‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 49 sur 64 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Famille de Ger nain Harvey. — Les maisons de l'île. — Scène biblique. — Le Gouffre et ses légendes. — La baie Saint- Paul et ses tempêtes. — Le cap Maillard.

A quelques pas de la côte du cap à la Branche, nous passons devant la porte de Germain Harvey.

— Germain, lui crie de la voiture Ulric Bouchard, viens donc saluer quelqu'un de tes amis !

Germain Harvey se présente sur le perron de sa maison et se hâte d'ôter son bonnet de laine dès qu'il nous a aperçus.

— Pardon, lui dis-je, mon cher Germain, si nous ne descendons pas de voiture. Il n'est pas loin de midi, et nous avons à faire tout le tour de l'île.

— Comment! c'est vous, monsieur le curé, s'écrie-til, en s'approchant dès qu'il m'a reconnu, et me serrant la main avec cordialité. Oh ! par exemple, vous n'irez pas plus loin sans venir au moins dire bonjour à ma femme et à mes enfants. Ça leur fera tant de plaisir.

— Mon cher ami, c'est impossible.

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— Vous ne ferez pas cela, monsieur le curé, ça serait la première fois qu'un membre de votre famille aurait passé devant ma porte sans arrêter.

Germain Harvey a été, en effet, de tout temps un ami de ma famille, dévoué et sincère, que je ne voudrais pas désobliger pour tout au monde. Il réitère ses instances avec tant d'amitié ; il y a tant de chaleureus invitation dans ses paroles, dans ses gestes et dans sa figure franche et ouverte, qu'il est impossible de lui résister. Entrons donc un moment : et d'ailleurs notre visite ne sera pas du temps perdu. Elle nous donnera l'occasion de jeter un coup d'oeil dans l'intérieur d'une des maisons de l'île. En franchissant le seuil de la porte, ma vue tombe sur un enfant pauvre, maigrelet, à la figure intéressante, avec de longs cheveux châtains dont les anneaux abondants tombent sur ses épaules comme des écheveaux de belle filasse sortant de la filerie. Ses grands yeux bleus sont fixés sur nous d'un air naïf, tandis qu'il tient, entre ses dents et avec ses deux mains, l'ouverture d'un sac dans lequel une des filles de la maison verse une mesure d'orge.

— Donnez-lui aussi une mesure d'huile de marsouin, dit Germain. C'est l'enfant d'une pauvre veuve, ajoutet-il, en se tournant vers nous. Il ne faut pas être regardant pour les orphelins. On dit que " donner aux pauvres, c'est prêter à Dieu."

Les maisons de l'île se ressemblent presque toutes: un seul étage long et étroit, surmonté d'une toiture assez à pic pour que nos abondantes neiges d'hiver puissent y glisser facilement. Nos pères, qui avaient adopté ce mode de construction, connaissaient bien les nécessités de notre climat.

L'intérieur de ces habitations correspond à leur extérieur modeste et rustique. L'ameublement n'a rien que d'ordinaire ; les tables, les chaises robustes taillées en plein bois, accusent les fortes mains de nos ouvriers de campagne. Les lits sont bons et confortables ; mais rien dans cet intérieur, ni sur les meubles, ni sur les personnes, ne rappelle le luxe des villes qui, malheureusement, ne se répand que trop dans nos campagnes. Dans un coin de l'appartement, la grande horloge traditionnelle, haute comme tout l'étage et ornée de deux pommes de cuivre, marque les heures. Elle ne se monte que tous les huit jours et sonne de ce timbre clair, agréable et sonore dont les fabricants d'aujourd'hui ont perdu le secret.

Les maisons de l'île sont en général bien peuplées; un grand nombre d'entre elles renferment deux et même trois ménages. L'harmonie la plus parfaite, la piété filiale, l'union fraternelle régnent dans ces heureux foyers où tout le monde est soumis religieusement à la grave autorité du père ou de l'aïeul. Le vieillard.

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qui tient le sceptre de la famille, gouverne d'une main douce mais ferme.

Ouvrez la Bible dans un de ses endroits où la vie des anciens patriarches est racontée : vous y trouverez une peinture fidèle des mœurs simples, de la foi vive, des habitudes paisibles, du bonheur domestique de ces bonnes gens de l'île aux Coudres.

Les habitants de l'île sont d'un naturel jovial et causeur ; les francs éclats de rire, les saillies gauloises qui jaillissent de leur conversation, rappellent l'ancien caractère français. Il se mêle à leur conversation une arrière- pensée de foi, de croyance au surnaturel ([ui révèle des âmes habituellement ouvertes du côté du ciel. Le naturalisme, qui est la grande erreur et le danger de notre siècle, appellerait cela de la crédulité» ce n'est que l'état normal de la société chrétienne. Ainsi vivaient les premiers chrétiens et les enfants d'Israël.

L'hospitalité proverbiale de nos insulaires me remet en mémoire une page du livre de Ruth, cette suave idylle des saintes Ecritures dont on me permettra de citer quelques fragments :

" Ainsi revint Noémi avec Ruth la Moabite, sa bellefille, et elle rentra à Bethléem, au commencement de la moisson des orges.

" Ruth s'en alla et elle recueillait les épis derri;';re les moissonneurs.

" Or il arriva que le champ appartenait à Booz, de la famille d'Elimélech.

" Et voilà que lui-même venait de Bethléem, et il dit à ses moissonneurs : Le Seigneur soit avec vous ! Ils lui répondirent : Le Seigneur vous bénisse !

" Booz dit au jeune homme qui présidait les moissonneurs : A qui est cette jeune fille ?

" Il lui répondit: C'est cette Moabite qui est venue avec Noémi du pays de Moab.

" Et elle nous a demandé de recueillir les épis, en suivant les pas des moissonneurs ; et depuis le matin jusqu'à présent, elle est dans le champ et elle n'est pas retournée un moment à sa maihon.

" Et Booz dit à Ruth : Ecoutez, ma fille, n'allez pas dans un autre champ pour glaner, et ne vous éloignez pas de ce lieu ; mais joignez-vous à mes servantes.

" Et où elles moissonneront, allez ; car j'ai commandé à mes serviteurs que nul ne vous inquiète, et si vous avez soif, allez où sont les vases et buvez l'eau dont mes serviteurs boivent.

" Ruth lui dit: D'où me vient que j'ai trouvé grâce devant vos yeux, et que vous daignez me connaître, moi, femme étrangère ?

" Booz lui dit : Quand ce sera l'heure de manger, venez ici, et mangez le pain et trempez-le dans le vin. Elle s'assit donc auprès des moissonneurs, et elle prit des épis brûlés, et elle mangea, et elle fut rassasiée, et elle garda le reste.

" Et ensuite elle se leva pour glaner selon sa coutume. Et Booz donna cet ordre à ses serviteurs, disant : Quand elle voudra moissonner avec vous, ne l'empêchez pas ;

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" Et jetez à dessein des épis de vos gerbes, et laissezles, afin qu'elle les recueille sans honte, et que personne ne l'empêche de les recueilir.

" Elle glana donc dans le champ jusqu'au soir et moissonna, avec les filles de Booz, jusqu'à la fin de la moisson du blé et de l'orge."

S'il était permis d'évoquer la muse païenne après ce récit biblique, on serait tenté de redire avec Virgile à l'aspect de la tranquille félicité de nos insulaires:

0 fortwuitos nimium, sua si bona norint, Agrlcolas...

Jamais la muse qui inspira au cygne de Mantoue ses délicieuses pastorales, ne lui fit voir un tableau plus riant et plus vrai du bonheur de la vie champêtre.

Cette réminiscence classique me rappelle un point de ressemblance entre notre petite île et la belle patrie du poète latin.

Charybde et Scylla ont-ils jamais exposé les nautonniers à plus de dangers que le gouffre du cap aux Corbeaux, jadis l'efl'roi de tous nos navigateurs?

Le Père de Charlevoix, dans son Voyage à la Nouvelle- France, parle de ce tourbillon des eaux, qui est formé par la rencontre des courants, et le signale comme un endroit redouté des marins. Il a donné son nom à la rivière du Gouff're, qui se jette dans la Baie Saint-Paul.

Les matelots ont attaché un nom d'un sinistre augure au promontoire voisin. Leur imagination effrayée a sans doute peuplé le cap aux Corbeaux de ces oiseaux de proie, comme s'ils venaient s'y abattre pour attendre les naufrages dans l'espoir d'en dévorer les victimes.

C'était la croyance générale autrefois que les navigateurs qui montaient et descendaient le fleuve par le chenal du nord, devaient se tenir à distance, en ^jassant devant le cap aux Corbeaux, <?t ne jamais s'aventurer dans ces courants. Malheur, disait-on, à l'esquif qui a l'imprudence de se laisser entraîner dans cette spirale marine ! Il est saisi dans ses anneaux comme dans ceux d'un gigantesque serpent. Emporté par une force invincible, il tourne, tourne avec une vitesse accélérée, en décrivant des cercles qui vont toujours en se rétrécissant, jusqu'à ce qu'enfin il arrive au centre fatal qui s'ouvre en entonnoir et l'engloutit sans retour.

— Germain, dis-je à mon ami, vous demeurez en face du Gouffre. Vous avez dû le voir de proche bien des fois dans votre vie, en traversant à la Baie. Qu'avez-vous remarqué ? Y avez- vous couru quelques risques ? Ce méchant tourniquet vaut-il mieux que sa réputation ?

— Dame, monsieur le curé, ça dépend des embarcations. Si vous y passez en goélette ou en steamboat, vous n'y pensez guère ; mais ce n'est pas la même chose en canot ou en chaloupe. Dans les temps calmes, l'eau

n'est pas beaucoup plus tourmentée que dans les raz de marée, mais s'il fait du gros vent, il ne faut pas s'y hasarder. Une chaloupe ne mettrait pas beaucoup de temps à s'emplir. L'eau bouillonne et la lame vient de tous côtés. Vous avez passé dans les raz de marée par un fort vent? Vous savez comme la chaloupe est alors agitée. On ne sait plus comment prendre les lames, qui embarquent malgré vous. La chaloupe ne veut plus obéir au gouvernail ; on n'avance presque plus. Tandis qu'il souffle une grande brise à quelques pas de vous, dans les raz de marée le vent est mort ; les voiles battent le long des mâts. Il faut toute l'habileté d'un bon pilote pour sortir sans accident de ce mauvais pas. Il n'y a cependant point de raz de marée qu'on puisse comparer au Gouffre. Aussi nos chaloupiers ont-ils bien le soin de ne pas en approcher quand ils prévoient du vent.

— Au revoir, brave Germain ; quand vous traverserez au sud, n'oubliez pas vos bons amis.

Germain Harvey, qui est venu nous reconduire jusqu'au bord du chemin, continue à nous saluer de la main pendant que la voiture s'éloigne rapidement sous les arcades des bois.

Admirez avec moi l'éclatante verdure de ces arbres qui s'élèvent en épaisses futaies de chaque côté du chemin. Elles sont coupées çà et là de larges clairières

ouvertes par la charrue. Les moissons qui les recouvrent sont loin d'être aussi abondantes qu'autrefois. Elles accusent une culture inintelligente et routinière.

La rareté des engrais, comme nous l'avons déjà remarqué, est une des grandes causes de cet épuisement : on tâche d'y suppléer en utilisant les varechs et les goémons qui croissent iur les crans et les roches perdues des grèves. Un bon système d'assolement ramènerait en peu d'années la fertilité sur ces terres, dont Jacques Cartier avait jadis admiré l'excellente qualité.

Un quart de l'île aux Coudres est encore en forêts, ou, pour me servir de l'expression populaire, est encore en bois debout. On y compte douze érablières. La coupe des arbres s'y fait avec réserve, dans la crainte d'épuiser le bois de chauffage qu'il faudrait aller chercher au loin, non sans difficulté.

Au centre de l'île s'étend une vaste savane ; le reste des terres est défriché et livré à la culture.

D'après le dernier recensement ecclésiastique fait par M. l'abbé Pelletier, curé de la paroisse, la population s'élève à sept cent cinquante âmes environ, sur lesquelles on compte cinq cent dix communiants.

— Nous allons avoir de l'orage, pas plus tard que demain, dit Ulric Bouchard, en examinant l'horizon du côté de la Baie Saint- Paul. Ces nuages qui montent en éventail dans le ciel, au-dessus des montagnes du nord, n'annoncent rien de bon. Tout de même, monsieur le curé, c'est une chose curieuse et pas aisée à expli-

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quer pour nous autres, que presque toutes les tempêtes nous arrivent de la Baie Saint-Paul. Si nous avons un gros coup de vent, une tempête de grêle, une averse de pluie avec des éclairs et du tonnerre, tout cela nous tombe sur le dos des hauteurs de la Baie. C'est comme si les démons, réfugiés là-bas, étaient enragés contre l'île aux Coudres, parce qu'elle est une terre sainte ; parce que c'est d'ici qu'ils ont été chassés, en premier, quand Notre-Seigneur Jésus-Christ y est descendu pour la première messe. Ça me rappelle cette histoire de l'Evangile, quand Notre Seigneur chassa les vendeurs du temple. Il a fait de l'île son temple quand il y est venu dans la sainte Eucharistie. Il en a chassé à coups de verge tous les démons qui s'y trouvaient rassemblés et qui avant ce temps-là étaient maîtres de tout le pays. On dirait qu'ils se sont tous jetés à l'eau du côté de la Baie, comme ces pourceaux possédés du diable, dont il est encore parlé dans l'Evangile, et qu'ils sont allés se réfugier en arrière des montagnes du nord. De là, ils nous lancent leurs malédictions, et se revengent de leur exil en ramassant contre nous les nuages, le vent, la grêle, les éclairs, le tonnerre. Ils secouent les montagnes par les tremblements de terre; et je crois qu'ils nous détruiraient et renverseraient notre île au fond de la mer, si l'ange gardien de l'île aux Coudres ne les retenait enchaînés dans leurs cavernes. Qu'en pensez-vous, monsieur le curé ?

— Ce que j'en pense, mon brave Ulric, c'est que voua êtes un homme de foi, et que vous n'êtes pas de ceux

qui s'imaginent que le bon Dieu, après avoir fini de créer le monde, ne s'est plus occupé de nous. Il ne tombe pas un cheveu de notre tête sans sa permission, nous assure-t-il lui-même. Il maîtrise et déchaîne les éléments à son gré, et il les fait servir à notre prospérité ou à notre châtiment, selon nos œuvres.

J'aurais pu compléter ma pensée en citant les beaux vers de Racine :

Celui qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des démons arrêter les complots.

Mais Ulric Bouchard m'aurait répondu que je lui parlais dans les termes.

Si je n'avais craint de le scandaliser, j'aurais pu ajouter que je différais d'opinion avec lai sur l'exil des démons hors de l'île aux Coudres. S'ils en ont été chassés du temps de Jacques Cartier, lui aurais-je dit, ils sont tous revenus à la suite des premiers colons ; mais depuis ce temps ils ont été métamorphosés en myriades de petits insectes malfaisants qui infestent l'île et que le commun des mortels désigne sous le nom vulgaire de puces. Ils ont envahi les maisons et surtout les lits, où ils se tiennent cachés, sinon pour l'épreuve des insulaires, qui sont endurcis contre leurs attaques, du moins pour le désespoir des voyageurs. Le fait est que le sable du rivage de l'île aux Coudres les engendre avec une désolante fécondité.

Je ne dis rien de cela à mon ami Ulric ; je me con« tentai de penser à part moi que l'observation dont il

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me rendait compte, à sa manière, n'en était pas moins exacte.

L'embouchure de la Baie Saint- Paul ressemble réellement à l'antre d'Eole. C'est un réservoir inépuisable de tempêtes.

Quant à trouver l'explication de ce phénomène, il n'est guère besoin d'aller chercher au loin ; une simple inspection des lieux, un coup d'oeil jeté sur leur configuration en rendent la cause évidente.

Cette immense crevasse, ouverte dans les Laurentides, forme une coulée profonde par où descendent et s'échappent naturellement les vents et les nuages qui se déchargent sur l'île aux Coudres. Cette île, qui fiurgit des eaux juste à l'entrée de cette gorge, semble placée là tout exprès pour les recevoir.

La Baie Saint-Paul qui paraît être un terrain volcanique, est le centre des tremblements de terre, dont les secousses sont devenues périodiques depuis une quinzaine d'années. Les gens de la côte du Sud, aussi bien que ceux de l'île aux Coudres, ont observé que ces secousses et le bruit qui les accompagne, viennent toujours de la baie. La commotion de 1860 fut assez forte pour renverser une maison de pierre à deux étages qui s'élevait à quelques pas du quai des Eboulements, que nous distinguons parfaitement d'ici.

Ce tremblement de terre ne fut guère moins violent

sur la côte sud. L'église de Saint-Pascal en fut tellement ébranlée, que le mur du portail se lézarda en plusieurs endroits. A la Rivière-Ouelle, sur tout le parcours de la rivière qui coule dans un terrain d'alluvion souple et mou, pas une cheminée ne resta intacte. Elles furent toutes rasées à la hauteur des toits; quelques-unes même s'écroulèrent jusqu'au niveau du sol. La croix du clocher de l'église, dont la tige était en fer battu de plus d'un pouce de diamètre, se rompit comme verre et alla tomber dans le cimetière.

Tout en continuant notre route, jetons encore une fois un regard en arrière sur les Capes Raides, qui froncent le sourcil au-dessus du feuillage de l'île. Vue de la rive méridionale du fleuve, la longue chaîne des Laurentides paraît se développer du nord-est au sudouest; mais, regardée des hauteurs de l'île aux Coudres, la scène prend un aspect inattendu. En sortant de la baie, les Capes Raides courent tout droit vers le sud, et ne se détournent qu'au delà du cap de la baie pour reprendre leur direction primitive.

Nous apercevons encore là-bas, au delà de la petite rivière Saint-François, le cap Maillard. La piété reconnaissante du peuple a attaché à ce promontoire le nom d'un vénérable prêtre des Missions Etrangères de Paris. Depuis longtemps, l'oubli s'est fait autour de la mémoire de cet apôtre qui a appuyé son bâton de missionnaire sur toutes ces plages, où son passage périodique était accueilli avec des larmes de joie et de

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bénédiction. Mais si son nom n'est guère plus prononcé ici que pour désigner le cap Maillard, son souvenir est encore vivace en plus d'un endroit du golfe, et surtout parmi les peuplades micmacques, au milieu desquelles il a passé une grande partie de sa vie.

Voici ce que m'en écrivait M. Epi[)hane Lapointe, le 25 février 1862 ; "' Le cap Maillard tient son nom du révérend Père Maillard, apôtre du Cap-Breton, que les sauvages du lieu vénèrent encore aujourd'hui. En 1845, j'ai servi la messe qu'ils célèbrent tous les ans à sa mémoire, à la mission Sainte-Anne, sur le cap Bras-d'Or, au milieu de l'île du Cap-Breton."

CHAPITEE QUATRIÈME

L'abbé Godefroy Tremblay. — Pressentiment. — Havre de Jacques-Cartier. — La première messe au Canada. — Le grand vicaire Mailloux.

Quelle est donc cette jolie résidence qui se dessine sur notre droite, à quelques pas en avant de nous ? Construite avec élégance et peinte avec goût, elle est encadrée d'arbres forestiers et adossée à une colline qui monte en pente douce et légèrement ondulée. A ia base et sur le penchant de ce coteau s'échelonne un magnifique verger, dont les pommiers grands et vigoureux sont chargés de fruits qui font eiivie à voir. Les

nuances d'écarlate et d'émeraude qu'ils étalent au soleil ont dû tenter les regards et la main de plus d'un gamin du voisinage.

Tous ces arbres, dont les produits rivalisent avec ce que nos meilleurs vergers rapportent de plus exquis, ont été plantés, arrosés, taillés, cultivés par la main du vénérable solitaire qui habite ce domaine.

M. l'abbé Godefroy Tremblay est un des vétérans du sanctuaire, chargé d'années et de mérites, qui vit ici retiré depuis 1855. Natif de l'île aux Coudres, il termine sa carrière là où il l'a commencée : il est devenu l'héritier de la terre paternelle et de la demeure de Bon frère aîné, qu'un triste accident lui a enlevé dans la force de l'âge. Son père, François Tremblay, était un brave habitant de l'endroit, qui avait épousé Marie-Josephte Bouchard, alliée à la famille de notre ami Ulric. Après avoir été successivement vicaire à la Malbaie, à l'Ange-Gardien, à la Rivlère-Ouelle, M. l'abbé Tremblay fut nommé curé à Sainte- Agnès, l'une des paroisses de la côte du nord, située non loin d'ici, en arrière de la Malbaie. Souffrant depuis des années d'une affection d'asthme qui ne lui laisse de repos ni jour ni nuit, il s'est vu obligé de se retirer du saint ministère, et il attend ici, depuis vingt ans, dans le calme et le recueillement de la solitude, l'heure de cette juste récompense que le Seigneur promet au serviteur fidèle.

Il y aurait bien des choses à dire sur cette carrière sacerdotale, féconde en bonnes œuvres, accomplies

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pour la plupart sous le regard de Dieu seul ; mais la modestie, l'humilité craintive du pieux solitaire seraient alarmées si nous osions lever un coin du voile qui cache sa vie.

Si j'avais à peindre la figure d'un anachorète des anciens jours, d'un solitaire de la Thébaïde, je n'irais pas chercher d'autre modèle que les traits de ce vénérable septuagénaire, desséchés par les ans et par les infirmités, illuminés d'un rayon de la prière et du reflet des choses invisibles.

Sa présence dans l'île est une bénédiction pour les familles et la plus douce compagnie de son curé, qui apprécie d'autant plus sa société qu'elle lui épargne une des plus pénibles épreuves de ses prédécesseurs, l'isolement.

Les souff'rances incessantes de sa maladie, de la longue mort de sa vie qui n'est qu'une agonie de chaque jour et de chaque nuit, n'ont point altéré la sérénité de son âme. Sa conversation est toujours aimable et attrayante. Comme tous les vieillards, il aime les choses du passé et il se plaît à les raconter. La douce surprise de notre visite se marque sur ses traits par une joie enfantine. Il nous fait les honneurs de son domaine avec une grâce et une bonhomie qui ne sont plus guère de notre temps ; il nous étale les richesses simples et rustiques de sa chapelle intérieure, où il a le privilège de célébrer chaque jour les saints mystères. Il nous promène à travers les allées ombreuses de son verger, et il nous raconterait, si nous

en avions le temps, l'histoire de chacun de ses pommiers, qui sont l'unique orgueil et toute la récréation de sa vie.

En nous disant les mutations du bien paternel, il nous cite un exemple du phénomène singulier des pressentiments. Son frère aîné, qui était avant lui l'héritier de ce bien et le propriétaire de cette même maison, était appelé chaque année à Québec par ses affaires. Aucun incident ne marquait d'ordinaire son départ pour ces courtes absences, auxquelles il était habitué et qui ne faisaient sur lui aucune impression. Mais quand il partit pour le voyage fatal où il devait trouver une mort prématurée, il eut le clair pressentiment du sort qui le menaçait. Ce voyage lui inspirait une répugnance presque invincible ; il ne pouvait se décider à i)artir. Chacun remarqua sa tristesse et ses anxiétés ; il ne put s'empêcher de verser des larmes en franchissant le seuil de la maison où il ne devait plus rentrer. A chaque pas, il se retournait pour la regarder, et au moment où il allait la voir disparaître derrière le rideau du bois, il s'arrêta, se retourna encore et jeta sur elle un dernier regard d'adieu en essuyant ses larmes et en disant à ses compagnons de voyage qu'il ne la reverrait plus.

Quelques jours plus tard, étant à Québec, il voulut aller rejoindre, en chaloupe, la goélette qui était raouillée devant un des quais du Palais. L'imprudence

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et la gaucherie de son compagnon firent chavirer l'embarcation et il se noya.

Notre bon vieillard ne veut pas nous laisser partir sans nous faire admirer la beauté du site qu'il occupe au bord de la falaise boisée, d'où il contemple, à chaque heure du jour, les merveilles de la création. C'est ici sur ce gradin inspiré qu'il vient, durant les beaux jours, réciter son bréviaire et qu'il mêle la voix de sa prière à celle des grandes eaux qui battent à ses pieds, à celles des hautes montagnes qui se déploient au-dessus de sa tête. C'est ici qu'il répète ce verset du psalmiste : Le Seigneur est admirable dans les élévations de la mer, admirable dans les hauteurs des montagnes.

La route serpente sous une voûte d'arbres au feuillage touffu, â travers lequel filtrent les rayons du soleil, produisant un demi-jour discret, comme pour nous inviter au recueillement avant d'arriver à l'endroit béni qui, le premier dans notre pays, fut témoin du plus auguste de nos mystères.

Nous arrivons en quelques minutes en face du havre Jacques-Cartier. Descendons de voiture et avançons à travers ces bouquets d'arbres jusqu'au bord de l'escarpement.

Nous voici devant la rade où vinrent mouiller, en 1535, les trois navires français, la Grande- Hermine, la Petite- Hermine et VEmerillun. Cette rade porte indiffé-

remment les noms de havre Jacques-Cartier, de mouillage des Anglais, et de banc de la Prairie, sans doute à cause des prairies qui s'étendent au pied de cette côte.

Ouvrons la relation du pilote de Saint-Malo, et lisons le passage qui a trait à l'île aux Coudres :

■' Le sixième jour du dit mois, vinsmes poser à une isle qui faict une petite baie et couche de terre. Icelle isle contient environ trois lieues de long et deux de large : et est une moult bonne terre et grasse, plaine de beaulx et grandz arbres de plusieurs sortes : et entre autres y a plusieurs couldres franches que trouvâmes fort chargées de noisilles, aussi grosses et de meilleure saveur que les nôtres, mais un peu plus dures. Et par cela nommâmes l'Ile-es-Coudres.

*' Le septième jour du dit mois (de septembre), jour Notre-Dame, après avoir ouï la messe, nous partîmes de la dite isle pour aller à mont le dit fleuve."

Comme au temps jadis, cette plage est encore pleine de beaux et grands arbres de plusieurs sortes, et il n'y a qu'à étendre la main pour cueillir sur les couldres franches, les grappes de noisilles. Le paysage n'a guère changé d'aspect.

Transportez-vous maintenant, par la pensée, à l'année 1535, et suivez la scène qui se passait ici, dans la matinée du 7 septembre, fête de la Nativité de la sainte Vierge.

Les trois navires, arrivés de la veille, se reposent

sur leurs ancres dans la baie. Un beau soleil d'automne se lève sur les coteaux, et disperse les vapeurs que la fraîcheur de la nuit avait répandues à la surface du fleuve. Les bocages d'alentour sont tout retentissants du chant des oiseaux. Leur feuillage, que les premières gelées de septembre ont nuancé des plus riches couleurs, depuis le rouge pourpre jusqu'au jaune le plus tendre, éclate sous les premiers feux du jour, comme un manteau ro3'al que le génie de ces déserts inconnus aurait jeté sur l'île et sur les montagnes voisines, à l'approche de ces nouveaux venus.

De chaque navire se détachent des chaloupes qui portent les équipages. En peu d'instants, elles ont abordé au rivage et y sont attachées, pendant que les officiers et les marins sautent à terre et entourent leur commandant. On le reconnaît facilement à son costume de la cour de François P"", que les gravures ont depuis rendu populaire dans notre pays. Derrière lui s'avancent quelques gentilshommes et les aumôniers de la flottille, dom Antoine et dom Guillaume Le Breton. L'un d'eux tient entre ses mains les vases Bacrés dont il va se servir dans un instant, pour célébrer le saint sacrifice de la messe :

Un autel de feuillage et de mousse est dressé Au sommet du coteau, sur un tronc renversa Au-dessuS; un massif de coudriers et d'ormes, Ombrageant le roclier de leurs branches énormes, Ressemblent aux arceaux d'un temple naturel. Des lianes on voit les verdoyants cordages Retomber en festons au-dessus de l'autel Et des cierges bénits parmi les fleurs sauvages

Dont les pieuses mains du prêtre et des marins Ont jonché le sol vierge et les degrés divins. Sur les bras de la croix rustique se balance Un faisceau d'étendards aux armes de la France. Cependant est venu le moment solennel, Et le prêtre gravit les marches de l'autel. L'équipage, vêtu de ses habits de fête, S'a<xenouille, et Cartier se i)rosterne à leur tête. Notre patrie a vu bien des jours glorieux, Mais jamais elle n'eut d'instant plus précieux. La prêtre auguste et saint, avec la blanche hostie, Élève vers le ciel un regard qui supplie. Pour la première fois dans ce pays nouveau Es.t offerte la chair et le sang de l'Agneau. Le flot attentif baise avec respect la plage, Et la brise au rameau suspend son doux ramage; Car ce vaste désert est devenu sacré Depuis que du Sauveur le sang l'a consacré. La France américaine, en ce moment suprême, A reçu l'onction de son premier baptême. Et Cartier crut ouïr dans les hauteurs des deux, Joint à la voix du prêtre, un chant mystérieux : C'était l'hymne d'amour et de reconnaissance De la terre et des mers chantant leur délivrance; C'était la sainte voix de leur ange gardien Qui priait au berceau du peuple canadien.

Il y a aujourd'hui même trois cent quarante ans que cette première messe s'est dite ici ; car nous sommes au 7 septembre 1875. J'ai choisi à dessein l'anniversaire de cet événement religieux pour faire notre pèlerinage autour de l'île aux Coudres.

Le bord de ce coteau, sur lequel nous venons de nous agenouiller, par respect pour ce souvenir, a servi de gradin à l'autel qui fut alors arrosé par le sang de l'Agneau de Dieu. Le fleuve de grâces qui en découla,

plus grand que celui qui passe à nos pieds, a inondé toute cette contrée. Il a fécondé la semence divine qui, plus tard, y fut déposée. Cette semence a crû, comme le grain de sénevé de l'Evangile, et est devenu aujourd'hui le grand arbre du christianisme, dont les rameaux s'étendent sur tout notre pays, et à l'ombre duquel les oiseaux du ciel, c'est-à-dire les enfants de l'Église, viennent se reposer.

Si j'avais un vœu à exprimer, ce serait de voir une croix monumentale, de matière solide et durable, s'élever sur cette falaise, en signe de reconnaissance et de vénération. L'inscription qui y serait gravée rappellerait aux pèlerins l'antique événement, et les inviterait à remercier Dieu de notre vocation à la foi chrétienne.

Remontons en voiture, et reprenons le cours de notre pèlerinage.

Non loin d'ici est né l'un des plus remarquables enfants de l'île aux Coudres, l'un des missionnaires les plus dévoués du Canada. Devait-il en être autrement ? Ce coin de terre privilégié pouvait-il être stérile en apôtres ?

La réputation de M. le grand vicaire Alexis Mailloux est trop répandue dans notre pays pour qu'il soit nécessaire de faire son éloge. Qu'il suflBse de dire qu'après avoir été successivement curé de Saint- Roch de Québec, de la Rivière-du-Loup, de Sainte-Anne de

Lapocatière, directeur et supérieur du collège de cette paroisse, missionnaire aux Illinois et dans la Gaspésie, il s'est fait l'apôtre de la société de tempérance. Prédicateur éloquent, il a donné des missions, et fondé ou rétabli cette société dans je ne sais combien de paroisses des deux rives du fleuve. Les fruits de grâce qu'il a semés sur ses pas subsistent encore et se perpf'tueront loin dans l'avenir.

Si la réputation de M. le grand vicaire Mailloux est grande parmi notre peuple, on peut juger de sa renommée d'apôtre dans l'île aux Coudres. ^"a présence y est toujours une fête et sa parole un oracle.

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