CHAPITRE DEUXIÈME
Le cap à la Branche. — Épisode de 1759. — Arrivée de la flotte anglaise. — Abandon de l'île par les insulaires. — Séjour dans les bois. — Embuscade. — Le petit-fils de l'amiral Durell. — Le traître Boulianne.
Le bruit de la voiture d'Ulric Bouchard, qui arrive devant sa porte, interrompt ma rêverie. Nous entrons un instant pour saluer l'excellente famille Bouchard, qui ne nous laisse partir que sur la prom-^sse de séjourner plus longtemps à notre retour.
— Embarquez, monsieur le curé, embarquez, messieurs ! nous crie Ulric, dans son langage de marin ; vous n'avez pas envie de faire le tour de l'île à pied ? C'est une promenade qui n'a pas moins de cinq lieues. Le soleil est déjà haut, et nous avons plus d'une étape à faire.
— Pas si pressé, Ulric, lui dis-je. Nous préférons monter à pied la côte du cap à la Branche : ça ménagera votre bête, et du reste, nous avons quelques histoires à conter qui se sont passées l'année du grand siège.
La rive qui, depuis l'Islette. est en pente douce, se dresse à cet endroit en falaise escarpée. Elle décrit un angle obtus et s'avance dans la mer pour former le can
A l'île aux coudres 251
à la Branche. Toute cette falaise est ombragée d'une variété d'essences forestières, telles que le tremble, le pin, l'épinette, le sapin, le cèdre, le cormier, l'érable, le hêtre, le merisier, le bouleau, le coudrier, etc. Le feuillage de cette forêt, aux nuances variées à l'infini, illuminé par un beau soleil de septembre, contraste harmonieusement avec les teintes sombres des montagnes de la Baie et des Eboulements. L'eau du fleuve vient battre, à marée haute, le pied de la falaise.
Autrefois, le chemin continuait le long de la grève, mais on l'a détourné pour couper ce promontoire. Il suit à présent le bord de l'escarpement jusqu'en bas de la pointe de Roches, presque à l'autre extrémité de l'île.
En se penchant sur la cime du cap à la Branche, on aperçoit, à travers les arbres qui croissent parmi les interstices des rochers, les troncs noueux de quelques vieux cèdres dont les rameaux inclinés s'étendent en parasol au-dessus de la grève. Ce nid d'aigle servit d'embuscade à deux miliciens en 1759, pendant l'occupation de l'île aux Coudres par les Anglais. Le hardi coup de main que ces deux braves osèrent y tenter, est raconté arec orgueil par les insulaires.
Dès l'ouverture de la navigation cette année-là, le gouverneur de la colonie, M. de Vaudreuil, avait expédié aux habitants l'ordre d'évacuer l'île aux Coudres, et de se replier, avec toutes leurs familles, sur la Bais Saint-Paul, avant l'arrivée de la flotte anglaise. Les
hommes en état de porter les armes devaient se rallier aux miliciens du lieu, tandis que les vieillards, les femmes et les enfants, emportant leurs objets les plus précieux, iraient chercher un refuge dans la profondeur des bois, sous la protection du curé de la Baie.
Un secours composé, dit-on, de cent cinquante hommes et de cent sauvages Abénaqui.-5, avec quelques pièces d'artillerie, sous le commandement de MM. de Léry, de Niverville et des Rivières, avait été détaché des troupes de Québec pour appuyer les miliciens de la Baie. Déjà quelques retranchements avaient été commencés et se poursuivaient avec activité. A l'abri de ces remparts armés de canon, la petite troupe serait en état de repousser les tentatives de descente que l'ennemi pourrait y faire.
On distingue encore aujourd'hui les vestiges de ces fortifications que les habitants de la Baie appellent les canons.
Cependant l'ordre du marquis de Vaudreuil avait répandu la consternation dans toute l'île aux Coudres. Abandonner leurs foyers à la fureur d'un ennemi irrité et humilié de tant de défaites qu'on lui avait fait subir, c'était les vouer à l'incendie, au pillage et à la dévastation. S'éloigner des champs à peine ensemencés, c'était s'exposer à toutes les horreurs de la famine. On allait être condamné à vivre au fond des bois à la manière des sauvages, au milieu de privations sans nombre, et l'on ne pourrait plus veiller que de très loin sur ces chères habitations, dont l'habitude faisait une
A L'ILE AUX COUDEES 253
partie de l'existence. On s'imaginait déià voir les tourbillons de flammes qui bientôt dévoreraient les maisons de l'île. Une partie des bestiaux, des ustensiles et des objets nécessaires à la culture, qu'on ne pouvait songer à transporter, allait être laissée à l'abandon et détruite par l'Anglais.
Les femmes, les enfants en pleurs, ne pouvaient se résigner à partir. On espérait toujours voir arriver des ordres contraires et un renfort de troupes qui permettrait de tenir dans l'île.
Cependant les jours s'écoulaient sans apporter aucun changement à la situation. On était arrivé au dernier jour de mai sans qu'aucune voile eût paru à l'horizon. Les vigies, placées au bout d'en bas de l'île, pour faire les signaux d'alarme à l'approche de Tennemi, commençaient à douter de son apparition. Les conjectures se multipliaient, se transmettaient d'un rivage à l'autre. Peut-être les Bastonais avaient-ils renoncé à leurs plans d'attaque. Qui sait si la Providence ne s'était pas chargée elle-même de la délivrance en engloutissant dans la mer cette flotte formidable, comme elle avait submergé auparavant la flotte de l'amiral Walker ?
Les prières publiques redoublaient à la chapelle et n'étaient guère interrompues dans les familles. Tous les esprits étaient flottants entre le doute et l'espérance, lorsque enfin, la veille de l'Ascension, les guetteurs signalèrent un gros vaisseau qui doublait le cap aux Oies; puis deux, puis trois, puis quatre, puis dix, puia
25 i UXE EXCURSION
enfin toute une flottille qui cinglait à toutes voiles par un fort vent de nord-est.
La consternation se peignit sur tous les visages. Cependant un dernier espoir subsistait encore. N'étaitce pas la flotte française annoncée depuis l'année précédente et qu'on attendait avec impatience?
Toutes les lunettes étaient braquées sur les mâts des navires pour distinguer s'ils portaient le pavillon blanc ou les couleurs britanniques.
La respiration était suspendue dans toutes les poitrines. Soudain une des sentinelles laisse tomber sa lunette d'approche. On lit sur sa figure la fatale vérité.
— C'est le pavillon anglais, s'écrie-t-il ; vite, aux signaux !
C'était, en efifet, l'avant-garde de la flotte ennemie, commandée par l'amiral Durell.
La nouvelle se répand comme l'éclair d'un bout à l'autre de l'île. Une panique s'empare de toutes les familles. On se précipite vers les canots, emportant les objets les plus indispensables. D'avance on avait eu le soin de faire disparaître tous les signes du culte catholique, les crucifix, les statues, les images, pour les soustraire aux profanations des hérétiques. Les vieillards, les malades encore capables de se tenir debout, se traînent à la suite de la foule. Ceux qui ne peuvent marcher sont transportés en toute hâte.
La scène de l'embarquement fut un spectacle de confusion, de cris, de pleurs, de lamentations indescriptibles, que les anciens se rappelaient encore à la fin de leur vie, et dont ils ont transmis la tradition à la génération actuelle. En peu d'heures, le fleuve entre l'île et la Baie, fut couvert de longues files de canots, de berges, de chaloupes qui faisaient force de rames pour gagner le rivage opposé.
L'île était déserte quand le dernier vaisseau anglais eut ferlé ses voiles et enrapé ses ancres dans le havre de Jacques-Cartier, surnommé depuis le mouillage des Anglais.
Sur chacun des navires, des matelots en observation dans le haut des mâts, scrutaient tous les points de la côte. Des groupes d'ofiiciers qu'on distinguait à leurs uniformes écarlates et à leurs épaulettes d'or qui miroitaient aux rayons du soleil couchant, chercliaient à découvrir avec leurs longues-vues quelques mouvements autour des maisons, sur les coteaux de l'île.
Quelques animaux erraient çà et là dans les champs, mais pas une habitation ne laissait voir le moindre signe de vie.
Cependant si les regards des ennemis eussent pu pénétrer à travers une touffe de feuillage qui masquait un des rochers de la falaise, ils auraient aperçu deux espions canadiens qui, eux aussi, immobiles et silencieux, suivaient de l'œil tous les mouvements qui se faisaient sur le pont des navires, le va-et-vient des chaloupes qui transmettaient les ordres d'un vaisseau
TJME EXCURSION
à l'autre. On entendait distinctement le son des bugles et des trompettes, et même les voix des officiers qui donnaient le commandement.
François Savard (c'était le nom d'un des espions) était un homme d'une taille athlétique et d'une force musculaire telles qu'il n'avait pas son égal dans toute l'île. Sa hardiesse ne le cédait en rien à sa force. On prétend qu'il avait déjà fait connaissance en plus d'une rencontre avec messieurs les Anglais, qu'il avait échangé avec eux plus d'un coup de fusil, sous les remparts de Carillon et dans les plaines de la Malengueulée (Monongahéla). C'était Thomme de confiance de son commandant, M. de Niverville.
Nicette Dufour, qui était assis auprès de lui, avait été Tami de sa jeunesse et le compagnon de ses exploits.
— Qu'en dis-tu, François ? dit celui-ci à voix basse, en voilà qui vont nous tailler de l'ouvrage pour cet été. Vois-tu sur l'avant de ce gros vaisseau cette bande de soldats? Ils ne sont pas habillés comme les autres, ils ne portent point d'uniforme rouge. Ce sont de fiers gaillards, par exemple. Ils ont les genoux à l'air avec de petites jaquettes bariolées autour des reins.
— Tais-toi donc, Nicette, repartit Savard ; tu ne vois pas que ce sont des Écossais: ils portent l'uniforme de leur pays.
— Tiens, c'est la première fois que j'en vois!
En ce moment, un brillant officier d'état-major descendit l'échelle qui venait de s'abaisser sur le flanc
A l'île aux coudres 257
du vaisseau amiral et prit place à l'arrière d'une chaloupe.
— Crois-tu, François, reprit Dufour, si nous avions la chance de pincer un de ces beaux merles et de le mener à notre commandant ! Ce serait un beau plumet à notre chapeau. Te souviens-tu de ces deux capitaines anglais que nous avons faits prisonniers sur le lac Champlain? Ils ont encore eu de la chance de tomber entre nos mains ; car ils auraient été scalpés de bonne heure par nos Abénaquis.
— Morbleu ! grommela entre ses dents François Savard, je conseille à ce petit officier de ne pas trop s'aventurer sur la grève : il pourrait bien avoir de nos nouvelles. Quand ils auront vu qu'il n'y a pas de monde dans l'île, ils seront bien vite apprivoisés. Ce sera alors le temps de revenir pour choisir notre embelle.
Les deux Canadiens attendirent la brunante avant de se glisser hors de leur embuscade. Leur canot les attendait, caché dans les broussailles de l'Islette ; ils profitèrent des premières heures de la nuit pour gagner, sans être aperçus, l'embouchure de la baie et aller faire leur rapi^ort au commandant.
Aussitôt que les éclaireurs détachés de la flotte se furent assurés que l'île avait été évacuée par les habitants, un camp y fut établi pour le soin des malades et le délassement des troupes, harassées d'une longue traversée. On s'attendait à faire un assez long séjour
dans ce mouillage ; car, arrivée à la hauteur du Bic, la flotte avait été divisée en trois escadres, dont celle de l'amiral Durell était la première. Il avait reçu l'instruction de ne lever l'ancre qu'après l'arrivée des derniers transports.
Deux longs mois devaient s'écouler avant cette réunion. Pendant tout ce temps, l'île aux Coudres fut le lieu de promenade et de plaisir des soldats et des officiers. Ceux-ci s'étaient emparés des chevaux abandonnés dans les champs et faisaient, en toute sécurité, des excursions et des parties de chasse sur la grève.
Un soir du milieu de juin, nous retrouvons François Savard. Nicette Dufour et le capitaine de Niverville, à une lieue dans les montagnes, sur les bords de la rivière du Gouffre, assis autour d'un feu de bivouac, au milieu de quelques familles de l'île.
Ils sont venus apporter des nouvelles à leurs gens, partager leurs craintes et leurs espérances, leur inspirer du courage et de la résignation. Ce groupe d'hommes, de femmes et d'enfants à demi éclairés par les lueurs rougeâtres de la namme, ressemblerait, en Europe, à un camp de Bohémiens. Ici, on le prendrait pour un parti de sauvages montagnais, attendant le retour des chasseurs.
Les petits enfants, couchés sur des lits de feuillage et de branches de sapin, dorment du profond sommeil de l'enfance ; tandis que leurs aînés folâtrent parmi les arbres, dans le cercle de lumière, ou s'amusent avec les chiens qui rôdent autour du feu. Les femmes, tenant
A l'île aux coudres 259
leurs nouveau-nés dans leurs bras, sont assises le dos appuyé aux troncs des arbres. Quelques chevaux attachés aux branches allongent leurs têtes immobiles audessus du groupe. Un peu plus loin, un troupeau de moutons et de vaches broutent le feuillage et les jeunes tiges.
— Pensez- vous que les Anglais aient fait du dégât dans l'île ? demande un des vieillards.
— Pas encore, je crois, répond le capitaine de Niverville ; mais ils se sont emparés des maisons du bout d'en bas pour en faire des ambulances ; car ils ont l'air de débarquer beaucoup de malades. Ils ont dressé un grand nombre de tentes vis-à-vis la Pointe de Roches. J'ai vu aussi de longues files d'habits rouges qui faisaient la parade sur la côte; j'ai distingué même les sabres et les baïonnettes qui brillaient au soleil et entendu le roulement des tambours.
Chaque jour, il leur arrive de nouveaux vaisseaux: j'en ai compté au moins quarante au mouillage Hier, dix sont arrivés presque ensemble. L'un d'eux doit porter le général Wolfe, car ils ont fait de grandes démonstrations d'allégresse: les navires étaient pavoises et les matelots rangés debout, dans les mâts, sur les vergues. Chaque vaisseau a tiré sa salve.
— Que Dieu nous soit en aide! soupira une des femmes en essuyant ses larmes. Qu'allons-nous devenir? Est-ce vrai qu'ils ont une autre armée qui vient par le lac Champlain ?
— Le général Montcalm est prêt aies recevoir, re-
prit François Savard, sans répondre directement à cette question.
— Dis donc, François, interrompit M. de Niverville, est-ce qu'il n'y a pas, parmi vous autres, quelques braves capables d'aller prendre des prisonniers dans l'île? Nous pourrions en tirer des renseignements bien utiles pour notre général.
— Hum ! repartit le sergent Savard. il y a plus de chance d'être pris que de prendre. D'abord, nos Abénaquis ne veulent pas entendre parler de traverser ; ils craignent d'être cernés. * Il y a encore pourtant des hommes déterminés parmi nous autres...
Savard ne voulut pas en dire davantage devant sa femme et ses enfants, de peur de les effrayer ; mais, au premier mot de son capitaine, sa résolution avait été prise et son plan arrêté.
Le lendemain, en redescendant au bord de l'eau, François Savard confia son projet à M. de Niverville.
— En es-tu, Nicette ? continua-t-il en se retournant vers son ami.
— Comment donc! répondit Dufour; nous nous
*" Les sauvages qui avaient été envoyés à la Baie Saint- Paul BOUS le commandement de M. de Niverville, n'osèrent pas s'aventurer dans l'île aux Coudres, malgré toutes les sollicitations que leur en fit cet oflicier. Ils craignaient d'y être cernés." {Relation du siège de Québec, publiée par le département de la guerre à Paris.)
A l'île aux coudres 261
sommes toujours battus côte à côte, ce n'est pas le temps de t'abandonner !
A la tombée de la nuit, les deux amis faisaient glisser sur le sable et lançaient à l'eau leur pirogue, à l'entrée de la rivière. La grande ombre des Câiies Raides les dérobait aux regards des sentinelles qui veillaient, là-bas, sur le pont des frégates, que les deux espions ne distinguaient plus que comn^e des points noirs au-dessus du mouillage de ]a Prairie. La mer, calme comme une huile, favorisait la rapidité de leur marche.
Le sergent Savard, pas plus que Dufour, ne songeait à la grandeur du spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Ils regardaient d'un œil indifférent les énormes rochers entassés les uns sur les autres, qui escaladaient le ciel au-dessus de leur tête; ils ne jetaient de temps en temps un coup d'œil sur leurs cimes que pour regarder s'éteindre les dernières lueurs du crépuscule et voir tomber l'obscurité de la nuit qui allait rendre leur expédition plus secrète et plus sûre.
Leurs pensées étaient tout entières à leurs projets d'embuscade. S'ils parlaient du prochain lever de la lune, ce n'était que pour hâter leur course, afin d'arriver avant qu'elle eût paru sur l'horizon et trahi leur présence. Quand le canot fut parvenu en ligne de la pointe de l'Islette, il inclina à gauche et gagna promptement le bout de l'île. Il longea ensuite de près la terre et ne s'arrêta qu'au pied du cap à la Branche.
liCS deux Canadiens sautèrent 'sur ^.e sable, tirèrent
leur nacelle et la cachèrent soigneusement parmi les broussailles. Ce lieu était admirablement choisi pour une embuscade: la marée haute ne laisse entre le fleuve et la base du cap qu'un étroit chemin qu'il fallait suivre. En peu d'instants, François Savard et son compagnon eurent construit un solide appui sur les troncs penchés de deux cèdres. Tapis au fond de cette retraite, ils attendirent patiemment le jour.
Aux premiers rayons du soleil levant, leur attention fut attirée par le bruit des pas de quelques chevaux.
L'instant d'après, deux cavaliers débouchèrent à l'angle du rocher voisin.
— C'est le cheval de ton beau-frère, dit tout bas François Savard à l'oreille de Dufour. Le premier a bien l'air du jeune officier que nous avons remarqué l'autre jour, hein ? Je vais le faire débarquer.
L'un des chevaux était monté, en effet, par un bel officier dont le costume indiquait un grade supérieur ; l'autre portait un simple soldat. Ces deux militaires, un fusil sur l'épaule, s'avançaient lentement au petit pac de leurs montures. Sans avoir le moindre soupçon de la mort qui les menaçait de si proche, ils scrutaient des yeux les mares et les joncs du rivage pour y découvrir les canards et les sarcelles qui, à cette heure du matin, sortent de leur retraite de nuit et prennent leur vol.
— Vise dans la tête du soldat, dit Savard à son ami. Moi, je me charge de l'officier... Es-tu prét?...Feul...
Les deux coups de fusil partent. Le soldat tombe
A LILE AUX COUDRES 263
raide mort du haut de son cheval. En même temps, celui de l'ofiScier, frappé d'une balle au front, s'affaisse sous son cavalier.
Avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnaître, Savard se précipite sur lui ; déjà il le bâillonne tandis que Dufour lui lie les mains et les pieds.
En un clin d'oeil, le canot est sorti de dessous le feuillage, traîné sur le sable et lancé à l'eau ; le prisonnier est étendu au fond et les deux rameurs gagnent le large en suivant le même chemin qu'ils avaient pris la veille.
Deux heures après, ils abordaient, triomphants, à la Baie Saint-Paul, et présentaient leur prisonnier à leur commandant.
Quelle fut la surprise de M. de Niverville, quand il apprit que cet officier était le petit-fils de l'amiral Durell !
Il fut traité avec tous les égards dus à son rang et conduit à Québec, où le marquis de Vaudreuil l'accueillit avec une bonté toute paternelle, et adoucit sa captivité en lui donnant l'espoir d'une prochaine délivrance.
Cette anecdote m'a été racontée, en 1861, par M. Epiphane Lapointe. Sur ma demande, il m'en écrivit tous les détails dans une lettre qu'il m'adressa de Rimouski peu de temps avant sa mort. Il avait appris cet épisode de la bouche même de la fille de François
Savard, Angélique Savard, veuve de Jean Desgagnés décédée dans une extrême vieillesse, en 1847 ou 1848, à l'île aux Coudres.
Les mémoires du temps, français et anglais, rapportent en peu de mots cet incident, avec quelques variantes qu'il est possible d'expliquer ; car il y eut plus d'une descente dans l'île aux Coudres. Un chroniqueur anglais parle de deux prisonniers : ignorait-il que l'un des deux hommes avait été tué, ou bien était-ce un autre prisonnier dont il parlait ?
" Le 4 juillet, dit-il, un parlementaire fut envoyé par le général, à la ville (de Québec), pour informer le gouverneur de notre dessein de l'attaquer. M. le marquis de Vaudreuil fit une réponse très polie et désira que l'amiral fût averti que, vu que deux gentilshommes, appartenant à l'amiral Durell, avaient été pris à l'île aux Coudres par ses gens, qu'on aurait le plus grand soin d'eux et qu'ils seraient rendus aussitôt que nous jugerions à propos d'éloigner notre flotte et notre armée."*
La capture du petit- fils de l'amiral Durell est rapportée ainsi dans une relation française du siège de Québec :
'* Quelques troupes (anglaises) y furent débarquées (sur l'île aux Coudres) et y formèrent un camp. Cette île avait été évacuée par ses habitants, dont l'ennemi
*An accurate and authentic Journal of tlic Siège of Québec, 1759 by a gentleman in an eminent station on the spot.
A l'île aux coudres 265
respecta les propriétés. Il s'y promenait paisiblement et dans la plus parfaite sécurité, ce qui enhardit quelques Canadiens, retirés à la Baie Saint- Paul, à traverser dans l'île et à s'y mettre en embuscade.
"Ils prirent trois prisonniers, parmi lesquels était le petit-fils de l'amiral Durell." *
Pour concilier ce récit avec l'exploit de François Savard, il faut supposer qu'il y eut deux embuscades dressées à l'île aux Coudres, ce qui, du reste, est conforme aux traditions de l'île. Dans l'une aurait été pris le petit-fils de l'amiral Durell, et dans l'autre deux oflaciers. L'auteur du mémoire, dans son récit succinct, a pu réunir en un seul ce double événement, d'assez peu d'importance, arrivé au même endroit.
Une tr?^ition de l'île nous apprend que vers le temps de Texpédition de François Savard, une autre embuscade fut dressée par un parti de Canadiens et de sauvages, sur la pointe des Sapins, qui forme l'extrémité su'1-ouestde l'île. On y fit quelques prisonniers. Pendant l'escarmouche, qui fut assez chaude, un milicien du nom de Boulianne, surnommé le Suisse, eut la
* Relation du Siège de Québec, publiée par le déportement de la guerre à Par^s.
Les deux extraits qui précèdent sont dus à l'obligeance d'un ami. M. Alfred Garneau a bien voulu suppléer à la faiblesse do vue qui m'empêche de faire aucune recherche moi-même, et qui m'astreint aussi à toujours dicter ce que j'écris. II s'est imposé la tâche de feuilleter les mémoires du temps pour m'indiquer les paj48«^es qui ont trait au séjour de la flotte anglaise devant l'île B^r Coudre.s.
lâcheté de tourner la crosse de son fusil aux Anglais et de se réfugier parmi eux. Il leur serait eusuite d'espion.