eût joint en même temps la souplesse du serpent et l'agilité de l'élan.
" Des plumes noires, rouges et blanches, nouées avec ses cheveux sur le sommet de sa tête, grandissaient encore sa taille.
" Ses traits farouches, son œil noir et formidable comme une sombre nuit d'hiver, son tomahawk et son long couteau, qu'enfermait une gaine de cuir à demicachée sous un trophée de chevelures flottant à sa
CCÎiHtire, tout contribuait à lui donner une apparence étrange et sanguinaire.
" Il faisait une nuit noire et froide.
'* La voûte basse et inégale formée par les branches entrelacées des arbres, impénétrable aux rayons de la lune, et qu'éclairait, par intervalles, la lueur douteuse du bûcher, semblait un vaste et sombre caveau où les troncs antiques, à moitié rongés et ensevelis sous la neige et les lianes, jonchaient la terre comme des cadavres de géants épars çà et là; où les bouleaux couverts de leur écorce blanche, balancés par le souffle de la brise, avaient l'air de pâles fantômes errant au milieu de ces débris ; et où le sourd murmure du torrent lointain, se brisant en sanglots, et le frémissement plaintit et lugubre de la rafale à travers les branches dépouillées, imitaient de funèbres gémissements.
" Un homme un peu sapei-.stitieux eût cru entendre les plaintes des âmes des guerriers indiens ensevelis auprès de nous.
" Malgré moi, un frisson d'horreur courait dans mes veines.
" Cependant parmi ces décombres, où chaque arbre, chaque rocher, en un mot tous les objets mêlés, confondus dans l'ombre, paraissaient autant de spectres animés épiant tous ses mouvements, l'audacieux sau-
vage semblait aussi tranquille que s'il eût été dans sa cabane.
'' Il était là, immobile et silencieux, fixant tour à tour sur le brasier et sur son tomahawk son regard farouche.
— Camarade, lui dis-je, penses-tu que nous ayons encore à craindre les bandes iroguoises dont nous avons découvert les traces hier?
— Mon frère a-t-il déjà oublié que nous en avons rencontré encore ce matin ?
— Ils n'étaient que deux.
— Oui, mais un Iroquois a bien vite fait un signal pour avertir ses camarades.
— Ceux-là ne marchaient pas sur le sentier de la guerre; ils étaient occupés à poursuivre un orignal.
— La neige est épaisse et ils auraient bien pu avoir la chance de le tuer sans trop de fatigue, et alors...
— Eh bien ?
— Et alors, une fois leur faim apaisée...
— Achève donc.
— Je dis qu'alors ils auraient bien pu se donner le plaisir de faire la chasse aux peaux blanches.
— Mais les blancs sont en paix avec les Iroquois.
— Les Iroquois n'enterrent jamais qu'à moitié la hache de guerre, et d'ailleurs ils ont levé le tomahawk contre les guerriers de ma tribu ; si ceux-là